“Un suicidé nous parle”, par Erick Audouard (1/2)

Réponse à Michel Houellebecq

J’ai seulement reçu mission de vous le dire, pas de vous en convaincre.

Bernadette Soubirous

La provocation est une action qui navigue quelque part entre le défi, l’insulte et la calomnie. Lorsqu’on provoque, il faut beaucoup de doigté pour maintenir ce que le défi a de noble contre ce que l’insulte et la calomnie ont d’insane ou de répugnant. Michel Houellebecq aime provoquer. Manifestement, il manque de doigté.

Dans un article paru en anglais en juin dernier, The narcissistic fall of France[1], il expose ses raisons de penser que notre pays et ses habitants occupent une place à part dans le suicide de la civilisation occidentale. Ces raisons ne sont pas toutes très claires ; certaines sont contradictoires, d’autres n’ont tout simplement aucun sens. Le propos général est une sorte de charge contre les Français, auxquels il reproche d’être des fanfarons qui ne sont pas du tout prêts à se battre contre ce qu’il appelle le « terrorisme islamique ».

Après l’avoir lu, nous n’avons pas appris grand-chose, sinon que l’auteur reste ce qu’il a toujours été, un sceptique convaincu. Le plus curieux est qu’il place son article sous les auspices de Blaise Pascal, qui s’opposa farouchement à la conviction des sceptiques.

Je n’ai pris le cas typique de Michel Houellebecq que parce qu’il incarne à la perfection le fatalisme nauséeux du sociologue contemporain, qui ne se rend jamais nulle part mais qui est revenu de tout. Il ne cherche plus la vérité : il l’a déjà goûtée et elle ne sent pas bon. Tout ce qui contredit ce diagnostic n’est qu’illusion.

Il est vain d’argumenter contre la malhonnêteté et la mauvaise foi. Pourquoi ? Parce que la malhonnêteté et la mauvaise foi ne s’appuient pas sur la dialectique ou le bon sens, mais sur les préjugés du temps et le degré de séduction de ces préjugés auprès des foules ; elles comptent sur la force des choses pesantes et basses en niant la réalité de celles qui ne le sont pas. A celui qui nie massivement l’évidence, on ne peut qu’opposer des évidences massives. C’est ce que nous allons faire.

Mauvaise foi carabinée

Au terme de l’article, se trouve cet axiome loufoque et fantastique qui motive notre réponse : « Les Français vont-ils prendre les armes pour défendre leur religion ? Ils n’ont plus de religion depuis longtemps ; et de toute façon, leur ancienne religion est du genre où l’on offre sa gorge à la lame du boucher ».

Je souligne la dernière partie de la phrase ; elle est tellement énorme qu’elle mérite qu’on s’y attarde un instant. Quelle est cette « ancienne religion » dont il veut parler ? La religion chrétienne ? Immédiatement, sans avoir à réfléchir beaucoup, quelques questions innocentes viennent à l’esprit :

La Chevalerie était-elle une institution inca ?

Jeanne d’Arc était-elle de confession juive ?

Richard Cœur de Lion était-il un bouddhiste tibétain ?

Simon de Montfort, un sorcier de la tribu des Tarahumaras ?

Savonarole, un chaman iroquois ?

La Reconquista s’est-elle faite au nom d’un démon vaudou ?

Les Conquistadores adoraient-ils des divinités esquimaudes ?

Cette cocasse énumération pourrait se prolonger indéfiniment jusqu’aux boucheries de 14-18, où se jetèrent les Péguy, Psichari, Malaparte, Bernanos et quelques autres centaines de milliers de combattants qui ne furent jamais – que je sache – des fidèles de Baal Moloch ou de l’affreuse Artémis polymastos.

