Recension de “Brejnev. L’antihéros” d’Andreï Kozovoï, par Serge Gadal

Fils d’ouvrier, Léonid Brejnev ( 1906-1982) a présidé aux destinées de l’Union soviétique pendant dix-huit ans, de 1964 à 1982, d’abord en tant que premier secrétaire, puis comme secrétaire-général du parti communiste de l’URSS, cumulant ce poste avec celui de président du soviet suprême (l’équivalent de chef de l’État) à partir de 1977. La biographie que vient de lui consacrer Andreï Kozovoï est la première jamais parue en français.

Ingénieur métallurgiste, puis directeur d’usine, l’appartenance au parti communiste de Brejnev facilite sa carrière de fonctionnaire local en Ukraine, mais c’est la guerre qui lui donnera l’élan décisif. En novembre 1941, Brejnev devient le numéro deux de la direction politique du Front sud, avec le grade de « commissaire de brigade » (un grade intermédiaire entre colonel et général de brigade). Il ne sera promu général de brigade qu’en novembre 1944, son avancement ayant été freiné par un rapport peu flatteur d’un de ses supérieurs, lequel pointait du doigt sa « réticence à se salir les mains » et sa « médiocre connaissance des affaires militaires ». Il sera, à l’issue de la guerre, le général le moins décoré du 4e Front d’Ukraine, avant d’être démobilisé en 1946.

Remarqué par Staline, puis après une période de traversée du désert, par Khrouchtchev, il rentre au Politburo et fait parti de la direction collective qui succède à ce dernier.

Dans ses mémoires écrites quelques années après sa visite officielle de 1972 en URSS, Nixon décrit un Brejnev émotionnellement instable. Pour Kozovoï, il y a effectivement un « style Brejnev », que l’on peut définir comme une « manœuvre très personnelle destinée à la fois à déstabiliser et à séduire pour mieux pousser ensuite l’avantage dans la discussion. » De même, Pompidou, qui l’avait rencontré en 1971, décrit un personnage qui « adore brouiller les pistes, alterner le froid et le chaud, la plaisanterie, la menace à peine voilée et l’offre en apparence amicale, difficile à repousser. »

Brejnev effectuera à son tour une visite officielle aux États-Unis en juin 1973, qui sera suivie du sommet de Washington lequel donne lieu à la signature de onze accords de coopération, même si les discussions portant sur le Moyen-Orient connaissent un échec. En octobre de la même année éclate la guerre du Kippour. Brejnev s’investit personnellement pour mettre en place un cessez-le-feu et sauver son allié égyptien alors que les Israéliens se trouvent déjà à 60 kilomètres du Caire. Il envisage même de rétablir des relations diplomatiques avec Israël. Pour l’auteur, cette crise « confirme, une fois de plus, sa nature d’homme d’État privilégiant la Realpolitik aux dépens de l’idéologie. »

Si le nom de Léonid Brejnev est souvent associé à la « détente » avec l’Ouest et à la notion de « coexistence pacifique », la seconde partie des années 1970 voit une multiplication des « guerres par procuration » (proxy wars) en  Afrique, notamment en Angola, au Mozambique, en Éthiopie. Les échecs soviétiques signent malgré tout l’absence d’une stratégie digne de ce nom envers le tiers-monde et une certaine part d’improvisation en politique étrangère. En réalité, relève Kozovoï, « quand on se penche sur le détail des succès soviétiques, on découvre que plusieurs nouvelles alliances dont se vante Moscou n’en sont pas vraiment. Le Nigeria, ancienne colonie britannique, obtient une aide substantielle, militaire surtout, de l’URSS, mais demeure dans la sphère d’influence occidentale. Au final, non seulement les Soviétiques ne chassent pas les États-Unis d’Afrique, mais leur politique s’avère souvent contre-productive, sabotant les efforts pour la construction d’un dialogue avec l’Occident. » Toutefois, en ce qui le concerne, Brejnev, concentré sur l’idée de « sécurité européenne », tend à se détacher de l’élaboration de la ligne africaine, qui reste l’apanage du ministère des affaires étrangères, du KGB, du GRU et du département international du Comité central. Ce sont ces institutions qui prennent la décision de lancer l’offensive en Afrique australe, en utilisant l’appui des forces cubaines.

En visite officielle à Cuba en janvier1974, Brejnev défend justement le principe de non-ingérence, critique à peine voilée à l’égard de la politique révolutionnaire castriste en Amérique latine et en Afrique. Il semble avoir en effet un souci constant, celui de diminuer les risques de guerre avec les États-Unis.

Sous Brejnev, le niveau de vie des Soviétiques s’améliore. Dès la seconde moitié des années 1960, on vit indiscutablement mieux que sous Khrouchtchev. Au début des années 1970 cependant, la situation se dégrade à nouveau avec des pénuries de viande et de beurre. Le gensek (secrétaire-général), marqué par le souvenir des trois grandes famines qu’a connu l’URSS, consacre une grande partie de son temps au ravitaillement alimentaire de la population. « La moitié au moins de ses entretiens téléphoniques avec les dirigeants régionaux porte sur les semailles, les récoltes, les conditions météorologiques, le stockage », relève Kozovoï. A partir de 1973, il s’efforce d’améliorer le commerce avec les pays étrangers, y compris en favorisant leurs investissements en URSS. On assiste ainsi à une tentative de Brejnev de « désidéologiser » les relations internationales, un stratégie qui provoque d’ailleurs des remous au Kremlin.

On remarque l’influence du physicien et académicien soviétique Andreï Sakharov sur les dirigeants soviétiques, influence aboutissant à la signature du traité de non-prolifération de juillet 1968 et de l’accord de désarmement SALT du 26 mai 1972. La décision de parapher l’acte final d’Helsinki, et notamment la « troisième corbeille », concernant les droits de l’homme, s’avère a posteriori être une erreur qui encourage l’explosion de la dissidence.

L’année 1974 est une année charnière, marquant « le début de l’ère du « second Brejnev », un dirigeant malade, absent et sénile », résultat d’années de surmenage.Vers la fin, le pouvoir tend à appartenir à une « troïka », composée de Gromyko, Andropov et Oustinov. Cette fin de règne connaît des pénuries alimentaires, aggravées par les sanctions américaines. L’agriculture soviétique est en effet l’une des moins productives du monde. Une note d’analyse soviétique de 1976, faisant le bilan des dix dernières années, décrit une diminution préoccupante de la rentabilité du secteur primaire, malgré des investissements en augmentation, le surplus servant principalement à entretenir la bureaucratie pléthorique des ministères concernés, dont le nombre frise la centaine !

Par contre, souligne Kozovoï, « les images d’une Union soviétique exerçant un pouvoir absolu en Europe de l’Est, d’une « doctrine Brejnev » étouffante, doivent être nuancés », même si l’émergence du syndicat Solidarité en Pologne inquiète les dirigeants soviétiques qui décident d’une date d’intervention fixée au 8 décembre 1981. Cette date est finalement repoussée et le 13 décembre le général polonais Jaruzelski proclame l’état de siège.

Le contre-choc pétrolier, amorcé en 1980, entraîne la baisse du prix du brut. Pour couvrir le déficit budgétaire, l’URSS doit vendre 30 millions de tonnes d’or. « Le régime pourrait tenir tant bien que mal s’il n’avait aussi à rembourser les dettes des pays communistes européens, qui s’élèvent alors à 58 milliards de dollars, soit quatre fois la dette soviétique. » L’URSS connaît néanmoins un éveil des nationalités depuis les années 1960, ce qui est le cas de l’Ukraine.

 Les dernières années de Léonid Brejnev sont marquées par le début de la guerre d’Afghanistan. Kozovoï nous précise à cet égard que « contrairement à ce que l’on a pu longtemps écrire (en partie, il est vrai, à des fins d’intoxication), l’invasion de l’Afghanistan ne s’inscrit pas dans un vaste dessein géopolitique de conquête de l’océan Indien. Elle est d’abord une « opération de police » dans le contexte de la guerre froide. L’URSS veut mettre fin à la guerre civile afghane provoquée par […] les luttes sanglantes entre les deux factions du parti au pouvoir, Khalq et Parcham… ». On estime le nombre de victimes de ces affrontements à 30 000 morts.

Ainsi, le chef du Parcham fait exécuter Taraki, le leader du Khalq, le 8 octobre 1979, puis agit de même avec un grand nombre de cadres. C’est précisément cette purge qui entraîne la décision d’intervention. Le « traité d’amitié », signé avec le nouveau gouvernement afghan le 5 décembre 1978, prévoyait d’ailleurs la possibilité pour l’Afghanistan d’appeler son allié à l’aide. Brejnev hésite toutefois. Le maréchal Ogarkov, chef d’état-major des armées, marque en particulier son opposition à l’aventure afghane. Les premières unités soviétiques font finalement leur entrée le 25 décembre 1979.

Quelle image reste-t-il aujourd’hui du dirigeant soviétique ? Pour de nombreux Russes, Brejnev était « l’homme de la stabilisation nécessaire » après les excès des dirigeants précédents. C’est un pragmatique, un conservateur, sur la scène politique comme dans la vie privée. Sa grande idée est un contrat social fondé sur la paix, tant à l’intérieur, basée sur le rétablissement de la confiance entre les hommes et une certaine tolérance pour leurs petits travers, qu’à l’étranger, favorisée par le commerce international et cherchant à préserver les acquis du socialisme. Pour Andreï Kozovoï, Brejnev, qui fut un dirigeant bien plus actif qu’on imagine, a préparé le terrain à Gorbatchev, en refusant d’enterrer l’idée de réforme. Dès l’époque de Gorbatchev, les Soviétiques commencent d’ailleurs à regretter Brejnev ou plutôt son époque, synonyme de stabilité et de rayonnement mondial. Sous Eltsine, une majorité de Russes considère même les années 1965-1982 comme « les plus positives pour l’histoire du pays ». Pour l’auteur, Léonid Brejnev fut en définitive « un antihéros pragmatique qui a ouvert la voie à la Russie poutinienne. »

Même si l’on aurait souhaité qu’un accent plus important soit mis sur l’économie et les réalisations technologiques de l’ère Brejnev, notamment dans les domaines aéronautique et spatial, la biographie consacrée par Andreï Kozovoï à l’un des dirigeants soviétiques les plus ternes mais qui marqua néanmoins son époque redonne vie à cette période de la guerre froide un peu oubliée aujourd’hui.

Andreï Kozovoï, Brejnev. L’antihéros, Perrin, 2021, 464 pages, 24 euros

Serge Gadal

0 Partages

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *