« Les chasseurs, alliés du camp national ? », par Archibald Draber

Figure rude et virile, le chasseur est une cible privilégiée de l’opinion publique. Souvent dépeint comme une brute épaisse et alcoolique, ses critiques récurrentes ont comme conséquence de le rendre appréciable auprès de la droite conservatrice, dont une partie des élus ne se cache pas de pratiquer ce sport-loisir. Face à cette haine d’une partie de l’opinion de gauche, le chasseur inspire respect et admiration dans le camp conservateur. Il présente à la fois des attributs de la virilité (armé et ayant un mode de vie rude) et d’une certaine connaissance empirique, qu’il pratique au contact de la nature et de la faune sauvage. L’histoire de la chasse en France est associée à une conquête des droits bien légitimes. Le droit de chasse fut ainsi obtenu de haute lutte en 1789, assimilée à une offrande de la Constituante au bon peuple d’une pratique jusqu’alors très largement aristocratique.  Dans le cadre de l’histoire politique récente, les chasseurs ont acquis une image des plus souverainistes, en apparaissant comme les premiers opposants à l’intégration européenne, notamment sur le cadre des réglementations de leur pratique, et l’arrivée des Directives Habitats et Oiseaux restreignant le nombre d’espèces chassables à l’année. Leur nombre (1.3 million) et leur maillage territorial rendent les plus grands partis politiques, enviant ce maillage territorial présent de la baie de Somme aux collines du Béarn. Ce fort maillage a donné naissance à une fédération parmi les plus puissantes et régulièrement courtisée par les politiques de tous bords, à gauche comme à droite. Le congrès des chasseurs, le salon de la chasse de Rambouillet sont autant d’événements où les hautes instances de la fédération côtoient les hauts-dignitaires de l’Etat. Ces liens avec les sphères politiques permettent à ces lobbyistes de se targuer de représenter une frange de la population largement assimilable Représentants du pays réel, premiers écologistes de France, nombreux sont les sobriquets laudatifs que leur affublent chargé de communication et élus locaux. Cette présence politique et culturelle dans le doux pays de France les présente comme des alliés naturels des partis souverainistes. Les chasseurs sont vus comme les défenseurs d’une identité locale et maîtres d’un territoire qu’ils connaissent par cœur par leur activité. Cette situation privilégiée a-t-elle cependant permis de faire avancer la cause nationale ou de préserver un héritage culturel français ? Nous développerons ceci plus en détail, mais après quarante ans de gazouillis digne d’une fauvette, il est clair que l’appareil de la fédération de chasse, si puissant soit-il pour faire respecter ses intérêts (que nous appellerons privilège) ne peut pas être considéré comme un défenseur de l’identité nationale, ou comme d’un allié puissant pour la cause souverainiste.

Entendons-nous bien. Le but n’est pas de signer un brulot anti-chasse ou d’appeler à l’abolition de cette pratique. Pour avoir connu le monde des collectivités locales et étudié de très près la gestion publique des grands carnivores en France, nous reconnaissons l’importance territoriale des fédérations de chasse comme acteurs fonciers ainsi que pour les inventaires naturalistes. Les chasseurs demeurent des acteurs à part entière de la gestion de la faune sauvage et leur influence ne se limite pas au cas des populations de sangliers. Malgré les clichés, leurs connaissances naturalistes demeurent plus élevées que la moyenne nationale (l’éducation à la nature étant devenue une vaste friche depuis plusieurs décennies). Toutefois, nous ne leur reconnaissons pas le droit de se représenter comme les premiers écologistes de France, et surtout comme l’avant-garde de la France rurale, celle qui a subi de plein fouet la mondialisation.

