La chronique anachronique de Hubert de Champris

Harvey, Savoir courir, éditions Médicis

M. Schloupt, Bactéries, conscience et vibrations, éditions Le Courrier du Livre

Antoine Sénanque, Le cerveau m’a beaucoup déçu. L’esprit, non, Guy Trédaniel éditeur, 232 p., 17 €

Patrick Drouot et Marie Borrel, Les 1000 visages de la conscience, Guy Trédaniel éditeur, 204 p., 16,90 €

Il faut procéder logiquement et nous donner à accomplir concrètement, physiquement, nous adonner, nous dirions même : nous abandonner à une activité engageant tout le corps avant que de lire. Pour éclaircir les idées, il convient qu’au préalable le corps lui-même ‘‘soit au clair’’, sinon le malaise voire la souffrance qu’il éprouve immanquablement rejailliront-ils sur le déroulé, l’efficacité de l’acte de lecture.

Lisons donc au premier chef un livre d’échauffement dirions-nous tel cette somme sur la course à pied sobrement intitulée Savoir courir que le groupe Guy Trédaniel a eu la bonne idée d’éditer en France. Si elle est certes une mode, la course à pied est une mode utile à la santé et qu’il convient d’autant plus de suivre que vous travaillez du ciboulot. Savoir courir permet d’apprendre à savoir souffrir, ce savoir, au fur et à mesure (sinon démesure) qu’il s’acquière permettant, au gré des endorphines secrétées, de dépasser, toutes proportions gardées, la souffrance. C’est bien l’acte de courir, en toutes ses composantes (et, donc, pas seulement physiques, physiologiques) et toutes ses conséquences qui vous est ici décomposé, et avec lequel il vous sera possible de composer en fonction de vos… facultés mentales et physiques personnelles, lesquelles, justement, pourront se voir mesurées, valorisées en suivant les préceptes d’un livre dont le premier mérite est d’être anglo-saxon, c’est-à-dire basiquement pratique, clair, concret et passablement complet. Lui à vos côtés, et suivi à la lettre, on ne pourra plus vous railler et dire que vous êtes bête comme vos pieds…

Ainsi mis en jambes, serez-vous mieux à même d’entrer dans le monde des bactéries et autres microbes. Ici, nous continuons l’exploration de ce que nous appelons l’infra noosphère c’est-à-dire cette zone de la réalité dont la mécanique et la physique quantiques, en particulier, tentent de décrire la foncière incertitude du fonctionnement. Il y aurait donc, possible, une science du réseau de l’infiniment petit, une science des sons des ondes et particules, une infra-conscience chantante, mélodique sinon mélodieuse qu’un héritier des mânes de Proust à la recherche de la captation du vrai temps de la science baptiserait du nom de mélodie des microbes. Du travail de M. Schloupt, les mauvaises langues diront que c’est de la littérature (comme si la littérature n’était pas, déjà, une science, humaine certes mais une science selon le canon non popérien) ; les autres, dont nous sommes, estimerons au contraire qu’il se rapproche des approches d’un Bernard d’Espagnat, intéressera un Jean Staune et, en un mot, qu’il contribue à nous conforter dans la conscience du caractère non seulement constitutivement interdisciplinaire de la réalité foncière mais, plus ultimement, dans la certitude de ce que nous nommerons sa palpabilité psychique.

Bien dans la veine trédanielle figure l’essai d’Antoine Sénanque. A première vue, l’homme est de ces grands médecins-écrivains. On se souvient des Hommes en blanc de Soubiran, des livres de Jean Freustié, de Jean-François Lemaire, de tous ces littérateurs de médecine, à moins que ce ne soient des médecins de plume dont la pratique se double d’un regard psychologique sur leur(s) pratique(s) qui, si elle est sans doute une science, est encore plus certainement un art. Le cerveau m’a beaucoup déçu : cela est assuré pour qui n’est pas échangiste et, à l’inverse d’un Jean-Pierre Changeux, n’égale pas l’esprit, la conscience à une production, au mode encore indéterminé, des cellules neuronales et gliales. En bon spiritualiste, le docteur Moulouguet, neurologue parisien, alias Antoine Sénanque songe plus à l’abbaye du même nom lorsqu’il songe à sa matière qu’à autre chose, et il n’est pas loin de faire sienne la thèse hétérodoxe (c’est-à-dire non encore officielle) qui pressent que loin d’être à la source de la pensée, le cerveau fonctionne plus exactement à la manière de nos transistors : il est le lieu, la centrale de réception d’une conscience, qui se concentre, qui se potentialise en chacune de nos personnalités. Bref, il y a deux « esprits » : d’un côté, le mind ou ‘‘petit esprit’’ que les matérialistes à la Changeux assimile pour faire simple à de la matière ramollie, diluée sous l’action d’influx biochimiques électriquement véhiculés, de l’une à l’autre, au sein de nos 80 milliards de neurones, via axones et synapses ; de l’autre, le spirit, celui dont en dernière instance traite notre auteur, et qui, lui, renvoie à encore plus vaste que lui, à ce que nous relie effectivement tant de manière transcendante (verticale) qu’immanente (horizontale) aux uns aux autres, aux uns au Tout Autre (pour user d’une terminologie à la Christian Bobin). On comprend donc qu’à terme, c’est au-delà de la médecine des nerfs et des viscères que nous entraîne Antoine Sénanque, vers une neuro-endocrino-psycho-immunologie qui, tel un vaisseau spatial lancé vers les confins de l’univers, risque de frayer un jour avec quelque chose qui pourrait bien ressembler à la métaphysique si ce n’est à la théologie.

Est-il toujours de bon aloi de chipoter sur un titre ? Non, car c’est l’éditeur, non l’auteur qui en est parfois responsable. Et alors, il a un côté kitsch, publicitaire qui attire le vulgaire mais rebutera l’amateur éclairé. La conscience n’a pas plusieurs visages ; elle est au contraire spécifiquement une et étale, externalisée et réintégrable. Elle est ainsi et au contraire infinie en ses localisations, délocalisations, bi, multi-localisations. Comme Charbonier et quelques autres, Drouot est connu pour être l’un des premiers à avoir pratiqué des séances modernes de régression par hypnose, lesquelles à la fois reposent sur la croyance préalable en l’effectivité, en la véracité de la théorie des vies antérieures et sur l’affirmation que ces séances tendent à montrer (démontrer ?) la matérialité du fait.

C’est, on le devine, dire à la fois l’ambition et les limites de cette technique. En outre, notre auteur précédent ne manquerait pas de souligner voire de fustiger le recours à la lettre systématique à la physique quantique, lequel renvoi à elle (comme principe explicatif global surplombant toutes réalités) est somme toute bien naturel à partir du moment on l’on considère que cette physique quantique est aussi opérationnelle (on allait dire, par abus de langage, opérative) à des échelons où il n’a pas été à ce jour prouvé qu’elle l’était. Ainsi l’ouvrage aurait gagné à être étayé par la narration d’un plus grand nombre d’expériences mondiales à grande échelle tendant à montrer le lien de causalité ou de corrélation entre configurations astronomiques et configurations atomiques voire subatomiques terrestres, une seule nous étant relatée.

Quoi qu’il en soit – et il en est, comme on l’a vu, déjà pas mal – ces livres portent bien la marque de Guy Tré-Daniel. Autrement dit, et à l’encontre de toute une littérature à la fois insidieusement et éhontément engagée, ils ne prétendent point nous donner bonne ou mauvaise conscience, ils se contentent de l’élever, dans les deux sens du terme.

Hubert de Champris

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