« Crise sanitaire, inceste… Vers la guerre des libertaires », par Henri Feng

En France, comme ailleurs dans le monde, la pandémie de Covid-19 n’en finit pas de gâcher ou de détruire des vies, que ces dernières soient confinées ou pas. En bref, quand la modernité est sommée de retourner au Moyen-âge. Pourtant, s’exprime progressivement la volonté de repenser la fracture générationnelle entre les boomers et les millennials, autrement dit entre les soixante-huitards et les 20-40 ans. Car, jusque-là, il s’agissait toujours de protéger les natifs des années 30 aux années 50, ceux-ci étant les plus impactés par ce virus respiratoire. Sur ce point précis, on remarque que les différences culturelles entre l’Orient et l’Occident n’avaient pas franchement pesé. Mais, à présent, des observateurs remettent en question l’obligation de protéger les anciens, y compris par rapport à la stratégie vaccinale, et ce, à l’issue d’une année 2020 si impactée par le coronavirus et ses effets en matière de coercitions.

Par exemple, l’épidémiologiste Martin Blachier a déclaré, au détour d’un bla-bla coutumier sur les chaînes d’information en continu – CNews en l’occurrence, le 7 janvier –, que vacciner prioritairement les patients des EHPAD, qui « attendent la mort », ne vise que la baisse artificielle du nombre de décès quotidien du Covid. Une sortie de route, aux yeux des bien-pensants, mais qui a le mérite d’exprimer l’exaspération de la dernière génération de libéraux-libertaires contre ses pères, non moins libéraux-libertaires, et en dépit du fait qu’on finit toujours par être le « vieux con » d’un autre.

Ainsi, dans cette nouvelle guerre des boutons, où chacun tient à se dédouaner de ses responsabilités selon des tendances individualistes radicalisées, nul n’échappe au besoin de tuer le père. Puisqu’il est ressenti, ici, la nécessité de liquider l’héritage des haineux de l’héritage, pour qui penser était dire « non ». Avoir toujours dix-sept ans afin de « vivre sans temps mort, jouir sans entraves ». Voilà pourquoi les baby boomers ne pouvaient pas reconnaître leurs monstres, partagés entre la beuverie de fin de journée et la nouvelle sexualité, cette dernière soumise au culte du latex contre le don de la chair, le crasseux et le libidineux étant écartés par idolâtrie du jouet (sexuel) et de l’image (de marque) : la gauche face à la gauche, si ce n’est les Lumières face aux Lumières. Encore et toujours, Apollon face à Dionysos, dans une époque décidément tragique. Telle une énième prophétie de Nietzsche.

Que de ressentiment et de nihilisme, comme on le voit à travers l’affaire Olivier Duhamel, le politologue étant subitement accusé – en fin de carrière tant médiatique que métapolitique –, par son ex-belle-fille Camille Kouchner (fille de Bernard), d’avoir imposé à son frère jumeau des relations sexuelles alors que celui-ci était adolescent, le tout sur fond de coup éditorial (via le livre-témoignage La familia grande, publié par les éditions du Seuil) et de règlement de comptes, le compagnon de Madame, Louis Dreyfus, étant l’actuel président du directoire du quotidien Le Monde (depuis 2010). D’ailleurs, ce dernier figurait sur la liste d’un dîner du club d’influence Le Siècle, dont un des membres historiques fut Olivier Duhamel lui-même (liste datant du 27 janvier 2010, et figurant dans le numéro 2 de la revue Front populaire, à la page 98). En résumé, crime et châtiment au sein de la « gauche caviar », ou le marigot germanopratin dans ses splendeurs et ses indécences. Un beau mélange d’entre-soi, de moi et de Ça, où les principaux acteurs n’hésitent plus (enfin) à cracher sur leurs modèles, à savoir les défenseurs de la pédophilie à la sortie des années 70, tels que les Sartre, Beauvoir, Foucault, Deleuze, Derrida, Glucksmann, Lang, Cohn-Bendit et Kouchner père ! Et, comme dans les affaires Polanski, la moraline tend à dissoudre, d’un même geste, l’immoralité et l’amoralité, le matérialisme des Lumières devant logiquement sombrer dans ses méandres, jusqu’aux égouts, entre les rats et les zombies. Car la « libération de la parole », qui a cours depuis l’affaire Harvey Weinstein, ainsi que son #MeToo – slogan et credo à la fois –, ne pouvaient que prolonger la propension moderne au déballage, par l’#MeTooInceste. De fait, le piège est total : la politique substituée par la morale, même s’il va de soi que toucher aux enfants est ce qu’il y a de plus impardonnable. Puisque, dans cette société où tout est spectacle (selon Guy Debord), le drame individuel est malheureusement appelé à se noyer dans le témoignage télévisuel.

Donc, on observe deux processus très différents : l’un sanitaire, l’autre culturel. Mais seulement en apparence, parce que ceux-ci manifestent le même processus idéologique : l’ordre libertaire qui veut faire la nique à l’ordre libéral, « interdit d’interdire » à « faites ce que je vous dis, ne dites pas ce que je fais », l’ensemble rendant possible des sociétés déterminées et par le sadisme et par le puritanisme. Ainsi, il n’est pas étonnant que les générations du jour et du lendemain se retrouvent déchirées entre l’alcool et le formol, entre le besoin d’interaction sociale et la volonté de mise à distance, entre le chaud et le froid ; in fine, entre l’humain et le transhumain. Comme si, des années sida aux années corona, il n’y avait plus qu’un pas, le masque remplaçant le préservatif dans nos inconscients collectifs.

En conclusion, nous assistons bel et bien à un tournant dans l’histoire des idées : non pas uniquement au retournement d’une gauche contre elle-même, mais à une véritable révolution dans les rapports sociaux, dans la mesure où l’actuelle crise sanitaire est, et aura été, le catalyseur des dérives auxquelles conduit nécessairement la démocratie libérale, avec son lot de fétichisme, d’aliénation, de schizophrénie ou d’hyperconsommation. Là où l’être humain mue à la manière d’un serpent : un changement de peau pour se reproduire à l’infini. Voilà qui signifie que l’homme s’annihile en se renouvelant, et inversement. Nietzsche l’avait annoncé : « Aujourd’hui, nous ne voyons rien qui veuille devenir plus grand, nous pressentons que tout va s’abaissant, s’abaissant toujours, devient plus mince, plus inoffensif, plus prudent, plus médiocre, plus insignifiant, plus chinois, plus chrétien – l’homme, il n’y a pas de doute, devient toujours ʺmeilleurʺ… Tel est le funeste destin de l’Europe – ayant cessé de craindre l’homme, nous avons du même coup cessé de l’aimer, de le vénérer, d’espérer en lui et même de le vouloir. Désormais le spectacle qu’offre l’homme fatigue – qu’est-ce aujourd’hui que le nihilisme, sinon cela ?… Nous sommes fatigués de l’homme… »[1].

Henri Feng

[1] F. Nietzsche, La généalogie de la morale, traduction d’Isabelle Hildenbrand et de Jean Gratien, Gallimard, « folio-essais », 1971, Première dissertation, §12, page 44.

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