I) La politisation des chasseurs : tradition de droite, situation opportuniste

L’histoire politique de la chasse en France est à rapprocher de courants politiques très proches des idées du souverainisme. Des ACCA très proches du parti communiste aux grands barons de la droite fondus de vénerie, la figure de l’homme politique a toujours été très proche de celle du chasseur. Les deux sont des animaux carnassiers, qui savent être assez roublards pour piéger un gibier à l’affut, et coriace lorsque la traque devient difficile. A cette analogie s’ajoute le fonctionnement de la fédération de chasse, organisme pyramidale, qui malgré une diversité de votes, a la réputation d’être un vivier électoral conséquent. La chasse est également un moment de rencontres entre dirigeants, où l’occasion de discuter des affaires de l’Etat dans un cadre moins protocolaire permet la mise en place de relations privilégiés entre chefs d’Etat. Les fameuses rencontres de Rambouillet réhabilités sous Macron en sont un symbole parmi tant d’autres.

II) Le monopole de la ruralité : une escroquerie

Comme l’ensemble du monde rural français, la chasse a connu de profondes mutations durant les Trente glorieuses. La volonté de préserver ce loisir comme droit inaliénable du peuple contre les puissants ne tient plus dans une France qui se veut moderne et compétitive. Les cheptels bovins commencent à être touchés par ce qui est en train de devenir l’industrialisation de l’agriculture et le début de l’artificialisation des sols. Le petit gibier, jadis objet d’une chasse populaire qui était le loisir de l’ouvrier ou du paysan, se raréfie. La chasse, comme le sport ou la culture, doit s’institutionnaliser. Alors que la protection de la nature connaît son premier essor au niveau international, les fédérations s’affirment comme gestionnaire de la faune sauvage. C’est la naissance des plans de chasse, dont la conséquence est l’augmentation des populations de grands gibiers. Cette réussite n’est pas sans conséquence sur les écosystèmes, les populations de sangliers causant de gros dégâts sur les cultures et dans certains espaces forestiers. Les changements climatiques accélèrent le processus, rendant les hivers plus doux, donc plus propices à la reproduction des suidés.  L’institutionnalisation de ces pratiques et la bonne tenue du territoire ont permis à certains dirigeants de la FDC de se présenter comme représentants de la ruralité, la dernière fanfaronnade en date étant « les premiers écologistes de France ». Elles permettent de faire oublier au grand public que si la pratique de la chasse est devenue plus sérieuse qu’elle ne l’a pu l’être, l’espace rural s’est diversifié dans ses usages et qu’ils n’ont en rien le monopole de celui-ci. Les conflits, eux, se multiplient. La création des fédérations des associations de l’environnement, le dessin animé Bambi et le début des grandes campagnes contre la rage marquent le début d’une opposition entre chasseurs et naturalistes qui structureront l’actualité. Si certaines attaques incessantes contre les chasseurs sont à mon sens injustifiées, il convient de souligner une réalité. Depuis la mise en place des premières lois visant à la protection des espaces naturels, les chasseurs se sont systématiquement opposés à leur mise en place, prétextant une confiscation du territoire de ces usagers. Il est vrai que les règles un peu coercitives de certaines réserves pouvaient faire grincer quelques dents. Mais au moment où les premiers scientifiques commençaient à tirer la sonnette d’alarme, les représentants du monde de la chasse demeurent arc-boutés. Non, disent-ils, au vu de tous les efforts réalisés par nos troupes, nous pouvons bien tirer quelques grands tétras, car nous avons aidé au maintien de son habitat. En omettant le fond que cette espèce de coq sauvage voit ses populations majoritairement régressées en France[1] depuis plus de trente ans. En fait, si la chasse n’est pas à l’origine de la baisse des populations de cet oiseau (bien plus sensibles aux activités humaines comme le souligne sa quasi-extinction en Haute-Savoie), elle n’est qu’un facteur aggravant de la disparition d’une espèce sous pression. Nous reprochons ainsi aux FDC de raisonner trop souvent par rapport à leur privilège de tirer le gibier plutôt que de réfléchir à la sauvegarde d’une espèce emblématique du patrimoine naturel de nos montagnes.

