« Covid-19, ou la crise du libéralisme », par Henri Feng

De confinements en déconfinements, le Covid-19 a considérablement bouleversé les fondements de la démocratie libérale, de l’ordre de la paix sociale reposant sur le principe de libre circulation des biens, des marchandises, des capitaux, des actions, des monnaies, des travailleurs et des populations, mais aussi des informations, des opinions et, aujourd’hui, des data. Pourtant, la libre circulation des personnes ne devrait plus avoir de sens lorsqu’un virus respiratoire envahit le monde entier, avec ou sans passeport ! En revanche, seules les marchandises et les données numériques ne sauraient contaminer qui que ce soit, en dépit du fait que les esprits restent malades par gavage de biens et d’images. Car, à présent, l’offre ne détermine pas plus la demande que la demande l’offre, les marchés financiers n’ayant jamais été mis en danger par la grâce de la production massive de liquidités. Résultat : les monnaies se déprécient et la valeur se définit à travers la virtualité.

Contre l’argument kantien faisant usage du thaler (l’ancêtre du dollar) pour critiquer toute preuve rationnelle de l’existence de Dieu, la monnaie virtuelle tend à supplanter la monnaie réelle. Concrètement, la supposée liberté de consommer n’est qu’aliénation vis-à-vis de ce que l’on désire. Son unique objectif : vivre à crédit. Certes, qu’est-ce que la jouissance, si ce n’est la satisfaction d’un instant ? Être libre ou se penser divin, dans la mesure où nul ne peut échapper à l’éphémère force de la liberté : l’infinité des possibles procure nécessairement un sentiment de puissance, que ce soit contre la réalité comme contre l’autorité. Donc, on croit être libre, mais on ne le sera jamais. Puisque la liberté est une quête en soi, une chose en soi : elle ne se réalise pas. D’où l’immense difficulté de constituer un ordre politique durable sur la seule base de la liberté. Chronique de la philosophie moderne.

Désenchantement du monde oblige (selon Marcel Gauchet), aucun élément dit « laïque » n’est sans rapport avec les idées (théologico-)métaphysiques, « âme », « infini » et « être en tant qu’être » se transformant respectivement en « esprit », « liberté » et « Dieu ». Et, sous la forme de l’autodétermination, l’individu devint roi. Pire encore, l’État lui-même ne devait plus être Dieu ni stratège, mais davantage servile à l’endroit des lobbies. Voilà pourquoi, durant cette pandémie, l’individualisme s’est heurté à l’égalitarisme. Entre choix cornélien et drame shakespearien : demeurer une belle âme en quarantaine, ou bien, pratiquer sa liberté en se salissant les mains, sachant que, dans tous les cas, « les voies de Dieu sont impénétrables » [Lettre aux Romains, XI, 33/Psaumes, CXXXIX, 17]. Ruse de la raison, autrement dit de l’Histoire (Hegel) : protéger les anciens ou laisser jeunesse passer, et même si beaucoup auront trépassé sans avoir été véritablement soignés.

Comment, donc, résoudre l’équation que génère la juxtaposition morale de la liberté à la loi ? Montesquieu, avait présenté, dans De l’Esprit des lois (1748), l’idée fondamentale suivante : « Il est vrai que, dans les démocraties, le peuple paraît faire ce qu’il veut : mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un État, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir. Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent : et, si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus  de liberté, parce que les autres auraient ce même pouvoir. » Ainsi, la liberté et la loi doivent être uniquement dans la détermination de l’une par rapport à l’autre pour le philosophe qui a tant inspiré les constitutions démocratiques modernes, tant françaises qu’américaines. Parce que la liberté du citoyen ne devrait pas s’identifier à celle du sauvage. Pourtant, dans le même ouvrage, Montesquieu avait affirmé que « si l’esprit de commerce unit les nations, il n’unit pas de même les particuliers », ceci signifiant qu’il avait conscience des quelques impasses que pouvait produire un hypothétique ordre libéral-libertaire. En somme, si la liberté ne se réduit qu’à celle de vendre ou d’acheter, elle n’est pas grand-chose, ou trop peu de civilisation : « Le commerce est naturel, donc il est infâme », avait affirmé Baudelaire. En résumé, la liberté ne devait pas nécessairement rimer avec l’égalité. Et encore moins avec la fraternité, par grandeur et décadence du sans-frontiérisme. Puisqu’en ces temps de Covid, la haine, tant idéologique que pathologique, des frontières n’a fait que séparer davantage socialement les individus, aussi bien ceux du monde que ceux des nations massivement infectées. À l’évidence, l’homme (moderne) reste « un loup pour l’homme » (Hobbes), qui plus est là où il n’y a qu’aversion pour les distinctions, les discernements. La fin du bon sens.

En effet, l’égalité des traitements est voulue vainement, alors que les inégalités sociales se creusent exponentiellement. D’autant plus que le temps du plein emploi est terminé, sur l’autel de la précarisation du travail – au lit ou à vélo –, ceci annonçant précisément la mort de ce dernier. In fine, quelle autorité est-elle encore possible quand le désespoir, la défiance et les larmes pèsent si lourd dans la balance politique ? Puis, à l’image du prophète de l’ordre libéral-libertaire, John Locke (1632-1704), le libéralisme et l’empirisme devaient devenir les deux faces d’une même pièce de monnaie, d’une monnaie valant largement son pesant d’or au fil du temps : un monde globalisé, autrement dit uniformisé. En substance, devoir éprouver perpétuellement sa liberté par sa négation, la contrainte ou autres expériences ; mais à condition d’être du côté du manche. Ou agir éternellement en réagissant. Après quoi, une équation devînt, à ses yeux, fondamentale : Homme = Liberté. Une égalisation, par définition, forcée et, donc, non sans l’ombre de la virulente moralité. Du béton armé, voire même postérieurement maçonné.

De fait, la société démocratique et libérale n’est plus qu’un parc urbain, le du chacun dans son coin, de l’angoisse pour les uns à l’amour pour les autres. En définitive, le coronavirus aura manifesté l’aspect chimérique, ou oxymorique, des démocraties représentatives, le citoyen se retrouvant sournoisement muselé, de multiples coups de Trafalgar médiatico-judiciaire au non-respect de la volonté populaire par voie référendaire. Comme si libertaire signifiait totalitaire.

Henri Feng

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