Recension de “France-Amérique, un divorce raté” des Hurons, par Serge Gadal

Dans ce livre, les Hurons, un groupe de réflexion géopolitique, souhaitent approfondir « les origines des incompréhensions transatlantiques » au cours du présent quinquennat. Pour ce faire, il leur est apparu nécessaire d’interroger l’atlantisme d’un triple point de vue historique, sociologique et stratégique, sans omettre ses dessous diplomatiques et ses conséquences géostratégiques.

L’ouvrage commence par évoquer les pères fondateurs de l’ « ultratlantisme » : La Fayette, Edouard de Laboulaye (qui fut à l’origine de la statue de la Liberté offerte par la France), le diplomate internationaliste Léon Bourgeois, premier président de la SDN, Aristide Briand et Jean Monnet.

Il se poursuit avec un rappel de l’américanisation culturelle qui frappe notre pays. L’anglicisation de la vie politique française s’est en effet accélérée avec l’arrivée d’Emmanuel Macron et l’on peut considérer qu’« En Marche » marque « la tournure franglaise de la publicité politique » (la mutation du politique vers le publicitaire nous vient d’ailleurs d’Amérique). Les auteurs en donnent de nombreux exemples tout à fait parlants : « French Tech, One Planet Summit, « plan Marshall pour le climat, Green New Deal, Start up Nation, fake news… », la liste est longue. Finalement, « les gens ne comprennent rien mais ça donne l’impression d’être connecté à la mondialisation et de représenter le progrès », concluent-ils.

La France donne ainsi tristement l’impression de renoncer à sa singularité culturelle. Et ce ceci d’autant plus que la « francophonie » a désormais du plomb dans l’aile depuis que fin 2018  Emmanuel Macron a nommé à la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie une Rwandaise anglophone qui s’exprime en anglais lors de tous les sommets internationaux ! Il faut également rappeler que le Rwanda a remplacé le français par l’anglais comme langue obligatoire à l’école en 2010…

« L’ultratlantisme communautariste et racialiste » d’importation américaine n’est pas oublié par les auteurs. Il s’appuie sur le calcul que les élites françaises vont se modifier et que ceux qui font aujourd’hui partie des minorités seront demain des « leaders » qu’il convient donc de repérer afin d’en faire des relais d’influence des États-Unis. Ceci explique aussi pourquoi les banques américaines subventionnent des associations de Seine-Saint-Denis…). D’où également, le programme d’échange « Young Leaders » de la French American Foundation qui « repère et coopte les futurs dirigeants des deux mondes », et fonctionne donc selon la même logique, même si ce programme n’est à l’évidence pas limité aux minorités.

Il est également utile selon les Hurons de comprendre comment l’idéologie « intersectionnelle » a pu traverser l’atlantique (cette idéologie est basée sur la constatation par l’extrême-gauche transatlantique de son émiettement communautariste, laquelle conceptualise alors une plate-forme (« intersectionnelle ») qui pourrait agréger toutes les rancœurs victimaires). Visiblement, nous expliquent-ils, « meurtrie et complexée par son passé l’Amérique cherche une rédemption dans un combat émancipateur à travers le monde ». On assiste ainsi à une nouvelle mutation du messianisme américain traditionnel.

Et la diplomatie française dans tout cela ? Son virage occidentaliste date de l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy et s’est poursuivi sous Hollande, même si, en juin et juillet 2017, le nouvellement élu président Macron annonça vouloir retrouver les équilibres de la synthèse « gaullo-mitterandienne ». On sembla alors pour un temps assister à un nouvel ordre du jour en politique internationale consistant en un retour au réalisme par l’intermédiaire d’un projet européen qui serait indépendant de la puissance américaine, mais aussi à une certaine forme de multilatéralisme dans la ligne de la paix de Westphalie vue comme renonciation à un système religieux, homogène et universel. C’est ainsi, rappellent les auteurs que « les guerres de religion se sont apaisées en Allemagne, par un savant jeu d’équilibre multilatéral » reposant sur « l’indépendance des acteurs de la diplomatie mondiale : les États souverains ». Les relations entre Macron et Trump connurent alors une « lune de miel » jusqu’à la visite du président américain à Paris le 11 novembre 2018. Ce rapprochement franco-américain suscita une levée de boucliers des milieux atlantistes avant d’être sabordé. L’idylle franco-américaine n’aura duré qu’un an. La parenthèse ouverte se referma rapidement.

D’où vient la vigueur de l’atlantisme français telle qu’elle s’est ainsi manifestée ?Les auteurs remarquent fort justement que la nouvelle génération de diplomates a peu de souvenirs de la guerre froide. Ayant grandi dans un « imaginaire clintonien », elle a « intégré la superpuissance américaine comme pilier de notre démocratie ». « Omniprésent dans les cercles de réflexion du Quay d’Orsay et de la Défense, le parti « ultratlantiste » a fait du Quai d’Orsay son fief. » En outre, à travers un certain nombre de centres de recherches, revues, colloques et magazines, l’atlantisme domine le petit monde de la réflexion stratégique française. Sur un plan plus général, le magazine France-Amérique, dirigé par Guy Sorman, tente de sensibiliser le public français à la cause américaine. Ayant commencé sa carrière en prenant la défense de Ronald Reagan dans le Figaro Magazine, Sorman a donné avec les années un tournant de plus en plus sociétal et diversitaire à sa croisade ultra-libérale.

 « Enfants spirituels de Francis Fukuyama, (les atlantistes français) persistent à vouloir évoluer vers une ère post-historique, en marche vers l’universalisation de la démocratie occidentale, quitte à bousculer les Américains quand ils ne vont pas assez loin. » Ceci explique pourquoi l’élection d’Emmanuel Macron avait redonné de l’espoir aux libéraux anglo-saxons inquiets devant les poussées de fièvre populistes en Europe et aux États-Unis. Pour les atlantistes français, Trump pouvait en effet être canalisé par son administration et ne saurait, en aucun cas, remettre en cause le tropisme atlantique de la France. D’où aussi le zèle français sur le dossier syrien avec les frappes de la nuit du 13 au 14 avril 2018 aux côtés des Britanniques et des Américains. Finalement, concluent les auteurs, « l’emprise d’une petite caste néo-conservatrice a replié notre diplomatie dans un discours à la fois humanitaire et belliqueux, sous l’influence des faucons de Washington et de l’OTAN ».

La Revue Stratégique publiée en décembre 2017 réaffirme, s’il en était besoin, l’ancrage de l’armée française dans la famille occidentale sous direction américaine. La France, qui peine déjà à exercer son autonomie stratégique en Europe, tente également de donner des gages de fidélité aux États-Unis dans leur rivalité avec la Chine dans le cadre de la nouvelle stratégie américaine « indo-pacifique », même si les pays de la région, souvent membres de l’ASEAN, peinent malgré tout à considérer notre pays comme une puissance régionale autonome et ce d’autant plus qu’elle n’ose pas assumer sa propre diplomatie .

Cette posture semble quelque peu irréaliste lorsque l’on connaît l’état réel de nos forces navales après des décennies de restrictions budgétaires. « La marine française a déjà bien du mal à faire respecter sa propre souveraineté dans ses eaux territoriales et dans sa ZEE, expliquent les Hurons. Pouvoir défendre ses territoires devrait être un préalable à toute velléité de chatouiller la marine chinoise à quelques kilomètres de ses côtes, surtout s’il s’agit simplement de faire plaisir aux stratèges du Pentagone. »

Quant à l’ « Europe de la défense » et au « couple franco-allemand » dont on nous parle tant, la question est vite réglée car « en termes de défense, Angela Merkel n’a en réalité que des réticences d’ordre budgétaires à l’égard de l’OTAN. Jamais l’Allemagne n’a remis en cause la tutelle américaine. Mais les illusions stratégiques franco-allemandes ont la vie dure. » D’où l’impossibilité de mettre en place une armée européenne qui ferait concurrence à l’OTAN…

L’ atlantisme était censé construire des ponts entre la France et les États-Unis, mais on s’aperçoit très vite que le pont actuel est à sens unique. Dans la compétition mondiale, la France se retrouve seule face au pillage industriel et commercial exercé par les États-Unis (cf. les affaires BNP et Alstom) et face aux monopoles des GAFAM.

Un livre revivifiant et stimulant qui peut également se lire comme une bonne introduction aux relations internationales de ces quelques dernières années.

Les Hurons, France-Amérique, un divorce raté, Éditions du Cerf, 2020, 206 p., 18 euros

Serge Gadal

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