“Charles de Gaulle, mythifié mais trahi” (III/III), par Arnaud Imatz

À 130 ans de la naissance, 80 ans de l’ « Appel » et 50 ans de la mort

Retrouver ici la deuxième partie de cet article

III. Le président de la Ve République – La pensée gaullienne

Avec ses fidèles, de Gaulle crée, en 1947, le Rassemblement du Peuple Français (RPF), mouvement qui aura au début un bon nombre d’élus à l’Assemblée mais qui déclinera ensuite jusqu’à sa dissolution en 1953. Au cours de ces années, le Général se méfie en particulier de l’influence du PCF, des communistes et de leurs leaders, dont il dit régulièrement  qu’ils sont au service de l’URSS, qu’ils ont un projet de domination de l’Europe et que leur but, inavoué et inavouable, est de soumettre le pays à une domination étrangère. En 1951, de Gaulle rejette le caractère supranational  de la  Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et désapprouve au non de la souveraineté nationale le projet d’une  Communauté européenne de défense (CED). Il se rallie en revanche à l’idée de l’intégration européenne et approuve l’entrée de la France dans la Communauté économique européenne (CEE) à la suite de la signature du traité de Rome en 1957. Homme de lettres, depuis sa jeunesse, il met à profit la « traversée du désert », pour rédiger les trois tomes de ses Mémoires qu’il publie en 1954, 1956 et 1959.

De Gaulle, un président de la République d’exception

Au début de 1958, les évènements d’Algérie se précipitent. L’inquiétude et la colère s’emparent des Français d’Algérie et des chefs d’état-major de l’armée car des rumeurs circulent sur des négociations entre le gouvernement et les indépendantistes du FLN. Le 13 mai, une grande manifestation est prévue à Alger. Pour calmer la foule, le général Massu, un gaulliste de toujours, préside un comité de salut public et demande qu’en France soit constitué un gouvernement de salut public présidé par le général de Gaulle. Le 15, le général Salan harangue la foule et s’écrie « Vive de Gaulle ! » Le 16 mai, à Paris, au Palais Bourbon, le leader socialiste Guy Mollet se rallie à la solution de Gaulle. Après avoir été reçu, le 29 mai, par le président de la République, René Coty, qui lui confie la mission de constituer un gouvernement,  le Général se présente devant l’Assemblée nationale, le 1er juin, pour recevoir l’investiture de président du Conseil et obtenir des pouvoirs étendus en vue de préparer de nouvelles institutions (329 voix pour 224 voix contre).

Le 7 juin 1958, de Gaulle effectue un voyage en Algérie où il prononce les mots malheureux : « je vous ai compris ». Il donne à tort l’impression de s’engager en faveur de l’Algérie française et de l’assimilation. Les Français d’Algérie et beaucoup d’officiers supérieurs ne lui pardonneront jamais d’avoir cultivé ainsi le malentendu. En fait, de Gaulle a compris que la France n’a plus l’énergie nécessaire pour un destin impérial. Il anticipe le danger d’une invasion de la métropole par des populations africaines nombreuses, à la religion islamique conquérante. Il sait aussi que le monde a changé et que la France et l’Europe doivent établir avec les peuples des anciennes colonies des rapports nouveaux fondés sur l’interdépendance et le respect des différences.

Dès le  24 août 1958, de Gaulle engage à Brazzaville le processus de décolonisation de l’Afrique noire en suggérant qu’une Communauté d’États autonomes franco-africains succède à l’empire colonial. Cette « Union française »  sera le creuset de l’indépendance des États de l’Afrique noire francophone deux ans plus tard. Quatorze États africains francophones accèdent ainsi à l’indépendance. Le 16 septembre 1959, constitue un tournant dans la politique algérienne. Lors d’une allocution de Gaulle propose « le droit des Algériens à l’autodétermination ». Le 8 janvier 1961, les Français approuvent par référendum le principe de l’autodétermination, de l’indépendance de l’Algérie. En réponse, les Français d’Algérie s’insurgent ; à Alger c’est la semaine des barricades (24 janvier – 2 février). Mais le 8 avril 1962, 90 % des Français approuvent par référendum les accords d’Évian prévoyant l’indépendance de l’Algérie. Le 22 avril 1961, une tentative de putsch militaire éclate à Alger ; elle échoue au bout de quatre jours, l’armée demeurant majoritairement fidèle à de Gaulle. Bon nombre de gaullistes, résistants de la première heure, tels l’ethnologue, ex-ministre Jacques Soustelle ou le sociologue Jules Monnerot, auteur de Sociologie du communisme (un classique de la pensée du XXe siècle, publié en 1949 et augmenté en 1963) s’éloignent désormais définitivement du Général. D’autres, tels le ministre et futur premier ministre Michel Debré, qui avait d’abord été partisan de l’Algérie française, ou le politologue Julien Freund, auteur du plus important ouvrage français de politologie du  XXe siècle  L’essence du politique, restent indéfectiblement liés au gaullisme.

Il semble que la position du Général ait été dictée par la nécessité de mettre la France à l’abri de l’islam conquérant que lui avait décrit Malraux. En mars 1959, deux mois après son installation à l’Elysée, de Gaulle livre le fond de sa pensée à Alain Peyrefitte sur les raisons qui l’ont conduit à offrir son indépendance à l’Algérie. « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France, nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne. » « Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibris (il pense alors à son ex-ami Soustelle), même s’ils sont très savants ». « L’intégration c’est une entourloupe pour permettre que les musulmans, qui sont majoritaires en Algérie à dix contre un, se retrouvent minoritaires dans la République française à un contre cinq. C’est un tour de passe-passe puéril ! On s’imagine qu’on pourra prendre les Algériens avec cet attrape-couillon. Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix pendant que la population française restera presque stationnaire ! ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Élysée ? » « On se rendra peut-être compte que le plus grand de tous les services que j’ai pu rendre au pays, ce fut de détacher l’Algérie de la France ; et que, de tous, c’est celui qui m’aura été le plus douloureux. Avec le recul, on comprendra que ce cancer allait nous emporter. On reconnaîtra que l’« intégration », la faculté donnée à dix millions d’Arabes, qui deviendraient 20, puis quarante [ils sont aujourd’hui plus de 42 millions, NDLA], de s’installer en France comme chez eux, c’était la fin de la France. »

En mai 1963, en Conseil des ministres, il insiste à nouveau : « J’attire votre attention sur un problème qui pourrait devenir sérieux. Il y a eu 40 000 immigrants d’Algérie en avril. C’est presque égal au nombre de bébés nés en France pendant le même mois. J’aimerais qu’il naisse plus de bébés en France et qu’il y vienne moins d’immigrés. Vraiment, point trop n’en faut ! Il devient urgent d’y mettre bon ordre ! » Aucun homme politique n’oserait aujourd’hui ouvrir un tel débat avec les arguments utilisés hier par de Gaulle sans risquer de passer sous les fourches caudines des censeurs et inquisiteurs, des gardiens modernes de la pensée unique, pire, sans subir immédiatement les foudres de la loi.

Quoi qu’il en soit les Français doivent au Général la fin de la guerre d’Algérie. Lui seul est  parvenu à résoudre le terrible conflit qui déchirait la France depuis des années. Mais les conditions dans lesquelles il l’a fait et les méthodes qu’il a employées restent discutables et discutées. De Gaulle dira à la fin de sa vie à propos de Franco, « Tout bien pesé, le bilan de son action est positif pour son pays. Mais, Dieu, quil a eu la main lourde ». Il n’est sans doute pas exagéré de reprendre ici ses sévères propos quand on sait  le drame vécu par les Harkis et les Français d’Algérie.

Le 28 octobre 1962, après une crise politique d’une rare violence, qui met aux prises les partisans d’un référendum et les parlementaires de l’opposition réclamant la révision de la Constitution via la majorité du Congrès, l’Assemblée nationale est dissoute. Finalement de Gaulle l’emporte et un référendum populaire est organisé sur l’élection du président de la République au suffrage universel. Le projet est approuvé par le peuple avec 62, 25% des voix pour. De Gaulle a toujours souhaité écarter les intermédiaires de la caste politicienne trop indifférents aux préoccupations du peuple. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait vu se dresser contre lui « tous les éclopés de l’histoire contemporaine », une vaste coalition hétérogène de politiciens professionnels allant des droites radicales et traditionnelles, aux libéraux et démocrates-chrétiens en passant par les socialistes et les communistes.

Mais de son côté, le gaullisme a l’avantage de rassembler des hommes politiques dont les origines et les convictions sont nombreuses : des Jacobins, des gestionnaires conservateurs, des libéraux réformistes, des radicaux, des sociaux-démocrates, des républicains de gauche, voire d’extrême-gauche, des intellectuels indépendants, des technocrates, des maurrassiens et des nationalistes disciples de Péguy ou de Barrès. Le gaullisme sociologique déborde largement l’électorat de la droite modérée (libérale- conservatrice et démocrate-chrétienne) et de la droite radicale. Il rallie une importante fraction de l’électorat de gauche, séduite par le charisme du Général et par son désir de concilier ordre et progrès.

À cette époque, des pamphlets à succès, publiés dans de prestigieuses maisons d’édition, circulent contre de Gaulle. L’anarchiste de droite, Jacques Laurent, publie Mauriac sous de Gaulle (1964), libelle dans lequel il blâme « le Chef qui exerce le pouvoir absolu », et prétend même que la France « vit sous une forme de tyrannie ». Les partisans de l’Algérie française ne lui pardonnent pas d’avoir fait fusiller le colonel Bastien Thierry chef des conjurés lors de la tentative d’assassinat  du Petit-Clamart, le 11 mars 1963.  Des parlementaires et anciens ministres, comme  le vieux Paul Reynaud (centriste de droite), Gaston Monnerville (Gauche démocratique) ou François Mitterrand (UDSR-Union démocratique et socialiste de la Résistance) ne sont pas les moins virulents. Paul Reynaud déclare que le président de Gaulle a violé la Constitution et insulté le Parlement. Mitterrand publie son pamphlet Le coup d’État permanent(1964), pour dénoncer la pratique du « pouvoir personnel » et la faiblesse du parlement marginalisé. Il appelle à voter non au référendum sur la Constitution de la Ve République (1958) et non au référendum sur l’élection au suffrage universel (1962). François Mitterrand est alors connu pour l’attentat de l’Observatoire, un faux attentat mené contre lui en 1959. Inévitable ministre de la IVe République alors en perte de vitesse, il a commandité cet attentat dans le but de regagner un peu de crédit auprès de l’opinion publique. De Gaulle, qui avait parfois la dent dure, le gratifiait de surnoms peu flatteurs : « le Rastignac de la Nièvre », « l’Arsouille » (voyou) ou « le Prince des politichiens ». Inculpé pour « outrage à magistrat », Mitterrand a bénéficié d’une loi d’amnistie du gouvernement Pompidou (loi de 1962, complétée en 1966) qui a arrêté les poursuites judiciaires contre lui en 1966.

La référence au coup d’État pour censurer l’arrivée et l’exercice du pouvoir de De Gaulle est un leitmotiv de ses adversaires. On sait que les traditions libérales et socialistes européennes  ont été marquées par de nombreux recours à des putschs, coups d’État et autres pronunciamientos (au XIXe siècle pour la première et au tournant du XXe siècle pour la seconde); mais il n’en demeure pas moins qu’au lendemain de la IIe Guerre mondiale, au nom de la démocratie représentative, les représentants de ces deux tendances cherchent à sacraliser la légitimité démocratique d’origine du pouvoir (aux dépens de la légitimité d’exercice).  De Gaulle, qui ne se laissait pas abuser par leurs arguties juridiques, disait à ce propos : « […] bon nombre de professionnels de la politique, […] ne se résignent pas à voir le peuple exercer sa souveraineté par-dessus leur intermédiaire […]». Mais paradoxalement, l’histoire a montré que de Gaulle était beaucoup plus démocrate que ses successeurs. C’est avec dignité, et sans faire le moindre commentaire, qu’il a quitté ses fonctions en 1969, après un référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation repoussées par 52,41 % des suffrages.

À l’inverse, en 1986, lorsque les élections législatives ont porté au pouvoir une majorité de droite, François Mitterrand, pourtant si critique envers les institutions de la Ve République, est resté à son poste et a pris Jacques Chirac comme  premier ministre installant ainsi la première cohabitation contre nature et stérile. En 1997, au lendemain de la dissolution malheureuse de l’Assemblée, Chirac s’est lui aussi maintenu à l’Élysée prenant le socialiste Lionel Jospin comme premier ministre. En 2005, à nouveau, après avoir perdu le référendum sur le projet de constitution européenne Chirac se garde bien de prendre la porte de sortie. Enfin, en 2007, Nicolas Sarkozy fait ratifier par l’Assemblée nationale et avec l’aide des centristes et des socialistes le traité de Lisbonne sur la nouvelle Constitution européenne, alors que celui-ci a été rejeté par le peuple lors du référendum du 29 mai 2005. Aucun référendum n’a plus jamais été organisé depuis. La conception de la démocratie qu’ont les chefs d’État qui ont succédé à de Gaulle est, le moins qu’on puisse dire, à géométrie variable.

Outre les institutions de la Ve République, héritage sur lequel les Français vivent encore, il faut ajouter au nombre des succès du Général l’indépendance nationale (avec la force de dissuasion nucléaire, la sortie du commandement intégré de l’OTAN et le retour aux grands équilibres économiques et financiers), la réconciliation franco-allemande (traité d’amitié de coopération franco-allemande du 22 janvier 1963) et les ordonnances sur l’intéressement des salariés aux bénéfices et la participation (7 janvier 1959 et 17 août 1967). Ces textes permettent « une participation collective aux résultats de l’entreprise ou de l’établissement », « une participation au capital ou à une opération d’autofinancement » et « une participation à l’accroissement de la productivité ».

Aux yeux de De Gaulle, la participation devait couronner son œuvre sociale. Mais elle se heurtera à l’hostilité conjointe du  patronat, qui craignait l’arrivée des soviets dans l’entreprise, et des syndicats, qui considéraient  toute cogestion comme un phénomène de collaboration de classe. À noter enfin, qu’après l’intervention directe de sa femme Yvonne, de Gaulle acceptera de soutenir la loi du député Lucien Neuwirth autorisant l’usage de la pilule contraceptive. Au conseil des ministres du 7 juin 1967, de Gaulle, hésitant et même réticent, disait encore, selon Alain Peyrefitte, « Les mœurs se modifient, nous n’y pouvons à peu près rien. » Mais « il ne faut pas faire payer les pilules par la Sécurité sociale. Ce ne sont pas des remèdes ! Les Français veulent une plus grande liberté de mœurs. Nous n’allons quand même pas leur rembourser la bagatelle ! » La loi autorisant la vente de la pilule contraceptive sera finalement adoptée en décembre 1967. Et c’est en 1974, sous la présidence du libéral-conservateur, Giscard d’Estaing, que la ministre de la santé, Simone Veil, fera adopter le principe de son remboursement par la sécurité sociale.

Le 19 décembre 1965, de Gaulle est réélu président de la République contre François Mitterrand avec 54,5 % des suffrages. Ce second mandat sera marqué par trois virulentes polémiques, restées fameuses, qui débordent largement le cadre de la France. Après la fin de la guerre d’Algérie, le Général peut dénoncer pleinement toute forme de colonisation et il ne s’en prive pas. Il soutient les politiques d’indépendance, d’équilibre, de paix et de non alignement et défend le principe de l’intégrité territoriale. Alors que les États-Unis combattent au Viet Nam, dans un discours prononcé à Phnom Penh, le 1er septembre 1966, de Gaulle critique l’intervention américaine et affirme le droit de peuples à disposer d’eux-mêmes. Le 24 juillet 1967, dans un discours à Montréal, il soutient les intérêts des « Français du Canada »  et la souveraineté du Québec (« Vive le Québec libre ! »), ce qui ne manque pas de choquer les canadiens anglophones (le Time le traite même de « dictateur sénile ») mais aussi une grande partie des milieux politiques et médiatiques de l’Hexagone qui manifestent leur forte réprobation (Il en est ainsi notamment du Monde, du Figaro et des politiciens antigaullistes, tels Pleven ou Lecanuet, mais aussi de gaullistes, comme le premier ministre Georges Pompidou, qui juge le propos excessif).

Cela étant, c’est sans doute la Conférence de presse du 27 novembre 1967, cinq mois après la Guerre des Six jours (5 au 10 juin 1967), au cours de laquelle Gaulle traite le peuple juif de « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » et condamne Israël pour avoir attaqué les pays arabes, qui soulève le plus de passions. De Gaulle prend position à rebours de la plupart des responsables politiques et des principaux médias ce qui entraine un déluge de critiques venimeuses (C’est le cas des directeurs du Monde Hubert Beuve-Mery, Jean Daniel du Nouvel Observateur et de Jean-Jacques Servan Schreiber de l’Express, mais aussi des rédacteurs du Populaire de la SFIO, de l’Aurore, et du Figaro). Raymond Aron va même jusqu’à lui reprocher de « réhabiliter l’antisémitisme », accusation hystérique réfutée énergiquement par David Ben Gourion. En réalité, de Gaulle considère la création d’Israël comme « une nécessité historique », « un fait accompli » ; « nous n’admettrions pas qu’il fut détruit »,  disait-il, et encore : « La France vous aidera demain, comme elle vous a aidé hier, à vous maintenir quoi qu’il arrive. Mais elle n’est pas disposée à vous fournir les moyens de conquérir de nouveaux territoires. Vous avez réussi un tour de force. Maintenant n’exagérez pas ».  De Gaulle  refuse  la conquête de territoires par la force et affirme la nécessité du dialogue avec l’OLP (Organisation pour la libération de la Palestine) et le droit à l’autodétermination des palestiniens.

Rien ne laisse alors présager que moins de six mois plus tard il devra faire face à des émeutes initiées par des étudiants gauchistes, libertaires et marxistes puis relayées par l’ensemble de l’opposition de gauche. « La réforme oui, la chienlit non » aurait dit de Gaulle en privé. En vérité, il ne se pardonnera pas d’avoir été surpris par ces événements. Selon son fils Philippe, il confessait : « J’ai failli. J’ai failli parce que le propre de quelqu’un qui gouverne, c’est de prévoir. Et là, je n’ai rien vu, je n’ai rien prévu. Certes, je n’ai pas été le seul dans ce cas […]. Mais ce n’est pas une excuse ».

Le 27 mai 1968, quelques heures après avoir participé au meeting du stade Charléty (organisé entre autre par l’UNEF, le PSU et la CFDT), François Mitterrand propose la formation d’un « gouvernement provisoire de gestion » dirigé par Mendès France. Mais le vieux lion, se réveille et se ressaisit enfin. Assuré du soutien des forces armées de la République, après sa visite impromptue au général Massu, le 29 mai 1968, de Gaulle rentre à Paris et en appelle à la résistance civique. Le lendemain, une gigantesque manifestation de près d’un million de personnes se concentre sur les Champs Élysée pour défendre les institutions. Le 30 juin, les élections législatives marquent l’échec de l’opposition. Les gaullistes et leurs alliés obtiennent la majorité absolue des sièges à l’Assemblée : 358 sur 485. Mais cette victoire sera entachée un an plus tard par le succès du « non » au référendum sur la régionalisation, immédiatement suivi de la démission du premier président de la Ve République. D’avril à septembre 1970, de Gaulle publiera un recueil de discours et de messages puis ses Mémoires d’espoir. Il s’éteindra à la Boisserie le 9 novembre 1970 à 19h30.

Le 10 septembre 1966, à bord du croiseur De Grasse, Charles de Gaulle avait confié à son ministre, futur mémorialiste Alain Peyrefitte ces quelques mots qui définissent l’essence du gaullisme : « Nous avons essayé d’inventer un nouveau régime, une troisième voie entre l’oligarchie et la démocrassouille. »

Quelques réflexions sur  la pensée gaullienne

Au centre de la pensée gaullienne, il y a la volonté de réconcilier l’idée nationale et la justice sociale. De Gaulle sait qu’on ne peut assurer la liberté, la justice sociale et le bien public sans défendre simultanément la souveraineté et l’indépendance nationale (politique, économique et culturelle). Passion pour la grandeur de la nation, aspiration à l’unité nationale, éloge de l’héritage de l’Europe chrétienne, revendication de l’Europe de Brest à Vladivostok, résistance contre toute domination étrangère (américaine ou soviétique), non-alignement sur le plan international, démocratie directe (suffrage universel et référendum populaire), antiparlementarisme, troisième voie ni capitaliste, ni collectiviste, planification indicative, « ordolibéralisme », association capital-travail ou participation, immigration sélective et préférence nationale, sont les grandes lignes de force du gaullisme.

Les nombreux liens que de Gaulle a noués au cours des années trente avec divers milieux politico-intellectuels ont contribué à la formation du tercérisme gaulliste. De par ses racines familiales, de Gaulle a très tôt reçu l’empreinte du double catholicisme social (celui des traditionalistes, tels Armand de Melun, Albert de Mun, René de la Tour du Pin et celui des libéraux, tels Ozanam et Lammenais). Il a également lu Maurras dans les années 1910, comme bon nombre d’officiers de sa génération ; son père était d’ailleurs abonné à l’Action Française. Mais s’il se reconnait dans la primauté de la politique étrangère, la vision traditionnelle de la lutte des États, l’indifférence aux idéologies qui passent alors que les nations demeurent, l’antiparlementarisme, l’État fort et l’exaltation de l’indépendance nationale, que le « maître de Martigues » proclame, de Gaulle récuse le nationalisme intégral et notamment l’antisémitisme d’État, lui préférant la philosophie de Bergson, la mystique de l’idée républicaine de Péguy et le nationalisme de Barrès (l’auteur de Les diverses familles spirituelles de la France). Comme Barrès, il défend l’idée d’une histoire nationale unitaire qui inclut l’Ancien régime et la Révolution de 1789, dans laquelle la République est un fait acquis. Abonné aux Cahiers de la Quinzaine, avant le premier conflit mondial, de Gaulle revendique expressément  Péguy au nombre des ses maîtres. N’oublions pas non plus l’un de ses auteurs de prédilection Châteaubriant, qu’il lira et relira durant toute sa vie.

Dans les années 1930, de Gaulle fréquente le salon littéraire de Daniel Halévy, historien et essayiste, grand connaisseur de Proudhon (anarchiste), Sorel (syndicaliste-révolutionnaire) et Péguy (catholique nationaliste). Il participe également aux réunions du cercle d’un vieux militaire à la retraite, dreyfusard et anticonformiste, le colonel Émile Mayer. Proche de la gauche socialiste, Mayer lui fait rencontrer, outre son futur ami l’avocat Jean Auburtin, plusieurs hommes politiques, tels Paul Reynaud, Joseph Paul-Boncour, Marcel Déat, Édouard Frédéric-Dupont, Camille Chautemps, Alexandre Millerand ou Léon Blum. C’est grâce au colonel Mayer qu’il entre en contact avec Daniel-Rops (Henry Petiot). Ces nouvelles connaissances lui permettront de donner davantage d’écho à ses écrits militaires.

De Gaulle participe aussi aux réunions et aux colloques de la Ligue de la Jeune République, résurgence politique, après sa condamnation par Pie IX, du Sillon, le mouvement catholique progressiste de Marc Sangnier. En 1933, il contribue aux débats organisés par L’Aube, journal proche de la CFTC, qui sera dirigé un peu plus tard par Georges Bidault. En 1934, il s’abonne à la revue Sept, créée par les dominicains, puis, en 1937, à l’hebdomadaire qui lui succède Temps présent en même temps qu’il adhère aux Amis de Temps présent. Ouvertement catholiques, ces deux revues et ce cercle se situent politiquement au centre gauche. Enfin, et surtout, facteur décisif dans la formation du Général, sans doute bien plus important que ses contacts avec les représentants de la démocratie chrétienne, Charles de Gaulle fréquente les membres d’Ordre Nouveau. Il participe régulièrement aux réunions de l’O.N. groupe de réflexion personnaliste qui, avec la Jeune droite et la revue Esprit, constitue l’un des trois grands courants des « non-conformistes des années trente ».

Créé par Alexandre Marc-Lipiansky, Arnaud Dandieu et Robert Aron, l’Ordre Nouveau publie, de mai 1933 à septembre 1938, une revue éponyme, qui se réclame d’une troisième voie sociale, qui se veut anti-individualiste et anti-collectiviste, anticapitaliste et anticommuniste, antiparlementaire et antifasciste, anti-belliciste et anti-pacifiste, patriote mais non nationaliste, traditionaliste mais non conservatrice, réaliste mais non opportuniste, socialiste mais non matérialiste, personnaliste mais non anarchiste, enfin, humaine mais non humanitariste[1]. Dans le domaine économique, il s’agit de subordonner la production à la consommation. L’économie telle qu’elle est conçue par les rédacteurs de la revue Ordre Nouveau  doit comprendre à la fois un secteur libre et un secteur soumis à la planification. « Le travail n’est pas une fin en soi ». La démarche « ni de droite, ni de gauche » de la revue et du groupe se fixe comme objectif de mettre les institutions au service de la personnalité, de subordonner à l’homme un État fort et limité, moderne et technicien.

On retrouve dans ce « non-conformisme des années trente », comme dans la pensée sociale chrétienne, trois thèmes fondamentaux chers à de Gaulle : le primat de l’homme, le refus de l’uniformisation, et le souci du respect de l’individualité dans la collectivité ; ce qui sous-entend, bien sûr, une place importante faite au principe de subsidiarité. Dans un intéressant article du Figaro « De Gaulle à la lumière de l’Histoire » (4-5 septembre 1982), l’historien gaulliste et protestant, Pierre Chaunu, avait attiré mon attention, pour la première fois, sur les similitudes et les convergences qui existent entre la pensée du Général de Gaulle et celles tout à la fois des personnalistes non-conformistes français, du national-syndicaliste espagnol José Antonio Primo de Rivera[2] et de divers auteurs de la Révolution conservatrice allemande. Ce parallélisme frappant se retrouve également dans le cas de la pensée du  fondateur de la République démocratique irlandaise, dirigeant du Fianna Fáil, Eamon de Valera. Mais encore faut-il un minimum d’ouverture d’esprit pour l’admettre sans sombrer pour autant dans la caricature et la propagande.

En fait, ces aspirations politiques, qui ont pour toile de fond les thèmes de « civilisation des masses » et de « société technicienne » (traités en particulier  par Ortega y Gasset) se retrouvent chez de très nombreux intellectuels européens des années trente qui ne sont pas réactionnaires,  mais qui cherchent une synthèse, une réconciliation en forme de dépassement dialectique [« Être de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale », écrit José Ortega y Gasset dans sa Préface pour le lecteur français à La Révolte des masses (1937)].Comme tous ces penseurs, de Gaulle n’est en rien un conservateur réactionnaire. Il admet la civilisation des masses et la technique ; il n’y a chez lui aucune nostalgie pastorale. Le gaullisme et le personnalisme des non-conformistes des années trente ne divergent vraiment que dans la conception de la nation : la défense gaullienne de l’unité, de l’indépendance et de la souveraineté de la nation s’oppose au fédéralisme européen des personnalistes. Il n’en reste pas moins que de Gaulle souhaitera toujours défendre une doctrine politique qui va dans le même sens que celle des personnalistes, marquée par la volonté de dépasser la droite et la gauche.

Toute sa vie durant, de Gaulle cherchera à trouver un système nouveau, une « troisième voie » entre le capitalisme et le communisme. En 1966, époque où il semble intéressé par l’ordo-libéralisme de Walter Eucken et Wilhelm Röpke, il écrit à Marcel Loichot : « Peut-être savez-vous que depuis toujours, je cherche, un peu à tâtons, la façon pratique de déterminer le changement, non point du niveau de vie, mais bien de la condition de l’ouvrier. Dans notre société industrielle, ce doit être le recommencement de tout, comme l’accès à la propriété le fut dans notre ancienne société agricole ». Toute sa vie il se refusera à se positionner sur l’axe droite/gauche. Pour lui, la droite ou la gauche ne sont que des références politiciennes qui lui sont parfaitement étrangères : «  être gaulliste, dit-il en 1965, c’est n’être ni à gauche, ni à droite, c’est être au-dessus, c’est être pour la France ». Et encore « La France, c’est tout à la fois, c’est tous les Français. Ce n’est pas la gauche, la France ! Ce n’est pas la droite, la France !… maintenant comme toujours, je ne suis pas d’un côté, je ne suis pas de l’autre, je suis pour la France » (15/12/1965).

Dans les années trente, de Gaulle ne considère pas la question sociale comme primordiale. Un officier supérieur doit s’attacher d’abord et avant tout à la mise en œuvre des meilleurs moyens de l’indépendance de la nation. Dans une lettre du 13 novembre 1937 à son ami Jean Auburtin, il s’en explique : « Pour moi, je suis dans les chars jusqu’au cou ». Dans cet immédiat avant-guerre, tout semble se ramener pour lui à des phénomènes psychologiques de jalousie et d’envie, d’un côté, d’orgueil et d’égoïsme, de l’autre. Avant d’être un penseur social, le général de Gaulle sera toujours un philosophe de la souveraineté, de l’indépendance et de la liberté. Mais sa pensée sociale va émerger à Londres, pendant les années de guerre, après le long silence des années vingt et trente. Le premier discours du général de Gaulle où apparaît la question sociale est celui de l’Albert Hall, le 15 novembre 1941, un mois et demi après la Charte du Travail promulguée par le régime de Vichy, le 4 octobre 1941. Le discours d’Oxford, du 25 novembre 1941, est aussi essentiel pour comprendre la pensée du Général car il y évoque le rôle de la machine, l’avènement des masses et le conformisme collectif qui battent en brèche les libertés individuelles. L’économie est certes importante, mais elle n’est qu’un moyen au service de fins plus hautes. Dès lors, tout système où l’économie est une fin en soi, qu’il s’agisse du capitalisme sauvage ou du collectivisme totalitaire se trouve écarté. Le gaullisme pose comme postulat la primauté de l’homme sur l’économique, sur le technologique et sur tout système doctrinaire.

S’il admet les partis, les syndicats et les notables, leur concédant la gestion de la politique au jour le jour, de Gaulle dénie à quiconque le droit de remettre en cause les grandes options de sa politique nationale et internationale. Contempteur de « la classe papoteuse, ragotante et jacassantes », critique sévère de l’inconsistance, de l’inefficacité et de l’esprit d’abandon de la gauche, le Général dénonce impitoyablement la bêtise et l’immobilisme de la droite. Ses critiques les plus acerbes s’adressent aux classes privilégiées, à la bourgeoisie d’argent et du savoir, qu’ils jugent trop souvent blasée, malsaine et gangrenée, et à ses porte-paroles de la faune journalistique. « Le populo a des réflexes sains. Le populo sent ou est l’intérêt du pays. Il ne s’y trompe pas souvent. En réalité, il y a deux bourgeoisies. La bourgeoisie d’argent, celle qui lit Le Figaro, et la bourgeoisie intellectuelle, qui lit Le Monde. Les deux font la paire. Elles s’entendent pour se partager le pouvoir. Cela m’est complètement égal que vos journalistes soient contre moi. Cela m’ennuierait même qu’ils ne le soient pas. J’en serais navré, vous m’entendez ! Le jour où Le Figaro et L’Immonde me soutiendraient, je considérerais que c’est une catastrophe nationale ».

Fermement attaché à la tradition colbertiste, pour lui, rien d’important ne peut se faire en France, si ce n’est pas l’État qui en prend l’initiative. L’État a des moyens, il faut qu’il en use. « Le but n’est pas de tarir les sources de capitaux étrangers, déclare le Général,  mais d’empêcher l’industrie française de tomber entre des mains étrangères. Il faut empêcher les directions étrangères de s’emparer de nos industries. Nous ne pouvons pas nous en remettre à l’abnégation ou au patriotisme de messieurs les PDG et de leurs familles, n’est-ce pas ? Il est trop commode pour les capitaux étrangers de les acheter, de payer en bon dollars les fils et les gendres… ». « Je me fous de BP, de Shell et des Anglo-Saxons et de leurs multinationales ! […] Ce n’est qu’un des nombreux cas où la puissance des soi-disant multinationales, qui sont en réalité d’énormes machines anglo-saxonnes, nous a écrasés, nous autres Français en particulier, et les Européens en général […] Si l’État ne prend pas les choses en mains, nous nous faisons couillonner. »

Au XXe siècle, l’État a le devoir de stimuler l’économie concertée et d’instaurer la participation des travailleurs à la vie de l’entreprise. Pour éviter la situation d’antagonisme permanent entre patrons et ouvriers, l’association capital-travail, la participation, thème particulièrement cher au Général, doit être mise en œuvre à trois niveaux. C’est d’abord l’intéressement au bénéfice de l’entreprise. C’est ensuite la participation à la plus-value du capital pour faire des ouvriers des copropriétaires. C’est enfin l’association des cadres et de l’ensemble du personnel à la gestion des entreprises. Le salariat, autrement dit l’emploi d’un homme par un autre, « ne doit pas être la base définitive de l’économie française, ni de la société française, affirme de Gaulle, et cela pour deux raisons : d’abord des raisons humaines, des raisons de justice sociale ; et des raisons économiques, ce système ne permet plus de donner à ceux qui produisent la passion et la volonté de produire et de créer ». Il est dès lors bien évident que ce type de relations ne peut s’inscrire ni dans le libéralisme, ni dans le marxisme. Ainsi, il apparaît clairement que la position gaullienne, dès lors qu’elle répudie d’une part, le totalitarisme collectiviste, d’autre part, le laisser-faire et la loi de la jungle, ne peut se fonder que sur les principes de l’économie concertée.

Le Général n’est pas un antieuropéen comme le disent ses adversaires inféodés aux États-Unis et à l’OTAN. Il veut l’Europe mais pas n’importe laquelle. Il a même la plus profonde conscience de ce qu’elle représente : les liens historiques entre les peuples, par-delà leurs discordes, leurs conflits, les extraordinaires contributions que chacun d’entre eux a apportées au patrimoine mondial de la pensée, de la science et de l’art. Dans ses Mémoires, il n’hésite pas à souligner « l’origine chrétienne » et le caractère exceptionnel de l’héritage des européens. Son idée de l’Europe et des États-nations diffère radicalement de celle de ses adversaires sociaux-démocrates ou démocrates-chrétiens, comme Alcide De Gasperi, Paul-Henri Spaak, Robert Schuman ou Jean Monnet. Alors qu’ils rêvent d’une fédération, lui souhaite une confédération. Alors qu’ils ont comme perspective l’absorption de l’Europe dans une communauté plus ample, dans la communauté atlantique, lui veut un ensemble continental, indépendant et souverain. « […] chaque peuple est différent des autres, incomparable, inaltérable, affirme de Gaulle. Il doit rester lui-même, tel que son histoire et sa culture l’ont fait, avec ses souvenirs, ses croyances, ses légendes, sa foi, sa volonté de bâtir son avenir. Si vous voulez que des nations s’unissent, ne cherchez pas à les intégrer comment on intègre des marrons dans une purée de marrons. Il faut respecter la personnalité. Il faut les rapprocher, leur apprendre à vivre ensemble, amener leurs gouvernants légitimes à se concerter, et un jour, à se confédérer, c’est-à-dire à mettre en commun certaines compétences, tout en restant indépendants pour tout le reste. C’est comme ça qu’on fera l’Europe. On ne la fera  pas autrement ».

L’idée d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural », d’une Europe libérée du condominium américano-soviétique, d’un « nouvel ordre européen », d’une indépendance réelle de toute l’Europe face au monde extérieur, est fondamentale dans la vision gaullienne du futur monde multipolaire. Sans l’obsession d’émanciper l’Europe de sa situation de satellite des États-Unis on ne peut pas comprendre la politique étrangère du général de Gaulle, ni sa sortie du système de l’OTAN, « simple instrument du commandement américain », ni son hostilité « au privilège exorbitant » du dollar jouant le rôle de réserve internationale, ni son refus réitéré d’admettre la candidature de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, ni sa lutte obstinée en faveur du tarif extérieur commun et de la préférence communautaire. « Si les Occidentaux de l’Ancien Monde demeurent subordonnés au Nouveau, disait le Général, jamais l’Europe ne sera européenne et jamais non plus elle ne pourra rassembler ses deux moitiés »
« Notre politique, confie-t-il à son ministre et porte-parole, Alain Peyrefitte, je vous demande de bien le faire ressortir : c’est de réaliser l’union de l’Europe. Si j’ai tenu à réconcilier la France et l’Allemagne, c’est pour une raison toute pratique, c’est parce que la réconciliation est le fondement de toute politique européenne. Mais quelle Europe ? Il faut qu’elle soit véritablement européenne. Si elle n’est pas l’Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels, limitée et sans avenir. Et ce sont les Américains qui en profiteront pour imposer leur hégémonie. L’Europe doit être in-dé-pen-dante ». Pour le Général, il est clair que l’Europe de l’Ouest doit avoir de solides alliés pour faire face aux dangers du communisme. Mais à ses yeux, il existe aussi une seconde menace, aussi redoutable, l’hégémonisme américain.

La construction de l’Europe doit donc se faire sans rompre avec les Américains mais indépendamment d’eux. Précisant encore sa pensée, de Gaulle ajoute : « On ne peut faire l’Europe que s’il existe une ambition européenne, si les Européens veulent exister par eux-mêmes. De même, une nation, pour exister en tant que nation, doit d’abord prendre conscience de ce qui la différencie des autres et doit pouvoir assumer son destin. Le sentiment national s’est toujours affirmé en face d’autres nations : un sentiment national européen ne pourra s’affirmer que face aux Russes et aux Américains. » Ce qu’il reproche aux Anglo-Saxons, c’est de vouloir aménager une Europe sans frontières, un Europe des multinationales, placée sous la tutelle définitive de l’Amérique, une Europe où chaque pays perdrait son âme. Réaliste, il poursuit : « l’Amérique, qu’elle le veuille ou pas, est devenue aujourd’hui une entreprise d’hégémonie mondiale […] L’expansion des Américains, depuis la Seconde guerre est devenue irrésistible. C’est justement pour ça qu’il faut y résister ». Et encore : « Les Européens n’auront pas retrouvé leur dignité tant qu’ils continueront à se ruer à Washington pour y prendre leurs ordres. Nous pouvons vivre comme un satellite, comme un instrument, comme un prolongement de l’Amérique. Il y a une école qui ne rêve que de ça. Ça simplifierait beaucoup les choses. Ça dégagerait des responsabilités nationales ceux qui ne sont pas capables de les porter… ». « C’est une conception. Ce n’est pas la mienne. Ce n’est pas celle de la France […]. Il nous faut mener une politique qui soit celle de  la France […]. Notre devoir est de ne pas disparaître. Il est arrivé que nous ayons été momentanément effacés ; nous ne nous y sommes jamais résignés […]». « La politique de l’Union soviétique et celle des États-Unis aboutiront toutes les deux à des échecs. Le monde européen, si médiocre qu’il ait été, n’est pas prêt à accepter indéfiniment l’occupation soviétique, d’un côté, l’hégémonie américaine, de l’autre. Ça ne peut pas durer toujours. L’avenir est à la réapparition des nations. »

Attaché à la nation française, quelles que soient ses composantes, de Gaulle aurait été indigné contre ceux qui aujourd’hui ne donnent pas la préférence aux Français. « C’est dans le préambule de la Constitution de 1958, rappelait-t-il, « le peuple français proclame solennellement son attachement aux droits de l’homme et au principe de la souveraineté nationale ». « Article 1 : l’égalité devant la loi est garantie à tous les citoyens ». On ne parle pas des autres. Donc il y a primauté du citoyen quelque soit la provenance ». Et encore : « N’est-ce pas à nous, anciens colons, qui avons permis aux anciens colonisés de donner la préférence à la population d’exiger aujourd’hui que la préférence soit donnée aux Français dans leur propre pays ? Refuser provoque le racisme. »

On aime de Gaulle ou ont le hait, mais à l’aune du Général on ne peut ressentir que dégoût et mépris pour ses successeurs-imposteurs qui l’ont mythifié pour mieux le trahir.

Arnaud Imatz, 1er juin 2020

Docteur d’État ès sciences politiques

Membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne

[1] Sur la troisième voie, voir A. Imatz, Droite – Gauche, pour sortir de l’équivoque, Paris, P.G.D.R., 2016 et Los partidos contra las personas. Izquerda y derecha : dos etiquetas, Madrid, Áltera, 2008.

[2] En novembre 1935, alors qu’il avait pris ses distances avec le fascisme mussolinien, José Antonio Primo de Rivera (dont la pensée sera récupérée et manipulée par l’Espagne franquiste, comme l’a été celle de De Gaulle en France) déclarait : « Dans la révolution russe, dans l’invasion des barbares à laquelle nous assistons, il y a les germes d’un ordre futur et meilleur bien qu’ils soient encore occultés et jusqu’ici niés. Il nous faut sauver ces germes et nous voulons les sauver. C’est le véritable travail qui revient à l’Espagne et à notre génération : passer de la rive où nous sommes, celle d’un ordre économico-social qui s’écroule, à la rive fraiche et prometteuse du nouvel ordre que l’on devine ; il nous faut sauter d’une rive à l’autre par l’effort de notre volonté, de notre vivacité et de notre clairvoyance ; il nous faut sauter d’une rive à l’autre sans que le torrent de l’invasion des barbares ne nous entraine ». Et en janvier 1936, il écrit dans la même veine qu’Ortega y Gasset : « Être de droite ou être de gauche, c’est toujours exclure de l’âme la moitié de ce qu’elle doit ressentir. C’est même parfois exclure le tout pour lui substituer une caricature de moitié ».

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One thought on ““Charles de Gaulle, mythifié mais trahi” (III/III), par Arnaud Imatz”

  1. Morbihan dit :

    Je vous remercie infiniment pour ce travail de remise en ordre de l’histoire, et vous souhaite beaucoup de lecteurs.

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