« Rebelles sans cause, descendance et décadence. Brève histoire de la révolte adolescente au cinéma », par Alexandre Léger

L’idée de cet article m’est venue un peu par hasard en consultant pour m’amuser les versions rétro d’affiches de films contemporains, parmi lesquelles celle de « Springbreakers », récit de l’escapade tournant au tragique de jeunes filles au moment de la pause étudiante printanière ou « Spring Break » suite à leur rencontre avec un traîne-latte vaguement rappeur et très délinquant. Les auteurs de la blague imaginant le même film réalisé dans les années 1950 remplaçait le visage de James Franco par celui de James Dean, acteur qui aurait pu en effet incarner ce corrupteur de la jeunesse (qui en l’occurrence finira vite dépassé par ses élèves, mais ce n’est pas le sujet).

James Dean. Près de soixante-dix ans après sa mort, son nom et tout ce qu’il recouvre demeure sinon fascinant, au moins évocateur pour beaucoup, alors que la révolution qu’il a prétendument initiée semble dépassée, hors de tout contexte contemporain. Ne s’agirait-il que d’un goût nostalgique et superficiel pour tout ce que la société de consommation estampille « iconique » ou alors cette persistance puise-t-elle ses racines dans quelque chose de plus profond ? J’ignore si la question mérite d’être posée mais elle soulève des lièvres quant aux sources de la culture contemporaine qui glorifie l’individualisme et le mépris des codes dont la star de la « Fureur de vivre » a été et reste dans l’esprit de beaucoup le symbole.

Pour y répondre, il convient à la fois de se pencher sur le film par lequel tout a démarré, et le contexte dans lequel il a été fait. Il faut également en tracer à tout le moins dans les grandes lignes la descendance, chose sans laquelle personne ne comprendrait l’évocation fut-elle ironique, et si longtemps après, du fameux « rebelle sans cause »

« Rebel without a cause » (titre original de la fureur de vivre) est tourné en 1954, l’année de la sortie de « Rock around the clock », premier succès du Rock, et de deux autres films traitant du même thème, à savoir le malaise adolescent au milieu du vingtième siècle, en l’espèce « Graine de violence/ Blackboard jungle » de Richard Brooks et bien sûr « L’équipée sauvage /The wild one » de Laszlo Benedek. Outre la violence relative partagée par les trois films, ce qui choqua ou retint l’attention alors fut d’abord le fait que des jeunes en étaient le centre. Jusque là l’adolescence, tant dans le cinéma américain qu’international, est peu abordée. L’adolescent est bien souvent réduit à une silhouette quel que soit le genre (Western, policier, drame etc)à l’inverse de l’enfance qui a souvent droit de cité, notamment pendant les années trente, via les nombreux « Serials » ou films à épisodes tels « Little rascals » avec leurs gamins débrouillards et farceurs. Il y a certes des exceptions, mais elles sont rares telle en France l’exemple de « Zéro de conduite » ( 1932) de Jean Vigo, description d’une révolte contre un ordre adulte trop roide. A part cela, la jeunesse ne conteste guère les adultes alors. Elle accepte l’autorité, même brutale comme les jeunes futurs voyous de « Dead end/ Rue sans issue » (1937) de William Wyler, (qui, au passage, servira de modèle à « C’era une volta in America/ Il était une fois en Amérique. » (1984) de Sergio Leone). Mieux, « Jeunes » et adultes se retrouvent à lutter coude à coude, notamment pour résoudre une énigme, comme un Mouloudji en culottes courtes aux côtés d’ Erich Von Stroheim dans « Les disparus de Saint Agil » (1938) de Christian Jacque.

Il est presque symbolique que l’année de la sortie du film de Christian Jacque soit aussi celle des accords de Munich, lesquelles précédèrent de deux ans la deuxième guerre mondiale. Le conflit entre autres conséquences influencera le cinéma en général et , indirectement, l’image que celui-ci donnera des jeunes.

La période de guerre verra entre autres transformations la disparition du cinéma dit « Gothique » ou se bousculaient toutes les créatures du bestiaire fantastique (Dracula, le monstre de Frankenstein et leurs copains) afin de procurer au spectateur sa dose de frissons au profit de monstres et de frayeurs issues du quotidien. Petits ou grands criminels, gens ordinaires victimes d’un destin tragique, couples adultères sombrant dans l’assassinat prendront une grande place sur les écrans. Ils deviendront les figures récurrentes d’un genre qui finira de se former au moment de l’armistice pour s’épanouir d’abord sous le nom de ‘Crime drama » puis, sous l’influence de certains critiques, de « Film noir »

Cette cinématographie riche et diverse entretient un lien pas si ténu avec le thème de la jeunesse pour deux raisons. D’abord parce qu’en tant que produit de l’après-guerre,

il va aborder la question des anciens combattants démolis, gibiers d’hôpitaux psychiatriques, amnésiques (forcément) cibles de sombres machinations, réduits aux basses besognes, poussés souvent au pire.A côté de ces multiples effets traumatiques, il y en est un qui s’inscrit en creux : l’incapacité à assumer un rôle de père et de mari. « Crossfire Feux croisés » (1947) de Edward Dmytryk, « ou « Somewhere in the night/ Quelque part dans la nuit » (1946) de Joseph.L.Mankiewicz ignore pour ce qui concerne leur héros la perspective d’une famille à fonder ou déjà existante. On peut certes citer l’exception de « C’étaient des hommes/ The men » (1950) de Joseph.L. Mankiewicz qui traite des mutilés de guerre avec en vedette un Marlon Brando débutant mais qui ne relève pas du film noir (et ce bien qu’il en emprunte certains codes) Cependant ces histoires évoquent toutes des hommes qu’une trop grande violence écarte de l’idée d’une famille ou d’une vie simplement « normale », laissant sans autorité des adolescents ou post-adolescents (quoique le concept soit anachronique vu l’époque) et leur ouvrant la porte à toutes sortes d’égarements, dont le crime.

Plusieurs films vont se faire l’écho de cette si situation qui, si elle pas aussi neuve qu’il y paraît, suscite un intérêt jusqu’alors inédit du public. Preuve en est les nombreux films à s’en faire l’écho dès la fin des années 1940, et ce, des deux côtés de l’Atlantique. Pour ce qui concerne les USA, il y aura « Les amants de la nuit/ They live by night » (1947, mais curieusement sorti deux ans plus tard) de Nicholas Ray et surtout « Le démon des armes/ Gun crazy » (1950) de Joseph.H.Lewis. L’un et l’autre partagent plus qu’un air de famille avec leurs description des dérives criminelles de jeunes amoureux. Toutefois, s’ils partent des mêmes bases, leurs développements diffèrent largement. Chez Ray, les amants voyous apparaissent comme des victimes dépassées par leur propres actes et nourrissent par ailleurs des rêves petit bourgeois. Ce caractère quelque peu « Cucul la praline, caca chocolat » vaudra à l’oeuvre de nombreuses et sévères critiques, la plus assassine demeurant celle du pape de l’avant-garde des années 60, Ado Kyrou qui qualifiera ses héros de « Antoine et Antoinette du crime » Toutefois, en dépit du caractère que d’aucun jugèrent trop tiède de ses personnages, Ray se livre au brouillon de « La fureur de vivre ». Des jeunes, un couple, la nuit, une détresse indéfinissable.

Il en va tout autrement dans « Le démon des armes » qui montre la passion de deux désaxés réunis par la passion des armes à feu. Malgré la touche de morale imposée par la censure de l’époque (le héros qui se sacrifie lors de la fusillade finale pour sauver son ami d’enfance devenu policier), « Le démon des armes » enfonce, pulvérise les limites de ce qui était alors admis, le mépris pour le travail de l’héroine jouée par Peggy Cummings et les regards lubriques de John Dall lorsqu’il découvre sa future belle alors qu’elle se livre sur la scène d’un boui-boui à un numéro de tir ou le maniement des armes relève de l’ignition des zones érogènes. Certains parleront de nihilisme, voire de « Punk », quoiqu’il en soit Lewis, brillant artisan de ce qu’on appelle parfois péjorativement la Série B, posait là un jalon dont se souviendra Arthur Penn pour « Bonnie and Clyde ». Pour la petite histoire, Lewis dira de cette ode à l’amour fatal qu’elle était « Le démon des armes, en couleur et en moins bien » Dont acte.

Les britanniques ne seront pas non plus en reste, d’abord avec « Brighton rock/ Le gang des tueurs » (1947) de John et Roy Boulting. Inspiré par le roman de Graham Greene, il narre la chute d’un aspirant caid Pinkie dans une cité balnéaire bien connue du sud de l’Angleterre, chute qui sera émaillée par les nombreuses saloperies de son personnage principal et qui, à ce titre, figure comme l’une des plus parfaites petites ordures jamais montrée à l’écran. Mais ce n’est pas l’essentiel, lequel réside dans le portrait qui est fait ici d’un pays et d’une partie de sa jeunesse à la croisée des chemins entre les restrictions dues à l’après-guerre et l’espoir d’une prospérité qui tarde à revenir. Ces cendres encore chaudes du second conflit mondial habitent également et de manière encore plus nette dans « The blue lamp/ Police sans armes » (1950) de Basil Dearden, ou la circulation des armes à feu dues au passage des GI’S donne des ailes à la petite délinquance représentées en l’espèce par un jeune Dirk Bogarde, simple voleur qui tourne au tueur de flic.

L’étalage de ces errements et de cette violence appelle une conclusion simple autant que lapidaire : les jeunes sont dangereux. Mais s’ils le sont, c’est parce qu’il est sous-entendu que la société dans la foulée de la guerre les a négligé.

Négligence , forcément coupable parce qu’elle engendre des paumés meurtriers. Mais ces actes fatals dépassent les causes qui les ont suscitée, car ils se se parent d’une perversité se situant au-delà du dépit ou de l’ambition (Le gang des tueurs) ou d’une érotisation du revolver (Le démon des armes) Cette dernière par là même apporte une séduction à la délinquance qui n’ira qu’en s’amplifiant.

Il convient à ce propos de revenir à la réalité et à un événement qui marqua les esprits avant d’influencer durablement le cinéma : les émeutes de Hollister en Californie suite à un différend entre une bande de motards et un club motocycliste respectable. Outre que ce fait divers révélait que nombre des voyous motorisés étaient d’anciens combattants (ce qui ramène au problème du reclassement des soldats), il mettait en lumière un type de délinquance qui renvoyait à la fois au passé américain ( Les desperados) et à quelque chose de beaucoup plus contemporain, concurrençant les pègres urbaines, généralement représentées par la Mafia. Or, à la différence de cette criminalité organisée dont le nom était tu (« La Mafia, ça n’existe pas ! » Martelait le patron du FBI, J.Edgar Hoover), celle-ci dont les motivations demeurent encore obscures s’exhibe sans se faire prier. Et la presse d’en profiter, « Life magazine » avec sa couverture montrant un motard affalé sur sa machine bouteille de bière à la main, d’ailleurs mise en scène. Mais qu’importe, le rebelle sans cause et pour l’heure sans nom existe en tant qu’idée. Ajoutée au contexte de l’époque et de ses préoccupations, il ne restait plus qu’au cinéma de s’engouffrer dans cette brèche largement ouverte.

Rapport aux échauffourées de Hollister, « The wild one L’équipée sauvage » (1953) de Laszlo Benedek va s’acquitter de cette tâche, et, jouons sur les mots, laisser une trace durable. Oh, ce n’est pas seulement à cause de l’image de Marlon Brando sur sa moto la casquette négligemment posée, mais aussi des problématiques abordées par le récit, lesquelles deviendront récurrentes pendant le reste de la décennie. Les nouvelles formes de la violence, des aspirations assez vagues à la liberté une délinquance qui s’affiche par une certaine frime vestimentaire et surtout, la défaillance des adultes. Le père de la jeune femme courtisée par Brando shériff de la ville et présenté comme un raté ouvre la voie à une série de pères inconsistants voire absents et donc responsables des fautes de leurs enfants. A ce titre, le film s’avère finalement moral, en particulier au moment du conflit qui oppose le gang mené par Brando à celui commandé par Lee Marvin. Si le premier apparaît comme une bande de garnements un peu turbulents, le second est horde de brutes.

En les combattant, Brando gagne ses galons de « forte tête mais bon coeur », et laisse penser que la fin de ce combat dont il sort blessé mais victorieux lui a appris à grandir et partant, incité à rentrer dans le rang.

A chaque problème sa solution, en somme.

A chaque solution son problème, aussi.

En l’occurrence, toujours le même. La défaillance des pères.

En 1954, « Blackboard jungle Graine de violence » de Richard Brooks enfonce le clou en narrant les déboires d’un professeur joué par Glenn Ford muté dans un quartier sensible suivant l’expression consacrée. Il est intéressant de noter que la situation décrite ici ne diffère guère de celle que nous connaissons aujourd’hui, enseignants dépassés, élèves tantôt atones, tantôt agressifs et absence totale de solutions. Il en va de même pour les causes que pour les effets, malgré un contexte sensiblement différent. La défaillance des pères subie par les fils est ultime puisque beaucoup ne sont pas rentrés du front, ainsi que l’explique le flic de quartier quant il évoque « …ces gosses qu’il a vu grandir sans pères, ou avec des pères démolis par les combats… » C’est ce qui permet sans doute de comprendre l’apathie face aux valeurs traditionnelles exprimée par la petite peste de la classe jouée par Vic Morrow : « On va pas s’engager dans les Marines pour sauver le monde ! »

Mais là encore, malgré l’étalage de ces plaies urbaines, la morale reste sauve. Glenn Ford finit par récupérer certaines de ses ouailles et vient finalement à bout de Morrow à grands coups de bannière étoilée. La première de ces réussites venant de la seconde, Morrow étant le cancer responsable de toutes les métastases qui rongent la classe.

Dans ce qu’on pourrait appeler la sainte trinité du rebelle de ces années là, « Graine de violence/ L’équipée sauvage/ La fureur de vivre », le film de Brooks reste le plus moral et, peut-on ajouter, le plus moralisateur en condamnant toute révolte. Ironiquement, il en devint un symbole malgré lui parce qu’on y entendait pour la première fois du Rock’n’roll, ce qui fut à l’origine de nombreux troubles, particulièrement au Royaume uni dans les cinémas qui le projetaient. Quel contresens, tant du côté des partisans que des détracteurs, ou comment une apologie de l’ordre restauré a passé pour l’épitomé de la révolte.

Le malentendu. Nous y voila. Et c’est dans « La fureur de vivre » qu’il atteint son paroxysme. A fin de démonstration, il convient de rappeler la trame du scénario, laquelle suit Jim Stark, jeune homme qui va surmonter ses névroses en affrontant plusieurs dangers comme autant d’épreuves fondatrices. Souvent présenté comme un défi à l’autorité des adultes, le film de Ray dénonce en réalité leur absence d’autorité. Le père de Jim est régulièrement humilié par sa femme, tant en public qu’en privé, offrant un véritable contre-modèle à son fils que ce dernier n’a cesse de fuir, notamment dans l’alcool comme lors du pré-générique qui le montre s’écrouler dans une rue à côté d’un jouet abandonné. Rarement les premiers plans d’un film n’auront à ce point défini ses enjeux thématiques et narratifs. L’ivresse et le jouet à l’abandon signant la fin de l’enfance et la frayeur devant un avenir incertain.

Il en va de même pour la suite, les parents qui viennent chercher leur fils au commissariat, le père une fois de plus assaisonné par son épouse, l’impuissance malgré sa bonne volonté évidente du flic qui tente de nouer un dialogue avec Jim.

Le reste tout le monde ou presque le connaît, mais ces scènes initiales sont les plus importantes car encore une fois, elles donnent le « la » , beaucoup plus que le duel au couteau ou la course de voiture. La recherche du danger, la volonté de se prouver qu’on « est un homme » viennent de l’incurie du père et, n’en déplaise aux féministes radicales, du système matriarcal américain. En effet, le père ramène l’argent mais c’est bien souvent la mère qui commande dans la société américaine. Il existe d’ailleurs un exemple célèbre de ce cas de figure, en l’occurrence celui de Jim Morrisson, dont le père, bien que plus jeune amiral de la Marine américaine était écrasé par sa femme. Cela , entre autres raisons, explique le phénomène d’identification lié à la gloire posthume de James Dean à jamais rattaché au personnage de Jim Stark. On peut ajouter qu’à la différence des deux autres maillons de la « Sainte trinité », « L’équipée sauvage » et « Graine de violence », la solution vient des jeunes, le seul adulte compréhensif étant cantonné à un rôle de témoin, et que loin d’être une blessure, les épreuves traversées grandissent le héros, loin de Brando claudicant à la fin de « L’équipée sauvage »

Récapitulons : les trois films formant la « Sainte trinité » furent perçus alors tels des brûlots contre l’ordre établi ce qu’ils n’étaient que dans la mesure ou ils dépeignaient

des situations que le public voulait ignorer. Toutefois, ceux-ci ne souhaitaient en aucune façon renverser l’ordre établi mais lui reprochaient sa négligence à leur égard. Il est significatif à ce sujet que le personnage de Brando dans « L’équipée sauvage » n’ait guère remporté de succès auprès des vrais motards « hors la loi », ainsi que le dira beaucoup plus tard le chef Hell’s angel Sandy Proudfoot lors de l’émission « Good night America », entre Brando et Lee Marvin, c’est le second qu’il préfère, sans surprise. Là ou Marvin sème le trouble, Brando, lui cherche à ramener le calme.

Néanmoins, malgré ce malentendu et le succès, voire le triomphe, que ces films ont connu, l’image du rebelle va s’installer sur les écrans lors de cette décennie charnière pour Hollywood. En effet, de nouveaux thèmes, de nouveaux acteurs permettent au phare du cinéma mondial de rebondir alors que son âge d’or prend fin. Parallèlement aux compagnies « majors », les indépendants débitant à la chaîne des bandes bon marché vont s’engouffrer dans cette porte ouverte. On ne compte plus les désormais « Teen movies » avec leurs adolescents (souvent majeurs pour l’état-civil, soit dit en passant) plus ou moins voyous à bord de bolides, de motos, dansant sur les rythmes en vogue ou résidant en maisons de correction. « Hot rod gang », « Motorcycle gang » « Untamed youth » « Platinum high school », ces titres parmi des dizaines d’autres attestent de cette fascination pour l’adolescent dangereux mais tellement « cool » et séduisant.

Bien sûr ça rapporte, mais sans apporter un renouvellement véritable. Hollywood vit la fin de son âge d’or malgré la transfusion de sang neuf de Brando et de ses suiveurs tel Paul Newman.

L’Europe et l’Asie profitent de cet affaiblissement relatif tout en récupérant la vague de jeunisme dont l’Amérique est visiblement atteinte. Chaque pays y va de sa vision du malaise dans la jeunesse. Le Royaume uni avec « Jeunesse délinquante / Violent playground» (1958) de Basil Dearden (Dont « Police sans armes » avait été le précurseur) , l’Allemagne avec « Les demi-sels/ Die halbstarken » (1956) de Georg Tressler et la France. L’exemple français mérite qu’on s’y attarde – et pas seulement par patriotisme – car durant cette décennie et pour longtemps encore, notre cinéma sera l’un des rares à offrir une réponse alternative crédible au cinéma américain, voire à l’influencer. Il suffit pour les années 1950 de citer Brigitte Bardot qui fut un mythe français autant que mondial faisant pièce à Marilyn Monroe. Il en alla de même pour le traitement des crises adolescentes qui malgré des ressemblances conscientes avec le modèle anglo-saxon n’en demeure pas moins profondément ancré dans la réalité et l’art national. Ces ressemblances, assumées donc, partagées par ce qui formera la fameuse « Nouvelle vague » venues à la fois du Jazz et du Film Noir se retrouvent dans trois films qui seront notre « Sainte trinité » française. Par ordre chronologique, il s’agit de « Ascenseur pour l’échafaud » (1957) de Louis Malle, « Les 400 coups » (1959) de François Truffaut et enfin, et bien sûr, « A bout de souffle » (1959) de l’escroc Jean Luc Godard.

« Ascenseur… » entre dans le sujet de cette étude en raison du jeune couple à peine sorti de l’adolescence incarné par Georges Poujouly et Yon Bertin. Mais avant d’aller plus loin, un rappel de l’argument du film est nécessaire. Un couple adultère (Jeanne Moreau et Maurice Ronet) se décide à supprimer le mari gênant, qui se trouve également être le patron de Maurice Ronet. Après avoir envoyé ad patres son employeur, Ronet se retrouve coincé dans l’ascenseur, valant ainsi à Jeanne Moreau d’errer seule dans le doute et la nuit urbaine, tandis que Poujouly, suivi de sa belle, en profite pour voler la voiture de Ronet et par là même son identité.

Cette substitution prend un sens particulier quand on dresse un parallèle entre ce qui peut être considéré comme les deux scènes clé du film. D’abord, celle ou Ronet engage avec son patron le dialogue qui précède son meurtre. Plus que le coup de eu qui conclut l’échange, ce sont les mots qui recèlent le plus de violence. « Tavernier, je ne vous crois pas courageux, pour la guerre bien sûr, mais pas pour les choses importantes ! » Jette au visage de Ronet le patron joué par Jean Wall. Ronet ne tarde pas à répliquer avant de le gratifier d’une volée de plomb : « La guerre, vous la respectez, ce sont vos propriétés de famille. » On a droit ici à la confrontation du capitaliste sûr de son fait pour qui le seul caractère concret de la guerre se résume au profit qu’il en tire, la méprisant par ailleurs, ainsi que ceux qui comme Ronet/Tavernier ont risqué leur peau en Indochine. Il est si plein de dédain qu’il ne prend même pas au sérieux l’arme que son employé et assassin en puissance braque sur lui. En résumé, la France qui vit alors ses ultimes guerres (en l’espèce coloniales) produit un genre d’hommes d’affaires pour qui les « choses importantes » ne concernent plus la défense de la patrie mais de leurs seuls intérêts d’argent. Et pourquoi en effet se soucier d’une armée en temps de paix quand le profit tient lieu de seule valeur morale ? Cette négation de toute noblesse, fut-elle guerrière, conduit à des réactions violentes, telle le coup de feu de Ronet/Tavernier, qui a autant avoir avec une romance « coupable » qu’avec le désarroi d’un soldat floué.

A ce meurtre en succède un autre, commis cette fois par Poujouly/Louis, le voleur de la voiture de Tavernier. Poujouly/Louis, blanc bec arrogant se fait inviter par un touriste teuton dont il a légèrement abîmé le véhicule. Loin de se fâcher le tudesque l’invite à boire et c’est là que le garçon se lance dans un numéro mythomane ou se présente comme un ancien d’Indo, tâchant d’imiter jusqu’au bout l’homme dont il usurpe le nom, Pas dupe, le teuton lui lance ironiquement au visage : »Tavernier qui ne vous appelez pas Tavernier et qui n’avez jamais été soldat ! » Moquerie qui provoque la réaction immédiate de son interlocuteur : une volée de plomb.

Entre l’ancien combattant méprisé et le jeune qui rage sans doute d’avoir raté une guerre, il n’y a qu’un pas que Louis Malle et son scénariste Roger Nimier s’empressent de franchir. Par là même , les deux hommes soulèvent la question de la nature de la violence à la fois destructrice et fondatrice dans un monde qui en finit avec sa forme ultime : la guerre.

Autre point important, qui est celui du couple, ou plutôt des couples. Celui, adulte, formé par Ronet/Moreau et l’autre, adolescent, formé par Poujouly/Bertin. Outre que comme de nombreuses figures présentes dans le film, elles ont une fonction miroir, elles renvoient à un thème fréquent dans le cinéma de cette époque, celui des amants tragiques,souvent jeunes et plus ou moins criminels, tels qu’initié par Nicholas Ray dans « Les amants de la nuit’, qui le développera ensuite et d’une manière toute différente dans « La fureur de vivre ». Ce romantisme des bébés à gâchette se révélera particulièrement populaire au cours des années cinquante, période ou de surcroît la police n’a pas le beau rôle et ou des faits divers impliquant une jeunesse basculant dans le crime seront hautement médiatisés. De l’autre côté de l’Atlantique, ce sera l’affaire Charlie Starkweather, tueur en série précoce ayant entraîné sur son chemin sanglant sa compagne et dont l’histoire fera l’objet de deux films « The sadist/le sadique » (1963) de James Landis et « Badlands/La ballade sauvage » (1974) de Terence Malick. En France, ce sera la triste autant que répugnante odyssée de Georges Rapin dit monsieur Bill, faux truand, vrai mythomane se rendra célèbre en immolant par le feu sa petite amie en 1959. Cette année est également celle de la sortie des deux autres maillons de la Sainte trinité » de l’adolescence à la française, « Les 400 coups » de Truffaut et bien sûr « A bout de souffle » de Godard.

L’Asie n’échappera pas à la vague, Hong Kong livrant sa propre « fureur de vivre » avec « The orphan/L ‘orphelin » (1958) de Lee Sun Fung qui offre son premier rôle important à un combattant danseur de Cha cha, Bruce Lee, lequel semble répéter le personnage de vengeur qui lui apportera la gloire.

Faudrait-il croire alors que la jeunesse rebelle ou prétendue telle ne serait portée que vers le pire, le feu et le sang ?

Non.

A côté de ce versant le plus sombre de ce qu’on ne nomme pas encore la crise d’adolescence, il en existe un plus ensoleillé, en tous cas moins cruel (quoique…mais on va y venir) éclairant des jeunes méprisant les armes et la violence pour jouir de leurs corps. Loin des épopées sanglantes décrites plus haut, les errances mènent ici à la quête du plaisir, ainsi que chez la « Monika » (1953) de Ingmar Bergman, dont l’aspect érotique sera lourdement souligné lors de sa sortie américaine ou le film sera sous-titré « The story of a bad girl ». L’Asie encore apportera sa pierre à l’édifice avec « Kuruta kajitsu /Passions juvéniles» (1956) de Tai Kato avec ses gosses de riches fous de plage et de ski nautique, ce qui ne les empêche pas de développer des rivalités amoureuses aux conclusions amères.

Ceci étant, les questions relatives à la sexualité restent peu abordées, censure oblige, durant cette période et lorsque c’est le cas, c’est de manière cryptée. C’est vrai notamment dans le cas de « La fureur de vivre » ou la libération physique des personnages passe par un changement vestimentaire. Nathalie Wood qui passe de l’énorme manteau des premières scènes à une robe nettement plus légère, James Dean qui troque son costume d’étudiant sage au fameux blouson rouge, lequel, pour la petite histoire avait été crée spécialement pour le film.

Mais encore une fois, le plus important reste, en dehors de la violence et du spectre de la guerre qui s’éloigne de l’Occident sans pour autant disparaître, il y a le défi face à l’autorité. « Les 400 coups » de Truffaut en est l’exemple le plus achevé avec le héros, double du réalisateur bien que celui-ci s’en défendit toujours, dont le seul désir semble être de suivre sa pente ou qu’elle le mène, surtout vers le pire. Il serait erroné de considérer que Doinel se révolte. La figure de l’instituteur n’est que le reflet fidèle de la réalité, une incarnation de l’ordre adulte ni pire ni meilleure qu’une autre, il en va de même pour la famille (qu’on qualifierait aujourd’hui de recomposée avec la mère, veuve remariée) qui n’est pas d’une grande sévérité ou même pour ceux qui ont charge de punir Doinel quand ce dernier est envoyé dans une maison de redressement qui ne dit pas son nom. Les exégèses freudiens verront là le malaise du cinéaste, enfant adopté mais heureux qui découvrit le sort abominable de ses vrais parents morts en déportation. Possible. Néanmoins, et ce bien que toute ressemblance avec la réalité ne soit ni fortuite ni involontaire, la question est ailleurs. Dans la fuite. La fuite de tout ce qui est balisé, école, famille et tout le reste. Pourquoi ? Pour fuir. Tout simplement.

Il ne s’agit plus de se prouver qu’on est un homme ou de vivre en dépit de ses parents, simplement de fuir.

« A bout de souffle » de Godard enfonce le clou, avec l’errance de Belmondo, son crime inutile, ses monologues et ses amours forcément sans lendemain avec une crieuse de journaux. Plutôt qu’ à bout de souffle, il eut fallu le nommer « en roue libre » tant le héros Michel Poiccard agit pour rien, dévale une pente qui ne peut le mener qu’à sa destruction. Poiccard renvoie en un sens à la Série B américaine (référence revendiquée lors du carton pré-générique clamant son amour pour les films fauchés de la compagnie « Republic ») au « Démons des armes » et à sa cohorte d’amants fonçant vers un destin tragique. Toutefois, la similitude s’arrête là. Si le film de Godard entretient certaines ressemblances avec un certain cinéma américain, elle demeurent de surface, feutre à la Bogart et flingue pour Belmondo, sans compter la présence de Jean Seberg,et pour le reste, il s’agit surtout d’une dérive. Non seulement celle du héros mais aussi celle du réalisateur qui montre sans le vouloir les limites obligées d’une révolte relevant de la névrose et brûle ce qu’il a adoré, le polar outre-atlantique pour en faire quelque chose d’autre comme le ferait plus tard Sergio Leone avec le Western. C’est en effet aux funérailles du rebelle sans cause auxquelles assiste le public, symboliquement en 1960. Le changement de décennie coincide avec une mutation des mentalités qui, lasse des mauvais garçons ténébreux, préfèrent s’amuser par des divertissements décérébrés (L’épouvantable série de « films de plage avec Annette Funiccelo et Frankie Avalon en constitue l’un des pires exemples) ou à contrario se confronter à de « vrais problèmes »

C’est là que se pose la question de la politique qui, dans tous les exemples cités jusqu’à présent ne se manifeste qu’en filigrane, notamment par l’évocation de la Deuxième guerre mondiale ou de l’Indochine dans le cas de la France. Mais quid des problèmes socio-politiques ? Certes, des films évoquent la pauvreté et les restrictions typiques de l’Après-guerre britannique comme « Police sans armes ». Ceci posé, le malaise et la révolte qui en découle reste essentiellement existentielle. On peut toutefois noter une exception française : »Les copains du dimanche » (1956) de Henri Asner ou derrière la peinture de la vie de jeunes ouvriers passionnés d’aviation se cache le changement de vie des classes populaires en France suite aux avancées sociales dues aux combats syndicaux et aux nationalisations. Le film est d’autant plus rare qu’il a été commandité par la…CGT, ce qui lui valut quelques problèmes de distribution. Cette particularité, alliée à la présence au générique d’acteurs qui deviendraient d’immenses vedettes, dont un espoir nommé Jean Paul Belmondo, empêcha cette œuvre, par ailleurs assez moyenne, de sombrer dans l’oubli. Néanmoins, en raison de la rareté de son propos, en particulier pour l’époque, il mérite d’être cité.

Pour en revenir à la fin des années 1950, ce seront précisément les questions politiques qui auront la peau du « rebelle sans cause », pour la bonne raison que de vraies causes de se révolter vont apparaître, du moins au cinéma. Une en particulier : la racisme. Si le problème n’était déjà pas nouveau à l’écran, il va se trouver abordé d’une manière autre, laquelle mettra l’accent sur la jeunesse. Il semble de surcroît que pour la seule période 1959/60, pas moins de quatre productions traitent des inégalités raciales par le prisme de la jeunesse. « Le mirage de la vie/Imitation of life » de Douglas Sirk, « Les jeunes loups/The fine young cannibals » de Michael Anderson, pour ce qui concerne les USA, « Opération Scotland Yard » de Basil Dearden, pour le Royaume Uni et enfin « J’irais cracher sur vos tombes » de Michel Gast, d’après évidemment le roman homonyme de Boris Vian.

Quoique bien entendu fort différents dans leurs traitements et leurs développements, les quatre exemples cités plus haut dépeignent la névrose de victimes du racisme déchirés entre haine de soi et révolte, ou le basculement de personnages étrangers à la communauté concernée ( noire en l’occurrence) qui décident de prendre fait et cause pour les opprimés. « Le mirage de la vie », mélo flamboyant à entrées multiples, compte parmi ses protagonistes une jeune métisse à peau claire qui fait tout pour taire ses origines quitte à à s’engager dans une perpétuelle fuite en avant. « Opération Scotland Yard » suit l’enquête sur le meurtre d’une autre métisse au teint de lys (Lily skinned, ainsi qu’il est dit dans le dialogue) également terrifiée à l’idée d’être découverte. « J’irais cracher sur vos tombes » dépeint le parcours d’un noir à peau claire en pleine fureur vengeresse suite à l’assassinat de son frère. Enfin « Les jeunes loups » narre la révolte d’un jeune blanc fils de bonne famille écoeuré par le racisme de son père. Toutes les caractéristiques communes à ces films seraient aujourd’hui conspuées par les tenants des inepties contemporaines, pas de fierté, seulement de la honte, des noirs à peau claire et des blancs défenseurs des minorités. Sans parler des limites imposées par la société encore loin hérissée par la relation de ses maux. Les peaux noires et masques blancs de Frantz Fanon devraient encore attendre leur heure sur les écrans. Cependant, loin des délires de notre temps, et même de la question raciale proprement dite, ce qui importe c’est que les personnages ne se soucient plus d’une recherche (ou d’une perte?) d’eux-mêmes mais de défendre une cause allant au-delà de leurs propres personnes. A ce titre, « Les jeunes loups » illustrent le mieux ce cas de figure, signant la fin des chevauchées à moto ou en hot-rods, des fils récupérant les couilles du père, ou d’un timide début de libération des mœurs.

Pour finir, ce sera un film anglais réalisé par un américain qui se chargera d’enterrer pour de bon cette mythologie moderne : « These are the damned/Les damnés » (1961) de Joseph Losey. L’histoire ? Celle d’un yankee qui jette l’ancre dans le port d’une station balnéaire de la côte sud de l’Angleterre, ou il s’aperçoit qu’il s’y déroule de fort curieuses choses, d’abord de par la population aussi clairsemée que pittoresque : une bande de voyous motorisés dont le chef se sert de sa sœur comme appât pour les voyageurs égarés -dont forcément le navigateur yankee. Une artiste solitaire et excentrique. Un militaire en retraite qui semble dissimuler un secret.

Mais outre cet échantillon d’humanité quelque peu inquiétant il y a le secret que défend le major : une base située sur une île abritant un centre expérimental qui préserve du reste du monde des enfants immunisés contre l’atome suite à une exposition prolongées aux radiations. Quand on sait que le monde dans lequel se situe le film vit sous la menace imminente d’un holocauste nucléaire, on comprend que ces enfants sont en fait destinés à devenir la relève de l’humanité.

En dehors des sous-entendus philosophiques en phase avec la peur de l’atome alors en vogue, il y a une symbolique dans la mort qui frappe tous les personnages, en particulier celle du chef des voyous joué par Oliver Reed. Rebelle sans cause ultime puisqu’il évolue dans un monde par avance condamné, il meurt comme il a vécu tentant de fuir un danger contre lequel il ne peut rien au volant de sa voiture, laquelle n’ira pas s’écraser spectaculairement dans un précipice comme celle de Buzz, le rival de Jimmy Stark dans « La fureur de vivre » mais ralentira tout bêtement au moment ou la vie quittera son conducteur. Cela sonne comme l’épuisement d’un mythe de la décennie passée, balayé par d’autres préoccupations. Ces dernières ne se limitent d’ailleurs pas à la menace d’une guerre nucléaire, elles s’étendent à la remise en cause de valeurs traditionnelles lesquelles sont ironiquement portées par…le personnage d’Oliver Reed comme le prouve sa dispute avec la sculptrice à qui il reproche son absence de morale. Cette excentrique de service n’est pas seulement là pour assurer une utilité dans le récit, elle annonce plus que quiconque le changement des mentalités qui aboutira au mouvement Hippie et à ses affidés, autrement dit un autre genre de rebellion plus concernée et plus intellectuelle.

Cette forme de défiance envers la société mettra un certain temps à éclore, celui de se débarrasser d’une certaine superficialité ainsi que de certaines contraintes. Deux films vont à ce titre remettre les pendules à l’heure, tout d’abord une Série B « Les anges sauvages/ The wild angels » (1966) de Roger Corman et ensuite un film de studio « Bonnie and Clyde » (1967) de Arthur Penn. Le premier suit la dérive violente d’une bande motorisée dont le chef déclare lors du climax « Tout ce qu’on veut, c’est faire ce qui nous chante ». Le second à travers la cavale meurtrière du célèbre couple de braqueurs prend en réalité fait et cause pour la jeunesse contestataire contemporaine du film de Penn. Comme le dira plus tard le scénariste Robert Towne (auteur entre autres du script de « Chinatown ») : »La différence entre James Dean et Bonnie and Clyde, c’est que Dean est un réformiste qui veut que son père se conduise en adulte, Bonnie and clyde sont révolutionnaires. » La phrase dit tout en cela que le surmoi qui habitait encore les héros de « La fureur de vivre » ou de « L’équipée sauvage » est absent chez leurs descendants des années 1960. Ces derniers veulent tout chambouler voire faire table rase du passé chez Penn, ou alors « Faire ce qui leur chante » chez Corman. Autrement dit, on ne veut plus réformer l’adulte, on l’ignore, on le bouscule ou, mieux, on veut le remplacer.

La contestation en vogue en cette fin d’années 1960 faisait alors forcément l’objet de nombreux commentaires et en demeure l’objet aujourd’hui entre constat d’échec amer pour les uns et repoussoir pour les autres qui y voient la source de tous les maux contemporains de l’Occident. Au moment ou cette histoire s’accomplissait, les réactions tant publiques qu’individuelles seront partagées entre l’espoir d’un monde meilleur largement partagé par les jeunes, l’angoisse de la part la plus réactionnaire des adultes et la goguenardise de quelques esprits libres. Le cinéma reflétera ces diverses positions entre réaction avec le patriarche Gabin qui remet son fils dans le droit chemin face à des trafiquants de drogue dans « La horse » (1968, comme par hasard) de Pierre Granier Defferre, compréhension pour les gauchistes inquiets dans « Solo » (1969)de Jean Pierre Mocky, apologie de la révolte dans le britannique« If » de Lindsay Anderson avec ses élèves d’une école chic saisis par la lutte armée, ou encore ironie dans « Fritz the cat » (1972) de Ralph Bakshi et son étudiant attardé pour qui la protestation sert surtout d’alibi à un hédonisme aux petits pieds, sex, drugs and Rock’n’roll.

Cependant, le gros, le très gros de la production relative à ce sujet proviendra de petites sociétés, en particulier American International Pictures, celle-là même à l’origine des « Anges sauvages » évoqués plus haut. En effet, ce seront principalement les Séries B qui s’occuperont du duo infernal mais si vendeur Hippie/Hell’s angels, produisant à la chaîne rêveries psychédéliques et mise à sac de villes paisibles par des hordes enduites de cambouis. Bien sûr, les genres en question s’épuiseront assez vite non sans préparer le terrain pour ce qui restera dans l’histoire comme « Le nouvel Hollywood ». Trois figures de ce mouvement de renouvellement du cinéma américain émergèrent de ces films de série, à savoir Peter Fonda, Jack Nicholson et surtout Dennis Hopper. Partant des deux genres moribonds précités, Hopper réalisera « Easy rider » en 1969, ou le chemin de croix de deux cheveux longs sur deux roues qui iront de désillusions en désillusions avant de se laisser assassiner par deux rednecks. Quelle autre conclusion pouvaient tirer les deux héros (zéros?) qui passent tout le film à prendre en pleine face l’échec de toutes les alternatives proposées par les contestataires de la vie communautaire à la drogue. Ironiquement et symboliquement, Hopper aura été mêlé à deux des plus grands malentendu de l’histoire du cinéma. « La fureur de vivre » ou il tenait un petit rôle et sa propre œuvre « Easy rider’ qui ont en commun d’avoir été pris pour ce qu’ils n’étaient pas, des chants de gloire à la révolte. Bien entendu, c’est faux puisque James Dean voulait rétablir l’autorité du père, et Billy et Wyatt, les protagonistes de « Easy rider » paient de leur vie leur naîveté. « We blew it » déclare Peter Fonda peu avant la scène finale. « On a tout loupé », dit en bon français. Outre le constat d’un échec total, la réplique exprime la pensée profonde de son auteur (même si en l’occurrence l’idée venait de Fonda et non de Hopper), lequel passait pourtant pour le hippie ultime, la bonne blague.

Suite à ce désastre, la révolte, fut-elle teintée d’idéal, se fera discrète par la suite sur les écrans. Quand elle ne sombrera pas dans les opiacés, la pleurniche ou le repli sur soi, la génération hippie se reconvertira dans le cinéma, la publicité ou la politique -entre autres activités plus ou moins lucratives. En conséquence, le rebelle esthétique sera rétro au cours des années 1970, lesquelles s’avéreront de ce point de vue celles de la nostalgie. De « American graffiti » aux « Seigneurs », les évocations souvent édulcorées des Fifties ne manqueront pas, débordant sur les années 1980. La France ne sera pas en reste en la matière avec « A nous les petites anglaises » ou, plus tardivement, « Souvenirs, souvenirs », « Rouge baiser », « Liberty bell » ou encore « Louise l’insoumise ».

Pour l’Angleterre, il y aura « That’ll be the day » (1973) de David Essex, qui narre l’ascension d’un aspirant rocker peu scrupuleux dans le Royaume Uni des années cinquante finissantes.

Mais pour ce qui est ou plutôt était du présent, la révolte adolescente n’est plus en vogue et pas seulement en raison des désillusions d’une génération qui préfère se replonger dans un passé idéalisé mais aussi parce que le jeune révolté peu ou prou délinquant ne fait plus rêver, il fait peur. Il porte des faux-cils, un chapeau melon et des bottes de para. Il tabasse les vieux clodos, viole et tue. C’est Alex Delarge ,le triste héros de « Orange mécanique/ A clockwork orange » (1971) de Stanley Kubrick. Incarnation ultime de la violence urbaine. Celle-ci sera aux cours des années 1970 un thème central en particulier dans le thriller avec ces citoyens ordinaires aux prises avec la lie de la société et ces flics expéditifs, justicier dans la ville ou inspecteur Harry, sans oublier le commissaire Betti, figure emblématique du polar italien incarnée par Maurizio Merli. Sans doute en raison du féminisme, autre trait saillant des années 1970, les seuls révoltés un tant soit peu séduisants lors de cette période seront des révoltées, en effet, les délinquantes juvéniles sexy envahiront les écrans avec notamment « Les loubardes/ Switchblade sisters » (1975) de Jack Hill.

Cependant à la fin de cette décennie, certains metteurs en scène porteront un regard sensiblement différent sur la question, principalement en Angleterre, sous l’influence plus ou moins directe de l’explosion Punk. On mettra de côté l’ode (hum!) aux Sex Pistols : »The great Rock’n’roll swindle »/ La grande escroquerie du Rock’n’roll » (1978) de Julian Temple (Un des pires films à la gloire d’un groupe avec la bouse sur Led Zeppelin « The song remains the same ») pour se concentrer sur des cas plus intéressants. Le documentaire « Rude boy » (1979) de Jack Hazan et David Mingey, portrait acerbe d’un jeune chômeur qui rêve d’argent tandis qu’il est confronté à ses idoles les Clash. Ce dernier s’inscrit dans un courant général du renouveau du cinéma social anglais , encouragé par la situation sociale désastreuse de l’île et la récente élection de Maggie Thatcher. A ce moment précis, un réalisateur deviendra un spécialiste des marges insulaires, parfois surnommé le Ken Loach des marginaux : Allan Clarke. Ce dernier émerge au début de l’ère Thatcherienne en livrant presque coup sur coup deux brûlots « Scum » en 1979, récit d’une révolte dans une maison de correction qui parviendra à réaliser l’exploit d’obtenir la fermeture des établissements incriminés, les « borstalls ». « Made in Britain » qui lui succédera en 1981 frappera aussi fort avec un jeune Tim Roth en skinhead déchaîné. Il est intéressant de noter que ces films partagent un identique désespoir, fut-il teinté de goguenardise comme dans le machin de propagande des Pistols, ce qui est logique en regard du contexte dans lequel ils ont été faits, résumé par un slogan devenu célèbre « No future » Et curieusement, même quand la nostalgie s’en mêle dans « Quadrophenia » (1979) de Franc Roddam, le tableau demeure aussi sombre. Peinture des Mods, jeunes élégants prolétaires des années soixante basé sur l’opéra-rock des Who, « Quadrophenia » est également la description de l’auto-destruction d’un de ces jeunes paons , qui perd tout : travail, domicile, famille et amour pour vivre son rêve de fête continuelle, ce qui le conduit dans le mur ou plutôt au fond d’un précipice. Le parallèle peut s’établir entre les temps d’abondance qui servent de toile de fond au récit et ceux de récession pendant lequel le film fut sorti, entre la destruction volontaire de son héros et l’état de misère végétative subi par la part la plus large de la jeunesse anglaise de l’ère Thatcher. En réalité, et peut-être involontairement, Le réalisateur parle du présent par le prisme du passé, histoire de profiter du regain d’intérêt pour cette période, d’ ou la vente spectaculaire de parkas peu après la sortie du film. Plus sérieusement, la séduction qui caractérisait le rebelle a disparu. L’idéal, aussi. Car si l’on compare ‘Quadrophenia » à son pendant fifties « That’ll be the day. » un point essentiel sépare ces plongées nostalgiques, les motivations de leurs personnages principaux. Si celui de « That’ll be the day » est habité par une ambition sans failles ni scrupules, celui de « Quadrophenia » vit son rêve de superficialité hédoniste à en crever, poussant dans ses retranchements ultimes le goût de l’autodestruction.

Les américains auront une autre approche, peut-être moins pessimiste, en tous cas moins définitive, notamment dans « Boulevard nights » (1978) de Michael Pressman, qui décrit le passage de témoins dans un gang criminel latino de Los Angeles, laissant les vieux chefs dans l’inquiétude face à leurs cadets, plus violents et moins soucieux de « cette moralité de l’immoralité », autrement dit des freins que s’imposait malgré tout la canaille en des temps qui les permettaient encore. Le fin ouverte de cette bande peu connue se révélera au cours des ans prophétique tant elle annonce la métamorphose du crime organisé, plus strictement ethnique principalement axé sur le trafic de drogue.

« Les seigneurs/ The wanderers » (1979) de Philip Kaufman lui se centre sur le moment de la bascule vers l’âge adulte des membres d’un gang de rue peu avant l’assassinat de Kennedy. L’histoire démarre en forme de portrait d’une ère insouciante entre danse, drague, bastons et Rock’n’roll, plaisirs ou percent déjà les germes de la fin d’une époque et par là-même celle de l’adolescence. A ce propos, l’annonce de la mort violente du président constitue le signe définitif de ce basculement d’une existence sans contrainte aux responsabilités (le mariage forcé d’un chef de bande avec la fille du ponte local de Mafia qu’il a engrossée) à la guerre (L’enrôlement du gang des crânes rasés dans les Marines signifiant l’envoi de nouvelles troupes au Vietnam), la fille des quartiers chics qui s’est encanaillée avec ceux des quartiers chauds avant d’attendre l’arrivée du train contestataire, comme le prouve sa présence lors d’un concert d’un Bob Dylan débutant. Enfin, les inséparables de la bande défunte qui décide de choisir leurs destin en prenant le large vers la Californie.

Choix à faire, choix subis ou volontaire, violence de rue et violence de guerre, vies personnelles et marche de l’Histoire, rarement la synthèse de ces thèmes aura été accomplie avec autant de brio.

La France quant à elle bouclera elle aussi la boucle à sa manière par le biais de Mai 68. Soit en célébrant ses prémices, dans « Diabolo menthe » (1977) de l’inénarrable Diane Kurys, soit son éclatement dans« Cocktail Molotov » (1980) de la même Diane Kurys, soit et de manière autrement plus percutante en évoquant l’apathie des cadets des soixante-huitards qui ne rêvent que d’un avenir plan-plan de fonctionnaires. Qui a osé ? Jean Pierre Mocky dans « Le piège à cons » (1979) ou l’acteur/réalisateur reprend son personnage de hors la loi anarchisant crée dix ans plus tôt dans « Solo » dans cet opus qui est la conclusion de son cycle du « héros à feutre », « Solo » ayant été suivi de trois autres films ou le personnage se confronte aux vilenies politiciennes pour à chaque fois le payer de sa vie…puis ressusciter au film suivant. Pas dans « Le piège à cons » ou l’indifférence à la chose politique des jeunes apparaît pour Mocky comme le signe de sa sortie définitive du jeu.

Entre responsabilités nouvelles et la question du choix de son destin, entre abandon des rêves révolutionnaires et désir d’un avenir petit bourgeois, le rebelle après avoir perdu son charme, perd désormais sa raison d’être. Alors que les « révoltes avec une cause » semblent délaissées par beaucoup, la sienne, égocentrique et aux motifs obscurs voire inexistants vaguement romantique n’a plus de raisons d’exister.

Et après, il n’y aurait donc rien ? En fait oui et non. Qu’on me pardonne cette réponse de normand mais la révolte romantique n’existe plus que par l’évocation du passé. Elle était le produit d’une société de prospérité d’insouciance relative et de vagues angoisses, de résurgence d’un certain romantisme, toutes choses qui se sont transformées au fil du temps pour finalement s’effacer. La révolte à partir des années 1980 relève ,encore une fois, surtout de la nostalgie ; Les très beaux « Outsiders » (1982) et « Rumble fish/ Rusty James » (1983) de Francis Ford Coppola évoquent ces attitudes en les situant dans le passé ou dans un monde semi-imaginaire. Ou du cas d’espèce. « Footloose » (1984) de Walter Bobbie et son jeune danseur qui tient tête à une ville de bigots. Mais le plus souvent, le jeune frondeur voit surtout dans sa révolte un moyen de satisfaire ses fantaisies de braguette « Class » (1982) de Lewis John Carlino voire de transformer le dortoir de la fac en maison de passe chic comme dans »Risky business » (1983) de Paul Brickman. En bref, le cinéma de la jeunesse ne verse au mieux que dans le goût du passé, la nunucherie ou un cynisme vulgaire préfigurant l’avènement des Yuppies . Et quand ce n’est pas le cas, elle se vautre dans un esprit ludique infantilisant. John Hugues qui fut le nabab de la pellicule pour ados des années Reagan livra deux splendides exemples de ces déviances avec « The breakfast club » (1985) puis « Ferris bueller’s day off/ La folle journée de Ferris Bueller » (1986). Dans le premier, des élèves archétypaux (le sportif, le premier de la classe, la rebelle, etc, cochez les cases correspondantes) réunis pour une heure de colle passent leur temps à se plaindre d’on ne sait pas quoi mais se rendent finalement compte qu’ils ont plus en commun qu’ils ne le croyaient. Dans le second, un collégien (Matthew Broderick, 25 ans, il a redoublé plus souvent que moi le petit) fait de l’école buissonnière un simple jeu, rien que pour le sport, en somme.

Mais quelles que soient les nuances entre les travers de ces films, il est une tare qu’ils partagent tous : l’absence de tragique. James Dean et ses clones dans les fifties, les beatniks, hippies, motards ou punks empruntaient pour des raisons parfois certes obscures des chemins dangereux qui pouvaient les mener à la mort. La beauté du geste se doublait souvent d’un risque mortel, et excluait toujours le profit ou l’envie d’assouvir des ambitions aux effluves nauséabonds. C’est sans doute la raison qui explique l’attachement et la fascination qu’exercent encore le mythe Jimmy D malgré la distance du temps.

Pour en finir avec les triste années 1980, il est bon de citer « Colors » (1988) de l’ineffable Dennis Hopper, l’une des premières descriptions des nouveaux gangs ethniques (noirs et latinos) de Los Angeles, sur fond de Hip hop, car il définit ce qui reste de caractère dangereux dans la jeunesse. Si le film en lui-même est ennuyeux et médiocre (une constante chez Hopper), il a au moins le mérite de rester tristement d’actualité, tant la situation qu’il dépeint n’a en rien changé depuis. Mais là encore, la fascination qu’exerce l’imaginaire « Gangsta » suscite trop de controverses, s’adressant d’abord à un public périurbain, banlieusard dirait-on en France, et aux petits blancs qui se rêvent en racailles (n’est-ce pas M.Kassovitz?)

Cela me permettra de conclure et boucler la boucle avec le film à la source de cette étude, « Springbreakers » (2012) de Harmony Korine.

Ainsi que je l’ai écrit en introduction, l’idée de cet article m’est venue suite à la vision d’une version détournée et « rétro » du film d’Harmony Korine, remplaçant l’acteur principal James Franco par James Dean et créant une espèce de faille temporelle confondant un passé et un présent qui à priori n’ont de commun qu’une lointaine parenté. Lointaine car si l’un et l’autre portent sur l’adolescence, ses troubles, ses hésitations, et ses déviances, parfois, souvent presque obligatoirement violentes. Enfin, l’autre lien entre les deux, et que cette fausse affiche suggère, c’est que la vadrouille des cinq filles en short à Miami n’aurait sans doute pas existé sans le parcours initiatique de Jimmy, cette dernière étant apparue en un temps ou la jeunesse faisait surtout l’objet de l’indifférence des cinéastes.

Soit.

Mais la ressemblance s’arrête là.

La notion de rebelle sans cause ambiguë au départ perd ici tout son sens en cela que le quintet féminin se vautre dans toutes les extrémités (consumérisme, drogue, criminalité) à seule fin de plaisir. Quand les choses dérapent (c’est à dire quand la mort s’en mêle, celle de leur guide joué par James Franco est à ce titre la borne narrative du récit) seules les plus décidées s’accrochent à ce mode de vie. Il n’est pas question ici de révolte, les adultes « responsables » n’étant représenté que par un prof de catéchisme « fou de Jésus » qui ne dérange personne, quant à la cause, elle n’est même pas une absence de cause. Qu’est-ce qui les motive ces gisquettes ? L’ennui à l’école ? En tous cas pas le poids de l’autorité parentale ou simplement adulte, les adultes étant encore une fois les grands absents de l’histoire. Et, plus généralement, ce ne sont pas les absences, ou les vides comme on voudra, qui manquent. L’amour ? Connais pas. Le personnage de James Franco, vraisemblablement impuissant, fait figure d’eunuque du sérail, même pas de Tristan de bazar. La politique ? Sans être méprisant, il est permis de douter d’un tel intérêt chez ces gourdasses en bikini. La beauté du geste ? Mais quelle notion de l’esthétique peut bien habiter des gens pareils ? Ces questions sans réponses qui s’enfilent en amènent une autre : que reste-t-il ?

Rien. Ou si peu. L’envie d’imiter faute de mieux.

En guise de conclusion,

Partie d’un désir de ne pas imiter les adultes engoncés dans leur médiocrité, avec l’idée d’être meilleur voire d’améliorer le monde, la révolte adolescente a fini au fil des décennies par devenir l’exact contraire de ce qu’elle était : une simple volonté d’imiter les modes et les comportements les plus détestables pour l’imitation elle-même qui n’est plus encouragé par la sournoise « société de consommation », puisque les adolescents se la sont appropriée. Il n’existe pas de plus belle manière de tuer la révolte.

Alexandre Léger

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