 A ce titre, l’exemple des zones Natura 2000 est édifiant. La caricature systématique d’une mesure d’inventaires des grandes zones naturelles de l’Union européenne déformée en « une mise sous cloche » d’aires protégées laisse pantois quant à la faiblesse de l’argumentation. Et ce, alors que la législation est loin d’interdire la chasse dans ces zones[2]. Une posture qui n’a jamais fait honneur au monde de la chasse sur le fond. Et qui sur la forme, obscurcit le débat public en participant à la gauchisation de l’électorat écologiste pour de nombreuses années. En effet, au moment où des sujets comme Natura 2000 et la directive Habitats font rage, la majorité de la population gagnée par la sensibilité écologiste bascule du côté des APNE, la chasse étant victime de l’urbanisation de la population et de la perte du lien avec la terre. A cette époque, on est encore loin des campagnes publicitaires sur « les premiers écologistes de France ». A relire les programmes des candidats Saint-Josse (1995 &2002) et Nihous (2007), on est encore très loin de la prise en compte des problèmes écologiques par le monde de la ruralité. Et cette tendance, si elle se limite au monde de la protection de la nature, a de lourdes conséquences en matière électorale, où la droite et le camp souverainiste délaisse très souvent la question écologique, se bordant à soutenir systématiquement le monde de la chasse. Du coté, de la gauche, les éléphants du PS restent méfiants vis-à-vis du monde de la chasse, notamment à cause d’une base électorale traditionnellement hostile. Cet alignement systématique sur le plan électoral aura des conséquences néfastes. Ainsi, là où l’Etat français fut très volontariste dans la mise en place de mesures pour protéger son patrimoine naturel (création des parcs nationaux en 1962, mise en place des parcs naturels régionaux), les années 1980 laisse place à un laisser-aller. Si les années 1970/80 voit la mise en place de programmes de réintroduction dont le monde de la chasse reproche systématiquement la non-concertation avec les populations locales, l’Etat jacobin a du mal à s’approprier cette thématique, laissant un champ libre à l’Union européenne. Car si les souverainistes souhaitent gagner le cœur des écologistes, ils vont avoir fort à faire pour démontrer que l’Etat a plus à leur apporter que l’Union européenne en la matière. Car si l’UE est une monstruosité écologique à bien des écarts (signature de traité de libre-échange, importation d’espèces invasives), elle a apporté énormément en garantie juridique. Car c’est bien la CJUE qui condamne le plus durement les braconniers. Et, la chasse française, si elle a bon ton de se dissocier (un braconnier n’est pas forcément un chasseur) de cette figure haïe par l’opinion publique a bien du mal à donner des gages quant à son opposition résolue contre ces pratiques. Ainsi, quand un lynx est retrouvé criblé de plombs dans le Jura, ou qu’un gypaète barbu est descendu dans les Causses, on entend trop souvent comme argument le fait que la population locale n’a pas été consulté au niveau local et que ces espèces causent bien des désagréments. Alors les brochures des années 1970 font état d’arguments bidons brandis par les fédérations de chasse pour qui connaît un minimum l’écologie de ces animaux. Les chasseurs des années 1970 ont choisi de ne faire aucune concession aux associations naturalistes (qui parfois le leur ont bien rendu) et de faire monter un débat dans une surenchère sans solution. Or, aujourd’hui, le paysage associatif s’est radicalisé. En plus des petites associations aux méthodes somme toutes peu agressives, le monde de la chasse doit faire face aux courants animalistes de notre société. Si leurs pratiques étaient acceptés par une partie de la population, l’urbanisation les a irrémédiablement coupés d’une partie des Français, qui n’acceptent pas leur pratique, allant jusqu’à considérer les animaux comme les égaux des humains. Et là où FNE et la LPO se contentait d’instruire en justice les arrêtés préfectoraux, l’ASPAS va maintenant plus loin en créant des réserves de vie sauvage[3], sanctuarisant des espaces en y interdisant toute activité humaine, chasse comprise. Les enjeux sont donc de taille pour des fédérations qui ont parfois bien du mal à redorer leur blason auprès de certains élus locaux. Et pourtant, nous avons besoin de la chasse. Les chasseurs ont un rôle à jouer dans la France de demain, tant en savoir qu’en actions. Mais comme le déplorait le youtubeur Richard sur Terre[4] il y a quelques mois, le monde cynégétique est encore gangrené par des pratiques indignes d’un tel art. Outre ce problème sociologique, les décisions politiques de certains alliés des chasseurs laissent songeurs. Arrivés au pouvoir dans les Hauts-de-France, Xavier Bertrand s’est empressé de couper les subventions aux associations environnementales pour tout remettre à la fédération de chasse. [5] Un cadeau de 226 000 euros offert à la fédération pour observer les oiseaux et les insectes. Deux ans plus tard, aucune donnée n’avait été communiquée. Ce qui n’a pas empêché Xavier Bertrand de remettre le couvert en octroyant une subvention de 329 402,76 € pour étudier deux espèces. Un projet bien peu ambitieux comparé à celui du Groupe ornithologique normand, qui n’a récolté aucun centime de cet appel à projet. Cet exemple qui frise le burlesque m’amène à rappeler que beaucoup oublient.

Les associations environnementales et les chasseurs ne jouent tout simplement pas dans les mêmes catégories. Les premiers réalisent des inventaires scientifiques, répertoriant toutes les espèces dans des espaces naturels définis, tandis que les seconds s’attachent à mettre en valeur les populations d’espèces chassables, oiseaux ou mammifères. Dès lors, les deux pratiques ne sont pas incompatibles, mais il serait bien présomptueux de considérer le monde de la chasse comme seul compétent pour juger la nature. Voir la FNC s’engraisser sur le dos de la bête par simple copinage électoral est tout simplement détestable alors qu’une attitude pragmatique passerait par la remise en cause d’espèces chassables dont l’état des populations inquiète (putois, fouine,) alors que leurs dégâts sur les activités humaines sont devenus minimes.

L’exemple des Hauts-de-France laisse rêveur quant à la gestion de l’environnement de certains politiques. Voir un Xavier Bertrand traiter de façon aussi légère les associations environnementales pour faire ensuite un coming-out écolo fait sourire, et discrédite son camp politique quant à l’importance que celui-ci accorde à la protection de la nature. Le camp national se doit de réfléchir au-delà d’un soutien inconditionnel à la chasse s’il veut apparaître comme un acteur valable de cette histoire. Sans aller jusqu’à ce que certains appelleraient un virage bobo-écolo, les militants doivent se réapproprier l’espace rural. Et intégrer une problématique énorme, celle de l’artificialisation des sols. Un problème environnemental majeur, mais qui recouvre des enjeux agricoles, fonciers et paysagers. Ah, le paysage, une valeur importante à défendre lorsqu’il s’agit de lutter contre les parcs éoliens. Ces derniers n’étant que l’arbre qui cache la forêt. Car si ceux-ci s’implantent partout au mépris des bosquets, c’est dans un paysage où l’on a arraché les haies pour laisser place à une agriculture intensive (le cas de l’Eure-et-Loir est emblématique à ce sujet). Le camp national doit investir cette question, se proposer à des plans de sauvegarde, et aller au-delà de la posture dont il se contente trop souvent, soutenir la pratique de la chasse face à des mouvements de plus en plus radicaux. Sans aller jusqu’à défiler pour une Marche-Climat, il y a la possibilité d’établir un programme simple, précis. La protection des espèces animales passe aussi par la réappropriation d’un bestiaire sauvage que les jeunes générations connaissent de moins en moins alors que certaines espèces emblématiques font le retour en France grâce au programme de renaturation. Autant d’enjeux de territoire que les souverainistes doivent s’approprier dans la droite ligne des rois de France, « empereurs en leur royaume ».

 Archibald Draber

[1] http://www.oncfs.gouv.fr/Connaitre-les-especes-ru73/Le-Grand-Tetras-ar642

[2] http://www.oncfs.gouv.fr/Fiches-juridiques-chasse-ru377/La-chasse-dans-les-espaces-proteges-ar1219

[3] https://aspas-reserves-vie-sauvage.org/

[4] https://www.youtube.com/watch?v=7z8c1UNy7Vw&ab_channel=RichardsurTerre

[5] https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2020/05/08/xavier-bertrand-signe-des-cheques-en-blanc-aux-chasseurs/

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