J’en suis moins certain en qui concerne les sociologues et les intellectuels contemporains. La plupart d’entre eux sont incapables de recharger un fusil, mais ils sont très occupés à se ménager les faveurs des idoles en vogue. Ils sentent que ces idoles ne les protègent plus, et ils ont peur d’être privés d’accès à leurs mamelles. Ils aimeraient continuer à téter tranquillement le lait de l’iniquité. Cette perspective paraissant compromise, leur inquiétude grandit. Nous ne nous en plaignons pas.

Ce sont les mêmes qui font grief à l’Eglise d’avoir voulu délivrer Jérusalem pendant des siècles et qui se lamentent que l’Eglise ne lève plus d’armées. Ce sont les mêmes qui blâment les catholiques d’avoir défendu l’intégrité de la foi contre la folie des hérétiques et qui se mettent à regretter la désintégration de la foi. Ce sont les mêmes qui dénonçaient hier les idéaux bellicistes et qui déplorent aujourd’hui leur absence.

De deux choses l’une : soit ils ne s’en rendent pas compte, et ils sont stupides, soit ils s’en rendent compte, et ils sont menteurs. Combien de temps s’amuseront-ils encore à ce petit jeu qui consiste à rajouter un crachat sur un vomi ? Il y a sans doute des choses que l’offense oblige à se relever, mais si vous avez vomi votre religion, vous n’avez pas le droit de jeter la pierre sur ceux qui ont fait comme vous.

A travers cet exemple de crapuleuse désinvolture, il est possible de toucher à des malentendus plus profonds, qui brouillent toute polémique avant même qu’elle ait lieu. Prenons-en un, presque au hasard. Lorsqu’un athée se demande si les chrétiens défendront leur religion, il commet l’erreur ordinaire de ceux qui ne savent pas ce qu’est le religieux. Ceux qui ne savent pas ce qu’est le religieux abordent toujours la question sous une forme passive. Les âmes passives et paresseuses ont coutume de conjuguer à l’envers, c’est à ça qu’on les reconnaît. Elles attendent quelque chose de la religion, alors que la religion exige de donner tout ce qu’on a. On défend bel et bien son pays, on défend bel et bien sa famille, et on défend bel et bien son potager contre une attaque de limaces ou une invasion d’orties ; mais à proprement parler, le chrétien ne défend pas sa religion. C’est sa religion qui le défend. Il lui donne tout ce qu’il a, et celle-ci l’arme du glaive de l’Esprit, du casque du salut, du ceinturon de la vérité, de la cuirasse de la justice et du bouclier de la foi. Voilà pourquoi il y tient tant. Que celui qui s’intéresse à cet équipement sache que Dieu a poussé la délicatesse jusqu’à chausser les pieds du chrétien d’un cuir de chamois tendre, afin de sauter au-dessus des abîmes d’un cœur joyeux.

Enfin, pour être en mesure d’apostropher les chrétiens sur leur manque de combativité, il faudrait être une réincarnation de Saint Louis ou de Bernard de Clairvaux ; il faudrait essayer de se mettre dans leur sillage, à tout le moins. Or il n’y a pas assez de ferveur dans le corps de Houellebecq pour faire la moitié d’une nonne.

Géopolitique ou brève de comptoir ?

Houellebecq parle de l’ISIS (DAESH) comme s’il s’agissait d’un groupe parfaitement défini dont il aurait vérifié lui-même l’existence. Il évoque les guerres du Proche Orient comme s’il savait exactement qui y combat qui et pourquoi. Il traite l’Islam comme s’il s’agissait d’un seul bloc sectaire et non d’une franchise insurrectionnelle à la carte, comme le communisme autrefois. Cette assurance doit lui venir de sa fréquentation de Bernard-Henry Lévy – lequel est, comme chacun sait, le plus fiable des informateurs de l’univers connu.

J’ai beau faire des efforts, je ne vois pas comment on peut mettre en balance les victimes européennes d’attentats (quelques centaines) avec les victimes de la machine à broyer financière, militaire et psychologique dans le reste du monde (des millions). Je ne vois pas non plus comment l’Islam menacerait l’Occident, puisque l’Occident se menace très bien tout seul. Et il fait plus que se menacer, puisqu’il s’autodétruit. Les progrès ambigus de l’Islam en France sont le fruit de nos divisons internes, faites de jeux électoralistes, d’imbécillité intellectuelle, de refroidissement humain et de complète hébétude mentale.

