“Pablo Hasél est-il le martyr de la liberté d’expression et de la jeunesse espagnole en colère ?” par Nicolas Klein

La liberté d’expression a bon dos

L’arrestation du rappeur espagnol Pablo Rivadulla Duró (mieux connu sous le nom de Pablo Hasél) le 16 février 2021 par les Mossos d’Esquadra – la police régionale catalane – a donné lieu à de violentes manifestations outre-Pyrénées dans les semaines suivantes. Elle a de même entraîné une vaste polémique sur la question de la liberté d’expression. Dans la foulée, les médias étrangers (notamment français) se sont emparés de la question, s’intéressant de façon quasi exclusive à l’un des motifs de condamnation du chanteur par la justice ibérique, à savoir les « injures à la Couronne », ce qui a contribué à profondément déformer la réalité.

Beaucoup a déjà été dit à ce sujet et beaucoup de mensonges ont aussi été proférés. Il ne s’agit pas ici de revenir sur chacun d’entre eux mais de rappeler quelques éléments factuels. Plus encore, il convient de comprendre à quoi correspondent véritablement les échauffourées des dernières semaines en Catalogne.

L’on peut en effet être, à titre personnel, tout à fait favorable à une liberté d’expression très élargie (et regretter que le délit d’injures à la Couronne n’ait pas été retiré du code pénal espagnol, comme cela avait été proposé en 2018) tout en soulignant que Pablo Hasél a écopé de condamnations pour bien d’autres motifs. Parmi ces derniers, l’on retrouve notamment l’exaltation du terrorisme (enaltecimiento del terrorismo) de l’ETA – responsable de 854 assassinats, dont un tiers n’a jamais été élucidé, et de nombreux autres forfaits. Plusieurs autres organisations comparables, dont Terra Lliure (organisation séparatiste catalane dissoute en 1991, reconnue coupable de 200 attentats) et Al-Qaïda, ont aussi eu droit aux louanges du rappeur[1]. Pablo Hasél est également connu des services de police pour diverses agressions, dont une commise sur un journaliste de TV3, principale chaîne de télévision régionale catalane[2]. Ces derniers faits débordent clairement du cadre de la liberté d’expression, aussi étendue puisse en être la définition – et, dans le domaine, l’Espagne n’est pas spécifiquement plus répressive ou stricte que la plupart des démocraties libérales.

C’est qu’en réalité, Hasél n’est pas dans le collimateur de la justice uniquement pour les paroles de ses chansons ou pour ses messages les plus contestables sur les réseaux sociaux. Son incarcération en ce début d’année 2021 vient aussi réponde à la confirmation d’un verdict à son encontre dans une autre affaire : obstruction à la justice et menaces de mort à l’endroit d’un témoin à la fin de l’année 2017. Une photographie de ce témoin avait même été diffusée sur Internet par l’artiste, sans le consentement de la personne concernée et avec une intention guère recommandable[3].

Pablo Hasél au cœur du dispositif indépendantiste

Nous épargnerons au lecteur le fastidieux détail de tout le casier judiciaire du chanteur, qui est déjà plutôt fourni. Dès que l’on creuse le sujet, l’on se rend vite compte qu’il est loin d’être une simple victime de limitations abusives à la liberté d’expression outre-Pyrénées. Sauf à considérer qu’il bénéficierait de cette liberté d’expression… mais pas un journaliste dans l’exercice de son travail (quoi que l’on pense par ailleurs du contenu des émissions de TV3) ou un témoin appelé à la barre. Ces derniers pourraient-ils être molestés sans aucune sanction à la clef ?

Au fond, ce qui est le plus intéressant chez Pablo Hasél, ce sont moins ses démêlés avec la justice, qui en font un délinquant comme il en existe bien d’autres, que ses amitiés et les réseaux qu’il s’est forgés au fil du temps. La capacité de mobilisation du personnage n’est pas nulle, comme ont pu le constater les médias aux mois de février et mars 2021. Un peu moins d’un an auparavant, il avait déjà été soutenu par des inconnus qui, mécontents qu’il ait pu agresser un journaliste sans échapper à un jugement, avaient dégradé les locaux de TV3 à Lérida, dans l’ouest de la Catalogne[4]. Mais rien à voir avec l’ampleur prise par les événements plus récents.

Il faut dire que le chanteur est bien en cour auprès du séparatisme catalan, puisqu’il bénéfice de longue date du soutien de Carles Puigdemont, ancien président régional en fuite en Belgique depuis la fin de l’année 2017. Issu d’une famille de la bourgeoisie locale, Pablo Hasél est représentatif des courants d’opinion qui appuient l’indépendantisme. Il n’a pas hésité à donner de sa personne pour violer la loi lors d’affrontements avec la police ou de harcèlement envers des représentants de l’État au plus fort du mouvement sécessionniste, il y a près de quatre ans[5]. De nombreuses études socio-électorales l’ont prouvé depuis des années : l’essentiel des partisans de cette cause se recrute dans les couches aisées de la société catalane. Le phénomène est encore plus marqué au sein de la Candidature d’Unité populaire (CUP), parti de prétendue « gauche radicale » qui promeut une sécession brutale, et d’organismes de jeunesse apparentés, à l’instar d’Arran, dont les dirigeants sont souvent issus des strates favorisées de la hiérarchie sociale. À l’autre bout de l’échelle, parmi les classes les plus « unionistes », l’on retrouvera pour l’essentiel les ouvriers, employés et foyers modestes qui votent inlassablement contre les formations séparatistes.

Où sont les opprimés ?

En ce sens, il serait vain de chercher dans les rangs des manifestants barcelonais des dernières semaines une majorité sociologique représentant une jeunesse désespérée face à ses conditions de vie et à l’absence de perspectives professionnelles. Quoi qu’en disent certains journalistes, ces altercations et violences n’ont que peu à voir avec des fléaux réels (comme un taux de chômage d’environ 40 % chez les 18-25 ans en ce début d’année 2021).

Plusieurs éléments montrent au contraire que, loin d’être une révolte contre l’autorité, ce mouvement est favorisé par une partie des dirigeants régionaux (comme Laura Borràs, proche de Carles Puigdemont et membre du même parti de droite conservatrice, JxCat[6]) ainsi que nationaux (principalement Unidas Podemos[7]). De fait, la sociologie électorale de ces courants est largement superposable. Notons qu’il est curieux que des partis politiques au pouvoir à Barcelone et à Madrid soient incapables d’agir depuis leurs ministères pour ces déshérités qu’ils prétendent incarner. À quoi leur sert d’occuper les plus hautes institutions de l’État ?

Dans la même veine, comment expliquer que cette vague de protestations, que d’aucuns disent imparables, ait à peine touché le reste de l’Espagne ? Il y a certes eu quelques manifestations à Madrid, Valence ou Grenade mais elles ont été un feu de paille. Il ne s’est rien (ou presque rien) passé dans des provinces très frappées par la crise économique liée à la pandémie de coronavirus Cadix. Le néant également dans le centre du pays, cette « Espagne vide » pour laquelle les émeutiers catalans n’ont jamais manifesté (et que le sécessionnisme a toujours méprisée, voire insultée). Faut-il en déduire que le reste de la jeunesse espagnole serait amorphe, ferait preuve de masochisme ou roulerait sur l’or ? Profiterait-elle de ces algarades pour faire une « révolution par procuration » ? L’on est en droit d’en douter, d’autant qu’à l’appui de plusieurs personnes haut placé au sein de l’univers indépendantiste s’ajoute celui de la TV3, étonnamment complaisante alors qu’elle a été dans le collimateur de Pablo Hasél. Il faut dire que sa maison-mère, la CCMA (Corporation catalane des Médias audiovisuels), est depuis longtemps la courroie de distribution du discours séparatiste.

De l’art de réserver la liberté à certains

Ainsi, la situation catalane donne à certains l’illusion que le rappeur aurait été, par son arrestation « arbitraire », un catalyseur de la révolte d’une jeunesse maltraitée, désabusée et abandonnée par les pouvoirs publics. Il s’agit au contraire d’une forme d’armée au service (consciemment ou pas) d’idéologies actuellement au pouvoir. Les tenants desdites idéologies n’ont d’ailleurs pas grand-chose à voir avec l’antifascisme constamment brandi, comme le démontrent ces responsables et sympathisants indépendantistes qui ont multiplié depuis 2011 les déclarations xénophobes et suprémacistes à l’égard des autres espagnols[8]. Malgré le théâtre d’ombres du Parlement régional catalan, où les formations sécessionnistes semblent s’écharper autour de ces sujets, les objectifs et les discours sont fondamentalement les mêmes.

Dans ce cadre, la défense de la liberté d’expression n’est plus qu’un prétexte pour tenter de délégitimer l’Espagne à l’international une fois de plus. Rien de mieux, dès lors, qu’une région en plein déclin économique, frappée par la désindustrialisation et l’effondrement du tourisme, dépassée par plusieurs autres pôles économiques nationaux (dont la Communauté de Madrid). Rien de mieux, également, qu’une contrée où le respect de la loi est devenu optionnel, tout subordonné qu’il est aux convictions des uns et des autres. À en croire les partisans et parrains de Pablo Hasél, l’indépendantisme ne doit évidemment pas être soumis à la législation en vigueur, puisqu’il représente une forme de lutte du bien contre le mal.

Un débat autour de la liberté d’expression est-il nécessaire en Espagne (et ailleurs) ? Certainement. Faut-il s’intéresser au sort de jeunes gens plongés dans l’incertitude personnelle, entre épidémie, paralysie économique et incapacité des pouvoirs publics ? C’est évident. Mais tout cela n’est plus l’objet des manifestations, si tant est qu’il l’ait jamais été.

Ce « cri » en faveur de la liberté de parole était, de fait, bien discret quand les opposants au séparatisme étaient harcelés, agressés, marginalisés ou violemment boycottés en Catalogne. C’est que, comme souvent en la matière, la liberté est un concept à géométrie variable.

Nicolas Klein

[1] Pérez, Fernando, « Dos años de cárcel para un rapero por enaltecimiento del terrorismo », El País, 1er avril 2014.

[2] « Nueva condena al rapero Pablo Hasél: seis meses de prisión por agredir a un periodista de TV3 », La Vanguardia, 5 juin 2020.

[3] « La Audiencia de Lleida ratifica una condena de dos años y medio de cárcel a Hasél », Europa Press, 18 février 2021.

[4] « Atacan la sede de TV3 en Lleida por una sentencia condenatoria a Pablo Hasél », La Vanguardia, 8 juin 2020.

[5] Marraco, Manuel et González, Germán, « La Fiscalía pide otros 5 años de prisión para Pablo Hasél por los altercados tras la detención de Carles Puigdemont », El Mundo, 1er mars 2021.

[6] Planas, Pablo, « Laura Borràs amadrina a Pablo Hasél en la cárcel de Lérida », Libertad Digital, 3 mars 2021.

[7] « Echenique respalda las protestas en apoyo a Pablo Hasél y pide investigar la «violenta mutilación del ojo» de una joven », 20 Minutos, 17 février 2021.

[8] Tercero, Alejandro, « Xenofobia, racismo y nacionalismo catalán », Crónica Global, 18 février 2020.

0 Partages

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *