La chronique anachronique de Hubert de Champris

Pierre Magnard, Chemin des Falcons – Un lignage d’artisans sur la Cance (1351-1965), Annonay 2017, 90 p., 10 €, – isbn : 2-918263-47-0.

Et mes rites ? Mon habitat, mon habitude et toutes celles qui m’habitent tout autant que je les habite ? Qu’en ai-je fait alors que ce sont eux qui m’ont fait ? En quoi et pourquoi aurais-je été fidèles aux promesses de mon baptême et résisté aux anathèmes lancés par ceux qui ne conjuguent le temps qu’à l’éternel présent ?  C’est à l’aune de ce questionnement que d’aucuns diraient quasi-heideggeriens qu’en ce fascicule Pierre Magnard, Grand prix de philosophie de l’Académie française, en 2010, nous fait pénétrer dans son sanctuaire. C’est à dessein que nous usons du mot : il y a là sur ces chemins, rivières, forges, bourgs et maisons du Haut-Vivarais, et jusqu’aux stigmates des visages, comme la trace entretenue d’un sacré secret dont le mémorialiste semble avoir conscience qu’il n’est que l’ersatz d’un autre et prochain bonheur. En écrivant ce livre – et vous aussi, lecteurs, en le parcourant – on entretient et on se guérit ensemble d’une pieuse mélancolie. Pour ce faire, Pierre Magnard ne nous livre pas seulement les nouvelles rêveries d’un promeneur par nature solitaire, d’un essayiste très peu rousseauiste, amateur certes de Montaigne mais dont le monde ne saurait se dire une branloire pérenne. S’il nous donne à respirer l’humus des bois et celle des paysans, les feuillus et les ans, ils nous dessinent aussi ce qui nous résiste et, par-là même, résistent aux affres du temps, cette bonne matière, cette matière à juste titre nommée première, l’eau, bien sûr, celle de la Cance, qui traverse Annonay, et cette matière de chair et de pierre qui ont noms peaux, draps, cuirs, noix et châtaignes et pour maîtres d’œuvres cheneviers, mégissiers, broyeurs, presseurs, meuniers, tanneurs et autres foulonniers. Il nous montre toutes ces machines, au croisement des savoirs de l’ouvrier et de l’artisan – chaucières, roues à aubes, laveuses et autres enchauceneuses. Avec ces actes de partage de la fin du Moyen-Âge, ces livres de paie du Front Populaire, ces remontées aux origines des Giscard avant d’Estaing, avec la saga des Jomaron et toute l’histoire industrielle et industrieuse des Tanneries chérifiennes fondées à Casablanca par le père du philosophe et jusqu’à août 1942 et cette échappée anticipée de la France (libre) vers le Maroc, étant, par Robert Murphy, consul général des Etats-Unis, du débarquement anglo-américain, premier prévenu, il se fait, depuis les frères Falcon, au temps de Jean le Bon, le généalogiste de sa propre famille et, mieux encore, de sa propre pensée.

Démontrant de la sorte que, prise en mains – ces mains principaux vecteurs de la pensée -, la géographie, physique et humaine, de la métaphysique doit être l’indispensable alliée.

Hubert de Champris

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