Cette réalité crée une sorte de flou panique dans le discours de notre auteur. Au fond, il se désole que les Occidentaux soient en train de laisser passer l’occasion historique de s’unir contre un ennemi commun. Il voudrait sauver une moitié de l’humanité en versant le sang de l’autre moitié – qui voudrait faire exactement pareil. Il n’y a pas d’ennemi commun quand la seule chose commune est la destruction mutuelle. Il n’y a pas d’ennemi commun quand le plus grand ennemi de la race humaine est l’inhumanité de la race humaine.

Ce qu’est combattre

A propos de se battre, remarquons que le scepticisme ne figure pas au nombre des vertus guerrières. Un stratège, à la rigueur, peut se permettre un doute la veille d’une bataille décisive ; le moment venu, sa volonté devra se plonger dans le bain d’acier de sa décision, pour la rendre indestructible.

Il est excellent de douter de tout – et surtout de la souveraineté de notre propre raison –, mais on évitera de recommander l’exercice du soupçon pendant un corps-à-corps ; si vous commencez à remettre en cause la cause pour laquelle vous vous battez à la minute où vous devez vous battre, il y a peu de chances que vous résistiez aux premiers coups. Les indifférents – athées, agnostiques ou libertins – font rarement bonne figure au combat, et pour cause : ceux qui ne croient à rien n’ont rien à défendre.

Telle est l’éternelle condition du combat : être assez sûr que quelque chose est vrai, juste et bon, pour risquer sa vie en le défendant. Et l’aimer assez pour la perdre à son profit. Souvent, ce quelque chose est d’une simplicité enfantine. Chez les anciens Germains, les femmes flanquaient en masse l’arrière de l’armée ; lorsque leurs époux faiblissaient, elles prenaient leurs enfants et les tendaient à bout de bras, pour qu’ils se souviennent que leur défaite signifierait l’extermination de leur descendance. Ce geste les rendait invincibles, ou presque.

« S’agirait-il alors d’une guerre pour défendre leur culture ? Leur mode de vie ? Leur système de valeurs ? De quoi parlons-nous exactement ? Et à supposer qu’il existe, vaut-il la peine de se battre pour lui ? Notre « civilisation » a-t-elle vraiment encore de quoi être fière ? » s’interroge Houellebecq, sans s’exposer à répondre, avec le sérieux d’un Hamlet comique qui n’attendrait même pas Laërte et la fin de la pièce pour s’allonger dans le tombeau de sa sœur.

En effet, il est difficile de savoir de quoi il parle exactement. Mais savoir d’où il parle n’est pas compliqué. Ce qui se passe avec notre romancier et ses semblables, c’est qu’ils ont perdu tout contact avec les vérités qui valent la peine qu’on meure pour elles. Ne s’étant jamais donner du mal que pour jouir, épanouir leur ego et servir leur carrière, ils n’ont pas reçu la certitude de celui qui sert une vérité plus grande que lui. La récompense de ce service, c’est l’espérance ; comme Houellebecq n’a pas servi, il est juste qu’il en soit privé. On ne peut pas tout avoir.

De mon côté, j’ai un élément de réponse aux questions qu’il pose. Navré d’en faire l’aveu, mais si – au cours d’un combat sanglant, à bout de forces – je me retournais pour vérifier que ça vaut le coup et que je voyais la mère de Houellebecq me tendre son fils et la masse de son œuvre inféconde, le courage m’abandonnerait aussitôt. Et alors oui, sans aucune hésitation, j’offrirais ma gorge à la lame du boucher.

[1] https://unherd.com/2021/06/the-narcissistic-fall-of-france/

Erick Audouard

Lire la seconde partie de l’article

0 Partages

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *