Recension de “Richard Sorge, Un espion parfait” d’Owen Matthews, par Serge Gadal

Owen Matthews, Richard Sorge, Un espion parfait. Le maître agent de Staline, traduit de l’anglais par Martine Devillers-Argouac’h, Perrin, 2020, 480 p., 24 euros

Né à Bakou, alors en Russie, en 1895 d’une mère russe et d’un père allemand, Richard Sorge deviendra bientôt selon les mots de Ian Fleming, le créateur de James Bond, « l’espion le plus exceptionnel de l’histoire ». Il avertira Moscou en juin 1941 du déclenchement de Barbarossa, ce qui ne l’empêchera pas d’être parfois considéré par les Russes comme un agent double. Espion mythique s’il en est, la constitution de son réseau à Tokyo sera étudiée à la loupe par le contre-espionnage américain au début de la guerre froide afin de prévenir la survenance de cas similaires sur le territoire des États-Unis. Cette toute nouvelle biographie, due à un journaliste britannique, Owen Matthews, spécialiste de la Russie, n’en présente donc que plus d’intérêt. Et ceci d’autant plus que son auteur a eu accès à des sources soviétiques capitales, telles que les télégrammes envoyés par Sorge et décodés par ses chefs, à un moment où ces sources étaient encore accessibles.

Sorge s’engage dans l’armée impériale allemande en août 1914, comme la plupart des élèves de sa classe. Blessé à deux reprises, il est réformé en 1916. En 1918 il se rapproche des Spartakistes, puis du parti communiste allemand par l’intermédiaire duquel il rejoindra bientôt le Komintern, « état-major de la révolution mondiale » fondé par Lénine, puis le 4e bureau (renseignements militaires) de l’Armée rouge, l’ancêtre du GRU, qui l’enverra à Shanghai faire ses débuts dans le renseignement.

Dans l’Allemagne des années 1930, Sorge rencontre le géopoliticien Haushofer. Il publiera ensuite régulièrement des articles dans le Zeitschrift für Geopolitik. Cultivant l’ambiguïté vis-à-vis de ses compatriotes allemands, Sorge fut sans doute le seul individu à être membre à la fois du parti national-socialiste allemand et du parti communiste soviétique.

Sous une couverture de journaliste, Sorge monte ensuite un réseau de renseignement à Tokyo (une rezidentura en russe), avec un transmetteur, lui aussi d’origine allemande et deux assistants japonais Mitzaki et Ozaki (qui deviendra conseiller du premier ministre Konoye). Prenant sa couverture à cœur, Sorge sera vite connu en Allemagne comme l’un des plus grands spécialistes du Japon (sans vraiment parler japonais!). Lors de son arrestation en 1941, il possédait un millier de livres sur l’histoire du Japon, son économie et sa culture. Sa connaissance intime de la vie politique japonaise (il faut rappeler que cette période fut caractérisée par une lutte violente entre les différentes factions gouvernementales japonaises ponctuées par de fréquents coups d’État) en fit un homme précieux aux yeux des diplomates allemands en poste à Tokyo et il disposera bientôt d’un bureau à l’ambassade d’Allemagne, ce qui lui permettra de travailler étroitement avec l’attaché militaire et l’ambassadeur Eugen Ott. Il décline cependant la proposition de l’ambassadeur de lui donner un poste officiel au sein du corps diplomatique allemand, sans doute par crainte des vérifications de sécurité que son embauche aurait nécessité. Sorge acceptera néanmoins un poste de conseiller privé de l’ambassadeur, lui donnant accès à quasiment tous les secrets en circulation au sein de l’ambassade.

En novembre 1936, Sorge reçoit l’ordre de retourner à Moscou mais refusera d’obtempérer. A juste titre car la plupart de ses anciens camarades du Komintern seront arrêtés l’année suivante lorsque les purges staliniennes monteront en puissance. Cette insubordination lui sauva probablement la vie car plusieurs centaines de communistes allemands, comme Sorge, dont certains avaient fui l’Allemagne nazie furent exécutés comme « traîtres ». Par contre son refus rompit la confiance totale qui lui avait été jusqu’alors accordée par ses supérieurs.

Si le pacte « anti-Komintern » du 25 novembre 1936 entre l’Allemagne et le Japon rapproche les deux pays, la signature du pacte germano-soviétique en août 1939 choque les Japonais et aboutit, en avril 1941, à la signature d’un traité de neutralité entre le Japon et l’URSS. Et ceci d’autant plus qu’en vertu de l’« accord tripartite » signé entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon en septembre 1940, qui détermine des sphères d’influence, les Japonais y restent libres de se joindre ou non à la guerre contre l’Angleterre.

L’auteur relativise la victoire soviétique sur les Japonais obtenue à Khalkin Gol en Mongolie en août 1939. La division japonaise au contact était en effet une unité de gardes-frontières de second rang. On aurait même des doutes, selon Owen Matthews, sur la loyauté de son commandant, le général Komatsubara.

Le 18 septembre 1940, les Soviétiques conçoivent, selon l’auteur, le plan original d’une mystérieuse « opération Groza (orage) » destinée à envahir la Pologne occupée par l’Allemagne, puis le territoire allemand lui-même. Ce plan devait mettre en œuvre, selon les sources citées par Matthews, 300 divisions, huit millions de soldats, 27 500 chars et 32 628 avions ! Quoiqu’il en soit de la véracité de cette attaque préventive soviétique, Richard Sorge informa Moscou au printemps 1941 de la préparation d’une attaque par la Wehrmacht qui lui était confirmée régulièrement par de nombreux officiers de liaison allemands de passage à Tokyo ainsi que par l’ambassadeur Ott. En parallèle, les contacts du NKVD à Berlin informaient régulièrement Moscou depuis octobre 1940 de la survenue d’une attaque allemande dans les six mois.

Toutefois le supérieur de Sorge, Golikov, nommé à la tête du 4e bureau en juillet 1940, et dont les cinq prédécesseurs avaient été exécutés, ne donnait à Staline les informations et les analyses que celui-ci désirait entendre et avait tendance à minimiser les informations de son agent. En outre, en cette année 1941, Clausen, l’opérateur radio de Sorge, prenant ses distances avec l’idéal communiste de sa jeunesse, sabotait systématiquement une grande partie des messages qui lui étaient confiés. Lors de son arrestation, Clausen avoua n’avoir cette année-là transmis que 10% des messages de Sorge.

Pour donner le change, Sorge transmet également un certain nombre d’informations aux Allemands, notamment sur les tractations entre Japonais et Américains au printemps 1941. Il lui arrive même aussi envoyer quelques informations à Schellenberg, haut responsable de la Gestapo à Berlin. La confiance qui lui est accordée est telle qu’en 1941, alors que Sorge part en déplacement à Shanghai, Ott, l’ambassadeur allemand à Tokyo, lui confie avant son départ un manuel de chiffrage militaire ultra-secret afin qu’il puisse communiquer avec lui.

Le même Ott tentait depuis longtemps de convaincre le premier ministre japonais (le prince Konoye) et l’état-major impérial d’entrer en guerre contre la Grande-Bretagne en s’emparant de Singapour. Les Japonais craignaient de s’attirer les foudres des États-Unis et lorgnaient plutôt sur l’Indochine française.

Une fois l’opération Barbarossa déclenchée, une question capitale préoccupe l’URSS. Engagés à l’Ouest, les Russes pouvaient-ils dégarnir impunément la Sibérie pour défendre Moscou ? Quelle était, somme toute, la probabilité d’une attaque japonaise ? La réponse à ces questions, qui pouvaient décider du sort de la guerre, incombait manifestement à Sorge. Pour en faciliter la résolution, Ozagi et Miyagi, les deux plus proches collaborateurs de Sorge, dressèrent dès le mois de mai 1941 une carte extrêmement précise du déploiement de l’armée japonaise, carte qui fut transmise à Moscou, puis en 1942 aux Américains.

La tendance générale au sein du gouvernement japonais était d’attendre que les Allemands battent l’armée soviétique avant d’intervenir. Le haut-commandement hésita pendant des mois entre deux plans d’offensive : un « plan nord » contre la Sibérie ou un « plan sud ». La prise de l’Indochine française changea la donne. Elle provoqua un embargo américain sur le pétrole dont avait tant besoin l’armée japonaise. Ainsi se réduisit drastiquement la liberté d’action de cette dernière, qui ne disposait plus alors que de six mois de réserves au vu des calculs auxquels procéda Sorge. Il ne restait plus alors au Japon qu’une seule alternative : se raccommoder avec les États-Unis pour négocier la fin de l’embargo, ou s’emparer du pétrole des Indes néerlandaises. Une action contre la Sibérie n’était plus possible.

La marine et le gouvernement japonais finirent ainsi par emporter la décision à la fin du mois d’août 1941 : l’attaque contre la Russie serait reportée à l’année suivante (toujours dans le cas où l’URSS essuierait une défaite entre temps). Hélas, Clausen ne transmit cette information capitale à Moscou qu’avec trois semaines de retard, soit le 15 septembre, ce qui retarda l’envoi à l’ouest des troupes stationnées en Sibérie. Au même moment Sorge annonça aussi à Staline, avec trois mois d’avance, la forte probabilité d’une attaque contre l’Amérique avec la prise des Philippines.

Aux yeux de l’auteur, la seule faiblesse structurelle du réseau Sorge résidait dans la totale indépendance avec laquelle ses deux agents japonais, Miyagi et Ozaki avaient pris l’habitude de recruter leurs propres agents. Cette faille causera leur perte. Richard Sorge sera arrêté, ainsi que les principaux agents de son réseau, en octobre 1941, condamné à mort pour espionnage, puis exécuté le 7 novembre 1944, jour anniversaire de la révolution bolchevique.

Il garda l’espoir, jusqu’au dernier moment que l’Union soviétique viendrait à son secours, en l’échangeant éventuellement contre un agent japonais, comme elle l’avait déjà fait dans le passé en pareil cas, mais ses chefs à Moscou se méfiaient de lui, le soupçonnant d’être un agent double. Il périt, victime ainsi que l’exprime son biographe, de « la tragique indifférence du Centre de Moscou envers son agent vedette à Tokyo ».

« Le réseau créé par Sorge, conclut Matthews, est un modèle unique dans l’histoire de l’espionnage moderne par ses contacts avec les milieux du pouvoir, à la fois en Allemagne et au Japon », même si un certain nombre des renseignements précieux qu’il obtint demeurèrent inexploités par ses chefs.

Serge Gadal

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