« L’Europe est le problème », Raúl Boró Herrera

Le texte qui suit est une traduction de l’article espagnol intitulé « Europa es el problema », initialement publié le 9 avril 2020 sur le site de la Fondation pour la Défense de la Nation espagnole. Il est rédigé par Raúl Boró Herrera. Sa version originale est disponible ici.

En 1944, lorsque la défaite allemande lors de la Seconde Guerre mondiale n’était plus qu’une question de temps, le secrétaire au Trésor des États-Unis d’Amérique, Henry Morgenthau Jr., a présenté au président Roosevelt le plan qui allait porter son nom pour la reconstruction de l’Allemagne d’après-guerre.

Ce plan consistait fondamentalement à répartir le territoire allemand entre diverses puissances victorieuses (Pologne, URSS, France), à placer sous administration internationale plusieurs régions (Ruhr, Schleswig-Holstein) et à diviser le reste en deux pays : l’Allemagne du Nord et l’Allemagne du Sud. L’idée était d’affaiblir l’Allemagne – n’oublions pas que cette nation n’était unifiée que depuis 1871 et que, depuis lors, elle n’avait que rarement cessé de faire la guerre, à commencer par la Guerre franco-allemande de 1870. Ainsi divisé, le pays devait être désindustrialisé et son économie, réorientée vers le secteur primaire. Une Allemagne agraire et fractionnée ne devait plus refaire la guerre à ses voisins car, en 70 ans d’existence, elle avait déjà provoqué trois grands conflits.

Par la suite, à la Conférence de Dumbarton Oaks (qui réunit l’URSS, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine), laquelle a lieu entre la fin du mois d’août et le début du mois d’octobre de l’année 1944, Roosevelt retire son soutien au plan Morgenthau. Cet événement marque fondamentalement le début de la Guerre froide.

Le Troisième Reich perd la Seconde Guerre mondiale et les vainqueurs du conflit sont l’URSS, les États-Unis… et, paradoxalement, la RFA. Les fondations de ce que l’on appelle aujourd’hui Quatrième Reich sont jetées par George Marshall, général américain durant le conflit mondial puis secrétaire d’État. Le célèbre plan qui porte son nom a pour objectif principal la construction et le renforcement de l’Allemagne fédérale en tant que digue de contention face au communisme réel qui est en phase d’édification de l’autre côté d’un rideau de fer qui divise le pays.

Le chaînon suivant dans la création de la nouvelle Grande Allemagne est la fondation de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, de la Communauté européenne de défense et de la Communauté économique européenne, organisations qui aboutissent à la création de l’UE, une union européenne qui se cristallise formellement après la réunification allemande par le biais des traités de Maastricht, Amsterdam, Nice et Lisbonne.

Dans le cadre de ce processus, qui met en place une unité de marché et de monnaie mais ne prévoit ni unité fiscale, ni politique économique, l’on voit clairement se dessiner en Europe une division internationale du travail : l’Allemagne fabrique et exporte des biens de consommation et d’équipement tandis que le Sud se consacre au secteur tertiaire. L’Espagne se désindustrialise, perdant ainsi son rang de deuxième fabricant mondial d’acier et démantelant toute son industrie lourde. Ceux qui ont été scolarisés dans les années 80 dans notre pays s’en souviennent sans doute : les pays développés sont (nous disait-on) ceux qui se consacrent le plus au secteur tertiaire…

Mais arrivent en Espagne les fonds de cohésion de l’UE. L’Europe apparaît comme une manne qui vient transformer un pays en voie de développement. Il est rare de ne pas voir un panneau annonçant la construction d’une nouvelle route dans une région déprimée de notre territoire. Des trains à grande vitesse, des aéroports flambant neufs et à l’avant-garde, des milliers de kilomètres d’autoroutes et de voies rapides nous font croire que nous sommes des citoyens de première catégorie, européens, modernes, propres sur eux.

C’est qu’en fin de compte, un pays de services requiert un joli décor. Si la division européenne du travail nous a poussés à devenir la plage des Allemands, nous ne pouvons pas proposer des paysages laids ou des infrastructures du niveau de l’Afrique. Par la suite, c’est ce « gaspillage » qui nous sera reproché afin de nous faire passer pour des paniers percés.

Peu à peu, l’Europe est apparue dans sa réalité à tous ceux qui ont bien voulu la voir pour ce qu’elle est. Gustavo Bueno[1] a décrit l’UE comme une biocénose, c’est-à-dire comme un ensemble d’êtres vivants en compétition pour des ressources et qui vivent ensemble précisément car la compétition les tient unis. C’est pourquoi le Brexit tant critiqué par certains n’est que la première des possibles sorties de cette union qui n’est faite que pour la plus grande gloire de l’Allemagne et de ses alliés. En tant qu’héritiers d’un grand empire, les Britanniques l’ont bien vu : l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE actuelle est comparable à la coexistence d’Alexandre le Grand et de Darius iii sous le même soleil. En d’autres termes, elle est impossible.

L’Allemagne ne peut en aucun cas être l’alliée du Royaume-Uni et de la France. L’existence même de l’Allemagne ne saurait être comprise sans cette rivalité – rappelons que l’unification allemande se produit à l’issue de la guerre avec la France, en 1871.

La crise de la Covid-19 a mis en exergue le non-sens géopolitique de l’UE. Et elle a mis en exergue un autre non-sens : celui de l’État des autonomies espagnol[2]. Iván Vélez[3] le décrit magistralement dans son dernier livre : le fédéralisme espagnol est une création des services secrets américains et allemands visant à éviter que l’Espagne ne tombe, après le franquisme, dans l’orbite communiste – rappelons que le grand parti d’opposition au franquisme par excellence est le PCE[4] et non pas un PSOE[5] qui disparaît pratiquement jusqu’à ce qu’il soit ressuscité par le BND[6] et la CIA.

L’État espagnol est aujourd’hui coincé entre la politique de l’UE, qui sert les intérêts de l’Allemagne et de ses subalternes (comme les paradis fiscaux néerlandais et irlandais ou encore la Finlande, toujours amie de la RFA) et l’entropie des communautés autonomes. Lorsqu’il a souhaité centraliser la politique sanitaire nationale, il s’est retrouvé impuissant[7]. L’administration centrale, devenue rachitique, n’a pas pu prendre en charge une situation de cette ampleur.

La Castille-La Manche et la Navarre tentent d’acheter des respirateurs à la Turquie, la Communauté de Madrid s’adresse au marché mondial, peuplé d’escrocs, pour acquérir des masques, etc. Au bout de quelques jours, c’est à l’État central que revient le rôle de corriger les erreurs, d’essayer de limiter les velléités turques[8] et de lutter avec les autres pays. La Galice accapare le matériel et, lorsque le pot aux roses est découvert, son président régional, Alberto Núñez Feijóo[9], propose à peine quelques respirateurs à la Communauté de Madrid et apparaît comme un sauveur. Son opposition de gauche, représentée par Anova[10], montre son visage le plus sinistre en critiquant cette « solidarité ». Chaque autonomie gère ses ressources, se tourne vers le marché mondial, faisant grimper le prix des biens de première nécessité. Les spéculateurs internationaux se frottent les mains. Les avions affrétés par Isabel Díaz Ayuso[11] tardent à venir.

Chaque pays offre de l’argent aux vendeurs à même le tarmac. Même la Californie enchérit pour obtenir une commande initialement passée par l’État de New York et s’empare de l’avion qui contient le matériel sanitaire.

L’État central espagnol lui-même est incapable de connaître le nombre de morts et de malades de la Covid-19 car il dépend pour cela de chaque communauté autonome. Ledit État central ne sert en fin de compte qu’à organiser des conférences de presse insipides, qui n’admettent aucune question et ne fournissent aucune information. Elles n’ont qu’une seule utilité : permettre à Pedro Sánchez de jouer à imiter Winston Churchill en temps de crise et en montrer toute l’impuissance.

Une impuissance causée par l’actuel gouvernement, dirigé par deux formations ouvertement fédéralistes[12]. Mais ce n’est pas la seule explication. Il n’est pas un seul parti politique espagnol qui n’ait pas, durant toutes ces années de démocratie postfranquiste, promu l’État des autonomies, faisant maigrir l’administration centrale jusqu’à l’anorexie.

Et il n’est pas un seul parti du spectre parlementaire espagnol qui critique un tant soit peu une UE que nous sommes désormais nombreux à désigner par son véritable nom : le Quatrième Reich allemand. Toutes les formations espagnoles, de la gauche à la droite, depuis Podemos jusqu’à Vox, professent une foi européiste qui a été tant condamnée par Unamuno[13], qui faisait ainsi face à un Ortega y Gasset[14] simplet et obnubilé par la richesse de Marbourg et Berlin, qu’il avait découvertes durant ses années d’étude.

Il est vrai que l’Espagne est le problème en raison de sa structure autonomique ou fédérale. Mais l’Europe n’est pas la solution : elle est la cause de ce problème.

Traduit par Nicolas Klein

[1] Créateur dans les années 70 de l’idéologie appelée « matérialisme philosophique », le philosophe espagnol Gustavo Bueno (1924-2016) est l’auteur d’une œuvre extrêmement étendue qui touche à de nombreux domaines (ontologie, épistémologie, histoire de la philosophie, philosophie de la religion, philosophie politique, théorie des médias). Considéré comme l’un des plus grands penseurs de notre voisin ibérique au xxe siècle, cité par certaines franges de la gauche et de la droite outre-Pyrénées, il s’érige en défenseur dans l’espace public de la nation espagnole, de son unité et de son œuvre historique, s’appuyant pour ce faire sur des positions marxistes hétérodoxes. En 1997, la fondation qui porte son nom est constituée à Oviedo (Principauté des Asturies). Réunissant bon nombre d’intervenants et de penseurs, elle organise des cours et conférences mais publie également des ouvrages et revues (El Basilisco et El Catoblepas). [N.d.T.]

[2] L’expression « État des autonomies » (Estado de las autonomías ou Estado autonómico) désigne en Espagne l’organisation territoriale particulière du pays. [N.d.T.]

[3] Membre de la Fondation Gustavo-Bueno, Iván Vélez publie en mars 2020 l’ouvrage intitulé Nuestro hombre en la CIA, qui décrit la façon dont les États-Unis ont promu en pleine dictature franquiste l’affaiblissement de l’Espagne par la défense de ce qui devient ensuite l’État des autonomies. [N.d.T.]

[4] Parti communiste d’Espagne, fondé en 1921 et intégré depuis 1986 à la Gauche unie, fédération de gauche « radicale » elle-même satellisée par Podemos. [N.d.T.]

[5] Parti socialiste ouvrier espagnol, fondé en 1879 et qui a donné trois présidents du gouvernement au pays depuis la fin du franquisme : Felipe González (1982-1996), José Luis Rodríguez Zapatero (2004-2011) et Pedro Sánchez (depuis 2018). [N.d.T.]

[6] Sigle signifiant Bundesnachrichtendienst (littéralement, « Service fédéral de Renseignement ») et désignant l’intelligence extérieure du gouvernement fédéral allemand. [N.d.T.]

[7] Au plus fort de l’épidémie de Covid-19, l’état d’alerte décrété par le gouvernement de Pedro Sánchez entraîne la constitution d’un « commandement central unique » (mando central único) en matière sanitaire. En théorie, c’est donc le ministre de la Santé, Salvador Illa, qui doit gérer la politique du pays en la matière mais qui est, en temps normale, totalement décentralisée. Dans les faits, l’exécutif de notre voisin ibérique se heurte à de grandes résistances de la part de certaines autonomies. Plus globalement, il a affaire à un système tellement complexe (pour ne pas dire anarchique) que ses marges de manœuvre s’avèrent très limitée. Il s’agit de l’un des facteurs qui expliquent le plus puissamment les dégâts du coronavirus outre-Pyrénées. [N.d.T.]

[8] Au cours de cette pandémie, certaines communautés autonomes espagnoles achètent des respirateurs à la Turquie, laquelle, une fois rétribuée, refuse dans un premier temps de les livrer. Il faut que l’État central espagnol intervienne pour débloquer la situation. [N.d.T.]

[9] Président galicien sans discontinuer depuis 2009, facilement réélu à l’issue du scrutin régional du 12 juillet 2020, Alberto Núñez Feijóo appartient au Parti populaire (PP), principale formation démocrate-chrétienne espagnole. [N.d.T.]

[10] Fondé en 2012, le parti Anova-Fraternité nationaliste milite pour l’indépendance de la Galice. À l’issue des élections régionales du 12 juillet 2020, cette formation perd tous les sièges dont elle disposait au Parlement de Saint-Jacques-de-Compostelle. [N.d.T.]

[11] Présidente régionale de la Communauté de Madrid depuis 2019, la conservatrice Isabel Díaz Ayuso (PP) doit faire face au principal foyer épidémique espagnol durant la première vague du coronavirus. Constatant l’incapacité du gouvernement central à contrer la crise, elle achète du matériel sanitaire de base sur les marchés internationaux mais les avions qu’elle promet ne se montrent dans un premier temps pas du tout. Elle finit toutefois par obtenir gain de cause et par faire livrer de nombreuses cargaisons dans les semaines qui suivent. [N.d.T.]

[12] Le PSOE et Unidas Podemos. [N.d.T.]

[13] Écrivain et philosophe espagnol, Miguel de Unamuno (1864-1936) est également député national et recteur de l’Université de Salamanque. Il emploie régulièrement dans ses écrits et discours le terme péjoratif papanatismo, qui désigne en espagnol une admiration excessive et ridicule, pour faire référence aux défenseurs de l’Europe dans son pays. [N.d.T.]

[14] José Ortega y Gasset (1883-1955) est probablement l’un des philosophes espagnols les plus connus à l’international. Son œuvre, riche et essentielle, ne saurait être résumée à cette phrase pourtant devenue très célèbre outre-Pyrénées, prononcée lors d’un discours en 1910 : « España es el problema y Europa, la solución » (« L’Espagne est le problème et l’Europe, la solution »). Elle a été reprise en chœur par tous les promoteurs espagnols de la « voie européenne » et continue d’être agitée par leurs descendants idéologiques actuels, les zélateurs de l’Union européenne. [N.d.T.]

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