La chronique anachronique de Hubert de Champris

Bernard Fripiat, 50 moments-clés de l’histoire de la langue française, Le Courrier du Livre, 160 p., 21,90 €.

Notre époque, et, plus généralement, ce qu’on appelle la postmodernité ne savent plus ce que changer veut dire. Elles en font un mot d’ordre, un leitmotiv, plus qu’un droit : un devoir qui vire à l’obsession.

Parmi les structures (ou références immuables) qu’on doit discerner dans la nature et dans la société des hommes, il y a celle de l’être et du devoir-être. Le passage du premier stade au second s’opère par le biais de la norme, laquelle, selon l’école positiviste (Kelsen/Troper), est la signification d’un acte de volonté. L’énoncé de cette norme est, lui, la signification d’un acte de pensée.

On peut soutenir la théorie que ce qui distingue les époques moderne et post-moderne (ce que nous avons par ailleurs appelé l’Ancien et le Nouveau régime de la pensée) tient en ce que la première est, en toutes choses, soumise au devoir-être, la seconde à l’être. La première croit et professe que la vérité est susceptible de s’incarner dans un grand nombre de nos faits et gestes (dont le geste d’écrire). Elle est réaliste (au pire conceptualiste). La seconde se refuse à accepter que le noumène vérité (pour user d’un kantisme facile), à supposer qu’il exista à l’état d’absolu, puisse ‘‘descendre’’ dans le phénomène. Elle est nominaliste.

Mais ce distinguo entre un temps passé essentiel (l’essence – le devoir-être – précède l’existence) et une modernité tardive (et attardée…comme on le dirait d’un déficient mental) ‘‘existentielle’’, mue par la primauté de l’être décidé, affirmé, fixé, déterminé par sa volonté seule s’avère en l’état, soit impropre, soit insuffisant pour séparer et définir en quoi ces deux périodes fondamentalement se différencient.

L’étude de la science du droit tend à laisser découvrir que ce sont aussi d’autres de ses découvertes qui permettent de préciser les caractères de ces époques. Et ces ‘‘caractères’’ sont à prendre au sens 1. neutre, de caractéristiques, 2. psychologique, morale, de ‘‘caractères’’ (Les Caractères de La Bruyère par exemple) , 3. graphique et grammatical.

En époque post-moderne, la plupart des notions (et souvent des duos de notions) que la science du droit et la logique juridique s’étaient attaché à identifier sont l’objet d’une fusion-absorption au bénéfice de l’un des membres de la paire. Il en est ainsi des couples acte/signification de l’acte ; norme et énoncé de la norme ; vouloir et désirer ; norme et commandement habilité ; signification objective et signification subjective de l’acte de commandement.

Vous nous direz que l’on s’éloigne à grandes brassées de ces moments-clés de l’histoire de la langue française que nous étions tenus d’aborder. Que nenni ! Les livres de Kelsen, de Troper, celui ô combien murrayen de feu Bernard Edelman, Sade, le désir et le droit (L’Herne) sont les vade-mecum beaucoup moins abscons que peut-être vous ne le supposez de la plaisante, piquante et très ironique histoire de la langue et de la graphie françaises que livre notre linguiste et lexicographe belge. Grosso modo et en un mot y découvre-t-on que, jusqu’à présent, les évolutions du français étaient politiques, parfois gratuites et, en tous cas, ne se prenaient guère au sérieux. Aujourd’hui, elles sont devenues et se revendiquent avant tout morales et s’avèrent-elles bien plus prescriptives, impérieuses et, mondialisation oblige, impériales. Aujourd’hui, le relâchement et la facilité sont un devoir, la difficulté, une offense au genre humain. Philippe Muray eut pris plaisir à la lecture de ce dernier titre en date de la collection « 3 minutes pour comprendre », de ces 50 moments-clefs (en mains) de l’histoire de la langue française, une langue de moins en moins endiablée et de plus en plus fourchue, une langue aux tristes narrations et bientôt sans accents aucun. Morphologie et syntaxe sont les mathématiques de la pensée. Veut-on autoritairement les simplifier que cela revient à réduire les nuances et toute la palette expressive d’un langage garant de l’atticiste sagesse d’un siècle qui se voudrait grand. Des beaux ramages et du bon usage de notre langue, ce livre est le garant.

Hubert de Champris

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