« Leibniz, fondateur du transhumanisme ? », par Henri Feng

Quand l’individualisme et l’humanisme ne font plus qu’un :

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) fut le grand rationaliste allemand, d’autant plus célèbre pour avoir été moqué par Voltaire (1694-1778) dans Candide en raison de son optimisme. L’auteur, entre autres, de Théodicée (1710)[1] et de La Monadologie (1714)[2], convaincu que « ce monde a été trouvé le meilleur par le Créateur qui l’a choisi », conclut que nous vivons dans « le meilleur des mondes possibles ». Un tel optimisme se fonde sur une conception éminemment mathématique de l’Univers. Tout ce qui compose ce dernier est un amas infini d’unités autant matérielles que spirituelles appelées des monades (monas en grec signifiant « unité », la monade est un atome spirituel). De plus, l’histoire des sciences considère que Leibniz est un des fondateurs, avec Newton, du calcul infinitésimal. Ainsi, dans l’ordre psychologique comme dans l’ordre cosmologique, la monade, « sans portes ni fenêtres », progresse dans une interaction avec une infinité d’autres. Dans le cas de l’homme, la monade, se situant à un niveau de perfection supérieur par rapport à l’atome, se conçoit comme une unité intégralement spirituelle. D’une certaine manière, le monadisé serait donc un être éminemment humanisé.

La monadisation des esprits :

Leibniz est clairement le penseur de l’individualisation des rapports entre les êtres. En outre, il tend à démontrer que le libre arbitre, individuel par essence, n’est qu’une douce illusion dans le cadre d’un système mathématique éminemment sophistiqué, au sein de l’entendement infini d’un super calculateur appelé Dieu. Une intelligence artificielle, à coups d’algorithme et de gestion de data, trouve ainsi son fondement philosophique. Par conséquent, Larry Page et Serguei Brin, les créateurs de Google, puis aussi Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, en tant qu’informaticiens de haut niveau, ne peuvent ignorer la profondeur de la monadologie leibnizienne. D’ailleurs, le numéro 83 des Hors-séries de Philosophie Magazine (paru en octobre 2014), à défaut de démontrer une filiation intellectuelle entre le rationaliste allemand et les géants de la Silicon Valley, défend également la thèse selon laquelle la philosophie leibnizienne a introduit une perspective que l’on pourrait qualifier de post-humaniste, et ce, des décennies avant l’avènement de l’humanisme des Lumières. Ce qui explique pourquoi beaucoup, parmi les historiens des idées, estiment que le projet monadologique exprime une synthèse de tous les calculs créateurs du monde tels que ceux-ci avaient été pensés par le Yi jing (ou « Le Classique des changements « ), le premier livre de philosophie chinoise remontant, a minima, à 800 ans avant J.C[3]. D’ailleurs, Leibniz, dans une lettre adressée à Pierre Rémond de Montmort, voit dans les 64 hexagrammes du Yi jing [composés de traits continus et discontinus] les calculs de Dieu [« Le monde jaillit des calculs de Dieu », in Discours de métaphysique (publication posthume en 1846)][4]. Il faut remarquer cependant qu’il projette seulement sa volonté de tout monadiser en surinterprétant ces hexagrammes. En réalité, la cosmologie chinoise est essentiellement un chamanisme, autrement dit une conception du monde se constituant bien en-dehors des schèmes occidentaux[5].

La possibilité d’une aperception absolue :

La psychologie leibnizienne s’est constituée à l’aune d’une conception originale de la perception humaine : « Il y a mille marques qui font juger qu’il y a tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre ou trop unies, en sorte qu’elles n’ont rien d’assez distinguant à part, mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l’assemblage »[6]. L’infinité des perceptions, et ce quelque soit leurs qualités ou leurs quantités, manifeste l’extrême complexité de la relation que noue le psychisme humain avec le monde, ce dernier qui lui est consubstantiel. En dépit de son rationalisme, Leibniz ne réduit pas l’entendement à la seule conscience. Ce que l’intelligence humaine ne perçoit pas existe subconsciemment. En d’autres termes l’imperceptible ne se confond pas avec le néant. Ainsi, la conscience transparente à elle-même depuis Descartes est ébranlée, le champ de la connaissance révolutionné. Il faut retenir qu’une intelligence véritable signifie la faculté de perception de l’imperceptible. Elle doit pouvoir connecter les perceptions précises avec les perceptions simplement sensibles. De ces connexions naissent une myriade d’opérations possibles. En somme, l’entendement infini est celui qui perçoit tous les possibles tout en étant capable de rendre chacun d’eux réels. A vrai dire, la suprême intelligence est à même de percevoir au-delà du possible. Voilà pourquoi, la conception leibnizienne de l’entendement humain devait nécessairement nourrir les projets les plus fous en matière de transhumanisme. En effet, pour augmenter, le potentiel intellectuel de l’être humain, il suffit d’élargir à l’infini son niveau de perception. C’est de cette unique manière que ses conceptions seraient intégralement vraies. Seulement, le savoir tendant à l’infini, si ce n’est à l’absolu, ne peut qu’aboutir à l’inertie, voire à l’inaction. D’où le recours à l’inquiétude, l’autre nom de l’angoisse ici : « L’inquiétude (″uneasiness″ en anglais) est le principal, pour ne pas dire le seul aiguillon qui excite l’industrie et l’activité des hommes », expliquait notre féru de sagesse chinoise antique. Un paradoxe qui ne sera jamais dépassé : l’angoisse comme cause motrice ou comme cause finale ? Dans tous les cas, « je perçois que je perçois toutes les possibilités », pourrait affirmer l’aperception parvenue au plus haut niveau de perfection.

L’impossibilité d’un temps absolu :

Dans ce rapport complexe au monde, Leibniz entend démontrer que le temps absolu n’existe pas : « Supposer que Dieu ait créé le même monde plus tôt est supposer quelque chose de chimérique. C’est faire du temps une chose absolue, indépendante de Dieu, au lieu que le temps ne doit coexister qu’avec les créatures et ne se conçoit que par l’ordre et la quantité de leurs changements »[7]. Avant Einstein, Leibniz affirme que le temps ne peut être que relatif. Seulement, cette analyse du temps absolu n’est que l’arbre qui cache la forêt. Il s’agit, en fait, d’approfondir l’étude de l’essence divine. Le fil conducteur de cette étude se résume à une seule et même question : comment fonctionne l’entendement infini ? Rationaliste un jour, rationaliste toujours. Parce qu’ici encore l’entendement humain, par essence fini, prétend saisir le fonctionnement de l’intelligence divine. Théisme et athéisme sont ici à la croisée des chemins. Toujours est-il que Leibniz reste fidèle à son idée directrice selon laquelle « l’espace est l’ordre des coexistences possibles », comme « le temps est l’ordre des successions possibles ». Si le temps ne peut pas être indépendant de l’intelligence divine – car cela signifierait que le temps est plus infini que Dieu lui-même –, alors cette dernière est la seule cause du tempo du kosmos. Alors la causalité a sa logique implacable : la cause doit nécessairement être plus parfaite ontologiquement que son effet. Ici, l’essence précède l’existence. En conséquence, une intelligence qui prétend être augmentée doit tenter de repousser les limites de l’espace-temps. Or, changer sa conception du monde consiste à changer le monde. Cependant, bien que Leibniz n’ait pas saisi le concept fondateur du nœud spatio-temporel (la force révélée par Newton), le concept même de monade, comme énergie tant matérielle que spirituelle, aura participé à la manifestation de ce même nœud. Autrement dit, ce n’est pas le monde qui est mathématique, mais bel et bien l’esprit. L’intelligence humaine n’est donc qu’une pâle copie de l’intelligence divine conçue comme super calculateur. En d’autres termes, il n’y a pas de monde connu sans esprit connaissant. Le matérialisme et l’idéalisme deviennent alors les deux faces d’une même pièce de monnaie. En définitive, une intelligence humaine augmentée pourrait radicalement transformer le cadre spatio-temporel, qui n’est jamais en soi. Avant Kant (1724-1804), mais hélas avec des maladresses, Leibniz fonde un certain degré de relativité de la connaissance.

Rien n’est sans raison d’être :

En outre, le rationaliste allemand a su reprendre, de bout en bout, la fondation de l’investigation philosophique sur la base du principe de raison suffisante : « La première question qu’on a droit de faire, sera, POURQUOI IL Y A PLUTÔT QUELQUE CHOSE QUE RIEN. Car le rien est plus simple et plus facile, que quelque chose. De plus supposé, que des choses doivent exister, il faut qu’on puisse rendre raison, POURQUOI ELLES DOIVENT EXISTER AINSI, et non autrement »[8]. Comme le stipule Schopenhauer dans sa thèse de doctorat de 1813, thèse intitulée De la quadruple racine du principe de raison suffisante, ce principe est le principe originel de la logique philosophique. La question essentielle « pourquoi y’a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » signifie « pourquoi y’a-t-il un monde ? » Mais la question la plus métaphysique qui soit peut-elle avoir un quelconque rapport avec celle du transhumanisme ? Si le monde est un amas indépendant de possibilités, alors les monades doivent rentrer dans une interaction infinie entre elles qu’il convient d’appeler « connexions ». Dans cette perspective, Leibniz établit autant un jeu de réseaux que des connexions de Je. Car chaque perception a son niveau relatif de perfection. Mais tout le monde n’est pas doué pour apercevoir, et encore plus intégralement. De toute évidence, la frontière entre le sujet percevant et l’objet perçue devient poreuse. Car, pour le rationalisme, le monde est esprit ou n’est pas. Autrement dit, si le monde est inintelligible, il est inexistant. Dès lors, le kosmos n’est plus un amas d’atomes, mais de fenêtres, et ce, bien que chaque monade soit « sans portes ni fenêtres ». De fait, Leibniz est le penseur de l’individualisme (individuum en latin voulant dire, quelque part, monas en grec, et ce,  au sens d’« indivisible », la plus petite unité possible) et, d’un même geste, de la connexion intéressée avec l’Autre. Par conséquent, « l’âme humaine est une espèce d’automate spirituel » (in Théodicée). Par extension, dans le livre numérique que constitue l’Univers, chaque individu entre dans un jeu en réseau avec tous ses autres : les atomes avec les atomes, les hommes avec les hommes. Incontestablement, un nouveau jeu du Je s’opère. A partir de ce constat, l’idée même de réseau social prend tout son sens. Le leibnizisme, ou le monadisme, a véritablement construit notre époque. Or, pour le dire autrement, sans cette pensée, le Silicon Valley n’aurait sans doute pas eu de socle philosophique aussi solide.

L’intelligence humaine face à l’infinité des possibilités :

Leibniz développe donc une analyse singulière de la mathématisation du monde : « [L’invention de la forme des syllogismes[9]] est une espèce de mathématique universelle dont l’importance n’est pas assez connue ; et l’on peut dire qu’un art d’infaillibilité y est contenu, pourvu qu’on sache et qu’on puisse s’en servir, ce qui n’est pas toujours permis. Or il faut savoir que par les arguments en forme, je n’entends pas seulement cette manière scolastique d’argumenter dont on se sert dans les collèges, mais tout raisonnement qui conclut par la force de la forme, et où l’on n’a pas besoin de suppléer aucun article, de sorte qu’une sortie, un autre tissu de syllogisme qui évite la répétition, même un compte bien dressé, un calcul d’algèbre, une analyse des infinitésimales me seront à peu près des arguments en forme, parce que leur forme de raisonner a été prédémontrée, en sorte qu’on est sûr de ne s’y point tromper »[10]. Pour autant, l’art de la dispute ne vaut pas le calcul infinitésimal (conçu envers et contre Isaac Newton qui aboutit pourtant aux mêmes conclusions en astrophysique). Toujours est-il que  le Moyen-âge est définitivement rayé d’un trait de plume. Une intelligence humaine supérieure pourrait-elle, pourtant, parvenir à concevoir, d’un unique geste, tous les calculs relatifs au fonctionnement de l’Univers ? Leibniz, à la différence de Descartes dans les Méditations métaphysiques[11], ne veut pas s’embarrasser de la distinction entre intellection (conception) et imagination. Précisément, le calcul infinitésimal a pour fonction d’annihiler cette distinction. En d’autres termes, Leibniz pense les conditions de possibilité de l’émergence d’un ordinateur, voire d’une Intelligence artificielle : le vrai calculateur est celui à même de concevoir d’une traite tous les algorithmes consubstantiels aux mouvements internes de la Nature. Avec Leibniz, la culture ne signifie plus que la technoscience. Le reste ne serait que variable d’ajustement. Mais encore, le monde serait un boulier chinois, et la logique numérique comparable au Yi jing.

Un monde de calculs :

Leibniz a, de toute évidence, pensé le credo du XVIIIème siècle selon lequel seul le savoir fait le pouvoir.  En substance, tout calcul est utile lorsque celui-ci sert une bulle globale. L’approche leibnizienne de la relation entre l’homme et le monde nous permet de comprendre qu’une dialectique entre humanisme et antihumanisme n’a pas de sens, parce que le post-humanisme (avant l’heure) de Leibniz prend forme sur la base d’une réduction de l’homme au statut d’individu. L’humanisme en politique rime, alors, avec l’optimisme en métaphysique. Dans cette perspective, le technoscientisme est le meilleur des progressismes. À l’inverse, l’homme enraciné n’est pas un être connecté. Il s’agit bien de concevoir un homme universel, un vivant désubstantialisé en mesure de se connecter à n’importe qui ou n’importe quoi, y compris, aujourd’hui, des objets ; ce qui ne devrait être aucunement asiatique ou chamanique. Pour Leibniz et ses disciples du jour et du lendemain, l’individu est monade ou n’est pas. Voilà pourquoi l’atomisation de la société civile s’inscrit dans un projet dit « humaniste ». Dans leur dimension monadique, le libre arbitre et la détermination font bon ménage. Ou bien, l’individu déconnecté aux autres n’a plus lieu d’être. Il ne peut donc y avoir d’algorithme sans êtres enchainés. Par conséquent, dans l’univers numérique, la mort virtuelle serait pire que la mort réelle. Il suffit ainsi d’imaginer une intelligence artificielle capable de prédéterminer nos choix et nos convictions. N’est-ce pas d’actualité ?[12] Même le Lumière allemand Emmanuel Kant (1724-1804), sur ce point, avait cru contredire Leibniz en disant, dans sa Critique de la raison pratique, qu’« on pourrait calculer la conduite future d’un homme avec autant de certitude qu’une éclipse de lune ou de soleil et cependant soutenir en même temps que l’homme est libre ». Concrètement, la philosophie du « en même temps » contredit-elle vraiment la mathématique du « en même temps » ? Dans tous les cas, on peut affirmer que le leibnizisme a posé indirectement les jalons du transuhmanisme du présent et de l’avenir. Puisque même si l’homme meurt, l’atome demeure. Comble du paradoxe contemporain : on serait plus humain en voulant se transformer en atome, le but du jeu du Je étant de devenir éternité. Pourtant, l’homme devenant atome ne deviendra-t-il pas le plus nocif des êtres de l’Univers ? L’avènement de cet homme supérieur coïnciderait nettement avec celui de l’homme moléculaire. Une question reste donc entière : le transhumanisme ne serait-il pas, définitivement, de l’humanisme en pire ?

Henri Feng

[1] G.W. Leibniz, Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, Édition Garnier-Flammarion, 1999.

[2] G.W. Leibniz, Principes de la Nature et de la Grâce, Monadologie ; Et autres textes (1703-1716), Édition Garnier-Flammarion, 1996.

[3] Yi jing, trad. de l’américain par Z. Bianu, Éditions du Seuil, coll. points-sagesses, 1994.

[4] G.W. Leibniz, Discours de métaphysique et autres textes, Édition Garnier-Flammarion, 2011.

[5] cf. Chamanisme et Civilisation chinoise antique d’Antony Tao, L’Harmattan, 2003.

[6] G.W. Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, Édition Garnier-Flammarion, Préface, 1966, p.38.

[7] G.W. Leibniz, Correspondance Leibniz-Clarke (1715-1716), Presses universitaires de France, 1991, pp.151-153.

[8] G.W. Leibniz, Principes de la Nature et de la Grâce, Presses universitaires de France, 1978, p.45.

[9] Syllogisme : Raisonnement déductif rigoureux qui, ne supposant aucune proposition étrangère sous-entendue, lie des prémisses à une conclusion. Exemple : « si tout B est A et si tout C est B, alors tout C est A ».

[10] G.W. Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, op. cit., 1ère publication posthume en 1765, Livre IV, chap. XVII, pp.424-425.

[11] R. Descartes, Méditations métaphysiques, trad. par M. Beyssade, Librairie Générale Française, Le livre de poche-classiques de philosophie, 1990, pp.205-209.

[12] cf. article intitulé « Ordre numérique : vous êtes dans la Matrice », publié le 1er mars 2021 sur le site Bas les masques.

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