“Un suicidé nous parle”, par Erick Audouard (2/2)

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Statistiques, sondages, et père Noël

Le démographe Alfred Sauvy disait que les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire. J’ajouterais qu’aujourd’hui, ce sont eux qui nous torturent pour nous faire dire n’importe quoi.

Ce qui saute tout de suite aux yeux, c’est que les sondages d’opinion émaillent les textes de Michel Houellebecq comme les pâquerettes un pré. C’est à la fois sa figure de style préférée et son principal argument d’autorité – deux usages auxquels les sondages se prêtent autant qu’un râteau à la peinture sur soie.

Le seul signe de décadence chiffrée dont nous pourrions faire cas concerne l’indice de fécondité. Les Français – si tant est qu’une telle communauté nationale existe encore –  font de moins en moins d’enfants. D’après l’indice, s’ils en font un peu plus que leurs voisins européens, ils n’en font pas assez pour assurer leur renouvellement à terme. Mais la « dénatalisation » d’un pays est un sujet trop important pour être traité ici : c’est le résultat d’une somme de faits humains, dont nous ne pouvons aborder qu’en passant certaines causes lointaines.

Houellebecq ne s’y arrête pas, d’ailleurs. Dans la foulée, il nous présente comme une donnée scientifique similaire que « 45% de Français croient à une guerre civile imminente ». D’où lui vient une telle conviction ? L’âme de la France serait-elle une de ses connaissances personnelles, qui lui aurait chuchoté ce chiffre à l’oreille ? Croire que « 45% les Français croient que… » témoigne d’une impressionnante crédulité, non seulement parce qu’il n’existe pas une totalité qui serait l’ensemble des croyances des Français (et croire qu’il y a des Français en fait partie, même si j’y crois personnellement), mais parce que rien n’est plus soumis au changement, au mensonge et à la manipulation qu’une « opinion ». Ce type de crédulité appartient au monde scientiste des médias, qui la partagent, l’entretiennent et la diffusent. Or, contrairement à ce que se racontent les journalistes, le monde des médias n’est pas le monde des hommes ; il n’en est pas non plus la représentation, ni la mise en scène : il en est la négation pure et simple.

Comme écrivain, Houellebecq s’est beaucoup amusé à la lisière de ces deux mondes. Sa principale caractéristique aura été d’introduire les statistiques et les sondages dans sa sociologie de romancier – pour étayer une expérience humaine d’une grande pauvreté. Ce faisant, il les aura aussi introduits dans sa prose – pour étayer une expérience du langage d’une pauvreté équivalente. Son succès commercial n’a pas d’autre origine.

Il est clair que le signe typographique du pourcentage joue un rôle purement rhétorique dans le discours journalistique. Mais de quoi est-il le signe psychologique ? Vu avec un regard d’enfant, ce % ressemble au croquis sommaire d’un moustique ou d’une mouche aux yeux globuleux, qui revient se cogner de façon obsédante à la fenêtre. Pour démystifier son prestige, il n’est pas utile d’écrire un bouquin dénonçant le triomphe de la quantité sur la qualité, ou sur le monde devenu nombre. Pour quelqu’un qui pense, l’usage des pourcentages est le degré zéro de la pensée. Chez quelqu’un qui écrit, c’est essentiellement une lâcheté démoniaque ; elle signale que la cervelle de l’écrivain subit une monstrueuse infestation de mouches – ces filles de Belzébuth.

Enfin, il est sûr qu’on ne peut avoir simultanément foi en la Providence et foi dans les sondages d’opinion. Il est même plus raisonnable de croire au père Noël qu’aux statistiques. Avec le père Noël, il y a de vrais cadeaux sous l’emballage ; on ne peut pas en dire autant avec les statistiques, qui n’emballent que du vent. Croire au père Noël est aussi plus sain.

Ce qu’on dit, ce qu’on fait

Si nous devions résumer la position de l’auteur de l’article, ce serait celle-ci : « Je vis au milieu de gens qui ne vont pas me défendre, alors qu’il ne compte pas sur moi pour les défendre ». Ce si beau raisonnement – qui devrait être enseigné dans les écoles militaires – correspond à cet autre raisonnement implicite : « Je vis au milieu de gens qui ne font pas d’enfants, alors qu’on n’attende pas de moi que j’en fasse ».

Un jour, dans un entretien public avec Benoît Duteurtre, Michel Houellebecq a évoqué la honte qu’il éprouve pour Charles Péguy chaque fois qu’il tombe sur une page de ses écrits va-t-en-guerre et patriotiques. Vous avez bien lu : la honte. Il ne s’agit pas de parler de la naïveté et du chauvinisme de Péguy ; il s’agit de rappeler ceci : l’écrivain qui éprouve cette pieuse honte à l’égard d’un officier mort au feu est un célibataire qui a eu l’obscène sensiblerie d’élever un mausolée à son chien. Un chien qu’il avait prénommé Clément, comme si c’était son fils. Cela s’est passé en 2016 ; le mausolée se trouvait au cœur d’une exposition parisienne, dans le Palais de Tokyo, et il était ouvert au public (payant).

Lorsqu’on est soi-même une caricature terminale de la dégénérescence de l’Occident, on ne se moque pas du malheureux héros d’hier. On voit le paladin anachronique et boiteux qu’il fut, et on respecte l’élan, la bravoure, la témérité – égarement compris. Ceci n’est pas s’aveugler, mais faire preuve de décence.

Le pauvre Charles a échoué dans son effort d’imitation chevaleresque, mais toi, Michel, t’es-tu seulement efforcé d’imiter quoi que ce soit de noble, de grand, de dangereusement  sublime ? Tu n’as rien raté de ce genre, parce que tu n’as même pas essayé – à l’image de beaucoup de tes contemporains qui ne sont même pas perdus, parce qu’ils ne sont jamais partis.

Ceux qui parlent le plus volontiers du « suicide de l’Occident » sont les suicidés et les suicideurs en chef. Si quelque chose doit commencer à changer, c’est notre tolérance à l’égard des personnes qui ne font absolument aucune des choses qu’ils reprochent aux autres de faire peu ou mal.

Malhonnêteté et lampe de poche

Un autre fait qui ressort avec éclat, c’est que Houellebecq résiste excessivement peu à la tentation du coup de pied de l’âne au vieux lion mourant. Comme nos sociétés ont condamnés à mort quantité d’antiques félins traditionnels, qui se réfugient comme ils peuvent dans les marges de ce désert hostile, il a de quoi faire. Entre deux autres coups de pied, il nous confie que Voltaire et Jean-Jacques Rousseau sont fastidieux à lire. Il doit penser que ce qu’il écrit ne l’est pas. J’ai personnellement essayé avec sa poésie ; l’épithète « fastidieuse » n’épuise pas l’expérience d’une si phénoménale carence de don poétique.

Etait-il nécessaire d’invoquer Blaise Pascal pour dire que – « comme lui » – lorsqu’il regarde « de tous les côtés », il ne voit « que l’obscurité » ? Je ne le pense pas, comme je ne pense pas qu’on puisse se dire pascalien parce qu’on ne conçoit que des « motifs de doute et d’inquiétude ». C’est comme si l’on citait Saint Paul et son « épine dans la chair » dès qu’on a une écharde dans le pouce. Pascal voyait les ténèbres et il savait à quelle Lumière il devait la faculté de les voir : c’est une toute petite différence, qui change… à peu près tout.

En revanche, il est impossible de savoir par quelle opération d’optique l’écrivain contemporain réussit à voir si bien hors de lui, alors qu’il y fait aussi noir qu’en lui. On ne saurait voir quoi que ce soit sans un éclairage quelconque, même une lampe de poche. Je crains que la lampe de poche de Houellebecq ne soit bricolée de bric et de broc à partir d’autres cierges et d’autres flambeaux, dont les porteurs payèrent la cire et les flammes à sa place.

Dans le cas qui nous occupe, la malhonnêteté réside dans la confusion entre l’effet et la cause. Houellebecq est-il sceptique parce qu’il ne voit qu’obscurité alentour, ou ne voit-il qu’obscurité alentour parce qu’il est sceptique ? La seconde proposition serait la bonne, s’il ne n’y trouvait un autre petit subterfuge gênant.

Pour l’honneur du scepticisme et de ses vertus, il importe de préciser que Houellebecq n’est pas un sceptique, mais un positiviste désappointé – autrement dit un adorateur de la Science et du Progrès, qui ne s’est toujours pas remis de la spectaculaire trahison de ses dieux. En tant que divinités intangibles, la Science et le Progrès sont tombés avec fracas, sans apporter le bonheur promis, et il en est inconsolable. Voilà des dizaines d’années que ses romans font leur miel de cette amertume. Le meilleur d’entre eux faisait le deuil du clonage et du transhumanisme, la religion de ceux qui ne veulent pas mourir parce qu’ils ne veulent pas vivre non plus.

Bien sûr, je sais que cette réponse ne sera pas lue par celui à qui elle s’adresse – pour peu qu’elle soit lue par quiconque ; s’il en avait été autrement, peut-être l’aurais-je rédigée dans un esprit plus charitable. Je lui aurais donné pour titre : « Encore un effort, Monsieur Houellebecq, si vous voulez être sceptique ! ». Car en vérité, son grand défaut n’est pas d’être sceptique, c’est de ne pas l’être assez. Il n’est pas croyant, mais il est incroyablement crédule. Il croit des choses qui ne mériteraient pas le crédit vital dont le petit garçon dote temporairement ses jouets inanimés. Il croit pouvoir se fier à ces choses parce que son pessimisme professionnel choisit toujours les mauvaises nouvelles plutôt que les bonnes, et parce que, selon le préjugé commun de tous les cyniques, ce qui est vil et laid lui semble toujours plus réel que ce qui ne l’est pas.

Quelle élite ?

Au cœur de l’immense perdition collective et du consentement général à l’erreur (voilà un sujet pascalien qu’il eût été bienvenu d’aborder !), se trouve l’armée éclatée des rédempteurs quotidiens, des petits fantassins de la grâce, héritiers de temps anciens et pauvres témoins des derniers temps. Ils ne font pas que défendre une civilisation, ils portent en eux le principe sans quoi il ne saurait y avoir quelque chose comme une civilisation. Dispersés, isolés, opprimés, anonymes, couverts de la boue dont les ténèbres industrielles se plaisent à les salir, ils sont objets de haine, de mépris, de dérision. On considère ce qu’ils disent et ce qu’ils font comme d’ultimes déchets, comme les raclures d’un dogme archaïque et violent. Ils se connaissent rarement, rarement se parlent, rarement s’entendent, mais de l’un à l’autre un lien perdure – ténu, coriace, invisible, éternel – ne serait-ce qu’un dernier cri.

Le vrai problème de Michel Houellebecq est que ce cri le laisse froid. Ou tiède. Il a toujours préféré les sacrifices télévisés au sacrifice eucharistique. Ses opinions sont en phase avec le public de voyeurs qui les regardent et se scandalisent vaguement de l’ignominie de ce qu’ils regardent. Il appartient à un monde de morts qui confondent la civilisation occidentale avec ce qu’elle est devenue, à savoir une barbarie occidentale, qui a mis sa civilisation dans des musées pour se dispenser d’en être une. Il appartient à un monde de fossoyeurs qui ne savent pas s’il faut rire ou pleurer sur le sort de ce qu’ils enterrent, car certains détails embarrassants laissent à penser qu’il s’agit de leurs propres funérailles.

En vérité, il ne manque pas beaucoup aux gens comme Houellebecq pour comprendre que la modernité ne peut pas se suicider, car la modernité est le suicide en soi. Mais il lui manque énormément pour reconnaître ce que l’humanité cherche à tuer en se tuant elle-même – qui est le rappel insupportable de son origine et de sa fin divine. Et il y a autre chose qu’il n’est pas prêt de comprendre, autre chose que nous, les modernes, ne comprenons plus depuis que la foule est entrée dans notre mentalité pour y imposer ses droits horribles. La vocation du christianisme n’est pas de sauver la modernité et ses cultes de masse. Le christianisme n’est pas la religion des foules. C’est une religion d’élite. Oserons-nous dire de quelle élite ? Nous l’oserons. C’est l’élite du premier venu qui ose affronter le monde avec d’autres moyens que ceux du monde.

Erik Audouard

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