« L’AEF et la France Libre », par Laurent Mennier

De 1940 à 1943, l’Afrique Equatoriale Française (AEF au sens large, en incluant le Cameroun sous mandat théorique de la Société Des Nations) a grandement contribué au succès de la France Libre. Si les opérations militaires menées par le général Leclerc au Sahara sont bien connues, en revanche très peu d’études ont été réalisées sur l’effort logistique et économique de l’AEF. Ces deux domaines d’activité, certes moins prestigieux, méritent l’attention.

Logistique de la colonne Leclerc : une ligne de ravitaillement unique et démesurée

Témoignage du général Vézinet, qui fut l’un des plus proches collaborateurs de Leclerc :

« Les approvisionnements de toute sortes arrivaient par le port de Pointe – Noire. De là, il fallait les acheminer sur quatre milles kilomètres en empruntant successivement : le chemin de fer jusqu’à Brazzaville, le bateau jusqu’à Bangui et le camion ensuite. A l’époque, le parc des moyens de transport était très réduit et leur rendement était médiocre. A cause des distances et des difficultés de parcours, un camion de charge utile de 2,5 tonnes, parti de Fort-Lamy (actuelle N’Djamena, capitale du Tchad, ndla), devait emporter pour l’aller et le retour à vide, 1450 litres d’essence, 300 litres d’eau, des pièces de rechange, du matériel divers. Il livrait à Zouar (base de départ de la colonne Leclerc en 1941-1942 et 1942-1943, ndla) environ 1000 kilos de charge restante. Compte tenu de l’usure en pays désertique, le même véhicule ne pouvait mécaniquement effectuer que deux voyages Fort-Lamy – le Tibesti. On se rend compte de l’ampleur démesurée de l’effort de mise en place des moyens nécessaires à une offensive qui selon les prévisions devait mettre en jeu trois mille hommes et pourrait au pire durer six mois. Il fallait en gros réaliser deux mille cinq cents à trois mille rotations de camions de trois tonnes en un court laps de temps. Une activité jamais ralentie régna au Tchad au cours des mois d’été 1942 et tout fut prêt dès le mois de décembre de la même année, malgré quelques bombardements aériens des Italiens et des Allemands, sur des dépôts de vivres et de carburant. »

Ajoutons qu’il fallut former des chauffeurs. La plupart étaient des camerounais mobilisés autour du port de Douala, où étaient déchargés les nouveaux camions. La France Libre a recruté plus de 2400 chauffeurs de 1941 à 1943.

Les difficultés d’approvisionnement furent compensées en partie grâce à d’importantes prises de guerre. En s’emparant de l’oasis de Koufra en mars 1941, les troupes de Leclerc saisirent aux italiens plusieurs tonnes de vivre et de précieux carburant. Quantité d’armes et de munitions furent récupérées :

  • 4 canons antiaériens de 20 mm
  • 53 mitrailleuses et fusil-mitraileurs
  • des centaines de fusils
  • Plus d’un million de cartouches pour mitrailleuses et armes légères (en comparaison, Leclerc disposait en tout et pour tout de 2 canons de 75 mm, 4 mortiers de 81mm, 4 mitrailleuses et 26 FM, 2 canons antichars de 37mm, 6 bombardiers légers et 4 avions de reconnaissance et de liaison. Aucun chasseur, DCA, ni avion de transport !).

Au cours de la campagne du Fezzan en janvier 1943, furent encore pris aux italiens :

  • 20 000 litres de mazout
  • 4 000 litres d’essence
  • 4 canons antichars de 47mm
  • 2 canons antiaériens de 20mm
  • 18 mitrailleuses et 16 FM
  • 1 canon antichar de 37mm allemand
  • Plusieurs milliers de coups de mortier de 81mm, utilisables dans le modèle français, et de 20mm

Après avoir rejoint la célèbre VIIIème armée britannique à Tripoli le 26 janvier 1943, les hommes de Leclerc, appelés désormais Force L, prendront part à la campagne de Tunisie, en étant rééquipés et approvisionnés par les britanniques.

Effort de guerre de l’AEF sous la France Libre

Grâce au ralliement de l’AEF dès août 1940, le général de Gaulle dispose d’une importante assise territoriale. Toutefois, l’AEF, grande de 3 000 000 de km2 (Cameroun compris), ne compte que 6 000 000 d’habitants. De plus, elle est la moins développée des colonies françaises. Son économie est consacrée à la production de matières premières (bois exotique du Gabon, coton de l’Oubangui-Chari), destinées principalement à la métropole. Le secteur industriel est inexistant, les infrastructures de transport limitées.

Brutalement privée de débouchés commerciaux après le désastre de mai-juin 1940, l’AEF est menacée d’asphyxie économique. Dès le ralliement, la France Libre devra s’employer d’urgence à son redressement. La création d’une monnaie de la France Libre, indexée sur la Livre Sterling, facilitera les échanges avec la Grande-Bretagne et ses colonies africaines (Nigéria, Afrique du Sud), et le Congo belge voisin, dont la monnaie était également calée sur la Livre. En contrepartie de cet accord réfléchi et mutuellement avantageux, la France Libre s’engageait à fournir au Royaume-Uni la moitié de sa production d’or.

Mobilisation de la main-d’œuvre africaine :

Décrétée dès la déclaration de guerre en 1939, elle avait pour objectif de fournir un maximum de matières premières à la métropole, nécessaires à son effort de guerre. Mais pour assurer l’acheminement des lieux de production vers les ports de l’océan Atlantique, il fallait améliorer et étendre considérablement le réseau routier. A cette fin, des milliers de recrues africaines du contingent furent affectés sur les chantiers de travaux publics, pendant le temps de leur service actif. La France combattante poursuivit cet effort, en ambitionnant de relier l’AEF aux colonies Alliées voisines (Nigéria, Soudan). Le Tchad, point de départ de la colonne Leclerc au Sahara, ne fut pas en reste. Pour ne citer qu’un exemple, 3 000 hommes furent recrutés en 1941 pour la route Fort-Archambaut à Fort-Lamy.

Production d’or :

Indispensable à l’indépendance financière de la France Libre, et à l’achat de fournitures de guerre (camions, huiles et carburant, conserves), la production aurifère connut un véritable boom. Jusqu’à 20 000 travailleurs furent embauchés pour extraire dans de pénibles conditions 2476,40 kg en 1940, 2993,30kg en 1941, 2943kg en 1942, 2772,80kg en 1943 et 2580,30kg en 1944. La production diminua en 1942 quand l’administration gaulliste décida de concentrer l’extraction aurifère dans les grandes exploitations. Car la nouvelle priorité était de subvenir aux besoins des Alliés en caoutchouc.

Récolte du caoutchouc :

Entre décembre 1941 et mars 1942, le Japon s’empare de l’Asie du Sud-Est. 77% de la production mondiale de caoutchouc tombe entre ses mains. Les importations étasuniennes en provenance d’Asie s’effondrent, passant de 1 007 600 tonnes en 1941 à 20 100 tonnes en 1943. Les Etats-Unis réagiront en lançant la production de caoutchouc synthétique. Mais celui-ci se révélait inapte pour la fabrication de certains matériaux (pneus de camions, etc…). Les Alliés pressent alors les gaullistes d’augmenter radicalement la production de latex en AEF. Délaissé avant guerre, le caoutchouc sauvage payé aux africains passe de 1 francs à 13 francs le kilogramme. S’ensuit une véritable frénésie de cueillette du latex sauvage. Dès 1943, l’AEF sera le 6ème fournisseur des Alliés avec 7 000 tonnes.

Production de rutile (oxyde de titane TiO2) :

Minerai hautement stratégique, car utilisé en alliage avec d’autres minerais, notamment le fer. A la demande pressante des Etats-Unis, la mine de Mayo-Darlé au Cameroun lui livrera 2 400 tonnes en 1942, pour atteindre 3 300 tonnes en 1944.

Création d’ateliers de confection :

Début 1941, l’intendance pris commande auprès d’une société basée au Congo belge de 100 000 mètres de tissu kaki. Par l’intermédiaire d’une autre société belge, représentant la firme Singer, elle acheta 200 machines à coudre en provenance des Etats-Unis. En tout, 3 000 ouvriers furent employés dans des ateliers ouverts dans l’urgence. En effet, il fallut confectionner jour et nuit les uniformes et les tentes des soldats du général Leclerc…

Conclusion :

Dès août 1940, le général de Gaulle dispose d’un morceau de l’Empire Colonial (avec les établissements français des Indes et des Nouvelles-Hébrides). Cependant, l’AEF est la moins développée des colonies françaises. Perçue par la métropole comme une simple pourvoyeuse de matières premières, ses infrastructures de transport sont insuffisantes. De plus, la mécanisation des unités de production est inexistante, les entrepreneurs coloniaux peu scrupuleux préférant exploiter une main d’œuvre corvéable (Code de l’indigénat) et misérable.

La France Libre devra s’employer à relancer l’économie, dans un triple but : assurer son indépendance financière, se doter des moyens de reprendre le combat contre l’Axe “par des forces françaises partant de territoire français aux ordres d’un commandement uniquement français” (général Ingold), et enfin fournir des matières premières stratégiques aux Alliés.

Dirigée par Félix Eboué, l’administration coloniale saura faire preuve à la fois de souplesse et d’efficacité, en affectant les besoins (principalement en main-d’œuvre) aux priorités du moment. Par exemple, la production de bois exotique du Gabon sera cantonnée aux régions côtières, ce qui aura pour résultat de réduire les coûts de transport, et de réorienter la main-d’œuvre ainsi libérée vers la cueillette du caoutchouc sauvage, tant réclamé par les Alliés. L’achat d’engins (bulldozers) sur les chantiers routiers, de machines pour battre et extraire le caoutchouc sauvage crée un début de mécanisation, rendant le travail moins pénible, et avec un bien meilleur rendement. De même, l’administration se montrera soucieuse du bien-être des travailleurs en améliorant leur prise en charge médicale.

Néanmoins, la période gaulliste laissera un souvenir mitigé auprès de populations passablement surmenées. En particulier, la cueillette ingrate et pénible du caoutchouc sauvage donnera l’impression d’un retour en arrière. Aussi, en janvier-février 1944, de Gaulle organise la conférence de Brazzaville pour tenter de réformer le colonalisme, et par là même d’améliorer la condition des populations. Souvent décriée, jugée inutile, la conférence accoucha d’une mesure immédiate et non des moindres en mettant fin au travail forcé.

Laurent Mennier

Bibliographie :

  • Général Ingold “L’épopée Leclerc au Sahara”, Editions Berger-Levrault 1945
  • Eric Jennings “La France Libre fut africaine”, Editions Perrin – Ministère de la Défense 2014
  • Léon Modeste Nnang Ndong “L’effort de guerre de l’Afrique – Le Gabon dans le Deuxième Guerre mondiale (1939-1947)”, Editions L’Harmattan 2011
  • Jérôme Ollandet “Brazzaville, capitale de la France Libre”, Editions L’Harmattan-Congo 2013
  • Général Vézinet “le général Leclerc”, Editions J’ai Lu 1982

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