“Charles de Gaulle, mythifié mais trahi” (II/III), par Arnaud Imatz

À 130 ans de la naissance, 80 ans de l’ « Appel » et 50 ans de la mort

Retrouvez ici la première partie de cet article

II. De Gaulle vs Pétain – La défaite et le refus de l’armistice

Le procès du maréchal Pétain se déroule du 23 juillet au 15 août 1945. Le procureur Mornet est le seul magistrat qui n’a pas prêté serment de fidélité au Maréchal, non pas par insoumission, mais parce qu’il était à la retraite depuis plusieurs mois. Les jurés sont en revanche choisis parmi des parlementaires qui n’ont pas votés les pleins pouvoirs et des représentants des différents mouvements de la Résistance. Déclaré coupable d’intelligence avec l’ennemi et de haute trahison, la cour condamne Pétain à mort à l’indignité nationale et à la confiscation des biens. Mais revenons à 1938, début de la brouille et de la rupture entre Pétain et de Gaulle.

De Gaulle – Pétain, deux destins aux antipodes liés par l’histoire

C’est à la demande de Daniel-Rops, directeur de collection chez Plon, que de Gaulle entreprend la publication de ses réflexions sur le métier militaire. Il reprend le texte, Le Soldat, rédigé dix ans plus tôt pour le Maréchal, que ce dernier semble avoir laissé dormir dans un tiroir. Il révise, complète et augmente le manuscrit et lui donne pour nouveau titre La France et son armée. En août 1938, de Gaulle communique les épreuves à l’éditeur et informe le Maréchal de la parution prochaine. Le livre ayant été entrepris sous l’impulsion de Pétain, de Gaulle propose de le dire clairement dans un Avant-propos dont il lui soumet le projet. Il s’en suit un échange de lettres et de propos peu amènes. Pétain, vexé d’avoir été mis devant le fait accompli, affirme que « ce travail lui appartient », qu’il se réserve le droit de s’opposer à la publication. De Gaulle considère au-contraire que le Maréchal peut lui donner des ordres en matière militaire mais pas sur le plan littéraire. Finalement les deux hommes se rencontrent et semblent tomber d’accord. À la suite de quoi, le Maréchal fait parvenir l’Avant-propos qu’il souhaite voir placer en tête de l’ouvrage. De son côté, de Gaulle envoie directement à Plon, sans prévenir Pétain, une dédicace légèrement modifiée qui sera finalement publiée (elle exclut les allusions, souhaitées par Pétain, aux chapitres II à IV et aux années de rédaction 1925-1927) : « À Monsieur le Maréchal Pétain qui a voulu que ce livre fût écrit, qui dirigea de ses conseils la rédaction des cinq premiers chapitres et grâce à qui les deux derniers sont l’histoire de notre victoire ». Le combat d’ego se solde par une rupture définitive entre les deux hommes. La dédicace disparaîtra dans les rééditions d’après-guerre. Pour Pétain, de Gaulle est désormais « un jeune vaniteux, présomptueux et ingrat » ; pour de Gaulle, Pétain est « un homme exceptionnel, un chef exceptionnel », mais « mort en 1925 », un « vieillard » « triste enveloppe d’une gloire passée » qui « courait les honneurs ».

En mars 1935, Pétain confiait déjà au futur général Conquet, « Je sais, de Gaulle a de la hauteur, de l’assurance, une volonté tenace, de beaux talents, une mémoire incomparable. Mais j’ai moi-même une difficulté avec lui ». Toujours selon Conquet, Pétain aurait donné son accord pour inscrire de Gaulle au tableau d’avancement, en 1938. L’admiration de De Gaulle pour Pétain, semble s’estomper progressivement à partir de la guerre du Rif (1925). Il ne reproche pas au Maréchal le succès dans la pacification du Maroc, obtenu en collaboration avec les forces espagnoles du directoire du général Miguel Primo de Rivera. De Gaulle n’est pas et ne sera jamais un anticolonialiste primaire. Son fils Philippe, explique qu’au contraire il louait l’exemple prodigieux des Romains en Gaule « dont ont tant appris », et disait même : « Seuls les imbéciles ne reconnaissent pas la colonisation, même si elle n’a pas toujours été tendre à cause de leur propre barbarie. Ils oublient qu’ils ont été colonisés parce qu’eux même étaient incapables ». Et encore : « Les Américains ont toujours considéré que la colonisation était de l’exploitation. Mais c’est d’abord le développement ! On voit bien qu’ils n’ont pas été colonisés par les romains » [La politique des colons Américains et de leur gouvernement envers les Amérindiens avait été il est vrai impitoyablement marquée, et de manière indélébile, par les massacres, les viols de traités et les déportations. Après ce traitement, les Indiens d’Amérique du Nord n’existaient qu’à dose homéopathique (à la différence de ceux de l’Amérique hispanique), et les dirigeants états-uniens ne pouvaient pas être portés à imaginer la possibilité d’une colonisation humaniste et développementaliste]. Mais l’anticolonialisme n’était pas ici au cœur du différend. Ce que de Gaulle reprochait à Pétain c’était d’avoir accepté la mission des républicains-socialistes Painlevé et Briand d’aller au Maroc pour remplacer le maréchal Lyautey. De Gaulle prenait parti pour Lyautey le monarchiste, le colonialiste anti-assimilationniste, respectueux de la culture locale, qui souhaitait ménager Abd El Krim, contre Pétain, le républicain, aux ordres du Cartel des gauches, un gouvernement, laïciste, assimilationniste, qui voulait coûte que coûte en finir avec la révolte.

La comparaison entre Pétain et de Gaulle ne manque pas de susciter l’indignation de beaucoup d’adulateurs et de contempteurs mais elle n’en est pas moins riche d’enseignements. Ces deux militaires, ces deux hommes d’État, déclenchent toutes les passions, l’adulation et la reconnaissance autant que l’hostilité et la haine. Deux vies, deux destins aux antipodes, qui pourtant restent liés par l’histoire. L’un, Pétain, fils de laboureur, « vainqueur de Verdun », maréchal glorieux de la guerre de 14, « pacificateur du Maroc », académicien, vieux chef d’État de Vichy rappelé, condamné à mort, frappé d’indignité nationale pour collaboration avec l’ennemi, meurt couvert d’opprobre, isolé dans sa cellule, à l’âge de 95 ans (1951). L’autre, de Gaulle, fils de professeur en khâgne, général rebelle, insoumis, chef de la France libre, vainqueur à la Libération, démissionnaire en 1946, de retour en 1958, élu premier président de la Ve République, se retire après avoir été désavoué lors d’un référendum (1969) et meurt solitaire dans sa résidence de la Boisserie à l’âge de 79 ans (1970). L’un, Pétain, le militaire républicain, agnostique, grand séducteur de femmes, bel homme, célibataire endurci, se marie à soixante ans avec une femme divorcée, Annie, la compagne fidèle et aimante des années de gloire et de sordides galères. L’autre, de Gaulle, le militaire républicain, fervent catholique, homme de lettres, brillant conférencier, leader charismatique au physique ingrat mais distingué, se marie à trente et un ans avec une jeune femme, la conseillère et le soutien indéfectible de toute sa vie, « Yvonne sans qui rien ne serait fait ».

Deux carrières exceptionnelles, deux ascensions fulgurantes mais tardives. Le colonel Pétain a 58 ans et est en préretraite lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Il est élevé à la dignité de maréchal de France en 1918 pour services rendus à la République. Vingt cinq ans plus tard, c’est un vieillard de 84 ans qui est élu par l’Assemblée nationale à effet de promulguer une nouvelle Constitution de la République (un projet de Constitution républicaine, qui sera signé par Pétain en janvier 1944, mais jamais promulgué). En 1945, définitivement sur la touche le président de la République, Albert Lebrun, dira : tout a été fait dans les formes, le changement de gouvernement, l’armistice, le sabordage des assemblées. Lors de ce vote des pleins pouvoirs « au gouvernement de la République sous l’autorité de Pétain », le 10 juillet 1940, sur 649 parlementaires présents, 569 votent pour et 80 contre [parmi les votes favorables  286 sont de gauche et du centre-gauche, 237 de droite et du centre-droit et 46 non inscrits. Les députés de gauche sont ceux qui ont été élus le 3 mai 1936 sous les couleurs du Front Populaire, à l’exception des communistes qui ont été exclus de la chambre par le gouvernement Daladier à la suite du pacte germano-soviétique. Refusant de voir dans le conflit une guerre patriotique, le parti communiste était alors considéré comme un allié objectif de l’ennemi. Par le décret du 26 septembre 1939, les députés qui n’avaient pas rompu avec le PCF avaient été déchus de leur mandat et internés de même d’ailleurs que beaucoup de ressortissants des pays ennemis quelque soit leur race ou leur religion]. Mais en juin 1940, l’adhésion à Pétain est presque complète au sein de la classe politique et quasi-totale dans l’opinion publique.

Lorsque le général de Gaulle fonde et dirige la France Libre, en juin 1940, il est âgé de 50 ans (Il a trente quatre ans de moins que Pétain). Mais en revanche, en 1958, c’est un homme relativement âgé – il a 69 ans – qui, après avoir été investi le 1er juin président du conseil par l’Assemblée nationale (329 voix pour et 224 contre), fait adopter la Constitution de la Ve République le 4 octobre et est élu, président de la République, par un collège électoral de 80 000 grands électeurs, le 21 décembre de la même année.

Pétain – de Gaulle, deux chefs de guerre, deux hommes d’État avec la même fermeté de caractère et la même indépendance d’esprit, du moins lorsqu’ils sont jeunes ; deux officiers qui ont un courage physique semblable et une même détestation des passe-droits et des compromissions. Deux leaders qui, lorsqu’ils estiment que les intérêts de la nation, de la République et du peuple l’exigent, peuvent se montrer inflexibles, sinon impitoyables. Pétain, réputé économe en vie, n’hésite pas à faire fusiller 50 soldats pour mettre un terme aux mutineries de 1917 ; militaire avant tout, il réprime la révolte du Rif aux ordres du Cartel des gauches ; chef de l’État français pendant l’Occupation, il est jugé responsable de la mort de près de 60 000 déportés-résistants et de la disparition de 75 000 juifs sur 330 000 juifs présents en métropole  [25 000 Français juifs et 50 000 étrangers, parmi lesquels 12 000 juifs étrangers réfugiés dans la zone libre qui sont livrés aux autorités allemandes après l’invasion générale de novembre 1942 ; les Juifs des pays du Maghreb, environ 400 000 restant hors de portée de l’Occupant ; une proportion moindre que celle des autres pays d’Europe occupés mais néanmoins supérieure à celle de l’Italie mussolinienne, 7 800 juifs ayant disparu lors de l’occupation allemande de l’Italie, de septembre 1943 à mai 1945][1].

De Gaulle reste quant à lui silencieux devant la répression extrajudiciaire de 1944-1946 (de 10 000 à 40 000 morts selon les sources); il se montre indifférent devant l’exode d’un million de Français d’Algérie (en 1962) et la disparition de 2000 à 3000 d’entre eux. Il refuse de rapatrier les « réfugiés » musulmans qui ne retournent pas dans « la terre de leurs pères » sacrifiant 60 000 à 80 000 harkis massacrés par le FLN et l’ANP ; il n’hésite pas non plus à faire éliminer ses ennemis de l’OAS (qui à cinq reprises ont tenté de l’assassiner), avec l’aide des « gros bras » du SAC (Service d’action civique) voire des agents secrets et des « barbouzes » du SDECE. Cela étant, tous ces faits doivent être replacés dans leur correcte perspective, ou « contextualisés » comme on dit aujourd’hui. De Gaulle et Pétain étaient-ils plus implacables dans la conduite de la guerre ou dans la répression intérieure que les grands chefs politico-militaires du XXe siècle que sont Clemenceau, Joffre, Foch, Roosevelt, Truman, Churchill ou Mussolini, pour ne citer qu’eux? On peut en discuter. Quoi qu’il en soit, on est ici à des années lumières des bilans mortifères des grands fous furieux du XXe  siècle qu’ont été Hitler, Staline, Mao, Lénine, Pol Pot, etc., avec leurs fidèles collaborateurs.

Le refus de l’armistice et les raisons de la défaite

L’image d’Épinal opposant Pétain le défensif à de Gaulle l’offensif, forgée après la Seconde guerre mondiale, doit être nuancée. Pétain n’est pas foncièrement contre l’offensive ; il veut qu’elle soit efficace et la moins coûteuse possible en vie humaine. Sa doctrine, c’est l’abandon de l’attaque à tout prix au profit d’un combat plus rationnel dans lequel la préparation et la puissance de feu priment. C’est grâce à cette méthode que les pertes françaises ont diminué d’année en année pedant la Première guerre mondiale. Mais en novembre 1918, les positions sont renversées : Pétain prône l’attaque et le général Foch le retient. La méthode défensive, dira Pétain « correspondait à une période où notre matériel était tout à fait insuffisant ». S’il n’a pas « son » offensive, qui a été fixée au 14 novembre au matin, c’est parce que trois jours plus tôt, le 11 novembre 1918, les plénipotentiaires ont signé l’armistice dans la clairière de Rethondes.

Il semble que l’opposition entre Pétain et de Gaulle en ce qui concerne l’importance de l’utilisation des blindés ait été exagérée. Dans les années 30, les écrits militaires sur l’usage des blindés étaient nombreux en France, comme en Grande Bretagne et en Allemagne. Les généraux Jean Estienne et Edmond Buat ou les colonels Michel Bouvard, Aimé Doumenc et Pierre Dufour, pour ne citer qu’eux, étaient tous, comme de Gaulle, des tenants d’une armée motorisée, des adeptes des escadres de chars et de blindés. En revanche, l’efficacité du couple char-avion dans la « guerre éclair » (Blitzkrieg de Guderian et Rommel) sera surtout démontrée à partir de la campagne de Pologne, en 1939.

Pétain n’est sans doute pas aussi déphasé qu’on l’a dit si l’on en juge par quelques uns de ses propos. Le 9 avril 1935, dans un discours à l’École supérieure de guerre, il met en garde contre la tentation de figer l’art militaire, sous peine d’être surpris par l’adversaire : « Les unités mécanisées sont capables de donner aux opérations un rythme et une amplitude jusqu’ici inconnus. L’avion fait éclater le cadre de la bataille, limité autrefois à la portée des coups d’artillerie, et modifie les conditions de l’action stratégique. Les règles essentielles de l’art militaire risquent d’en être profondément atteintes. On peut même se demander si l’avion ne dictera pas sa loi dans les conflits de l’avenir […]. En fait, la victoire appartiendra à celui qui sera le premier à exploiter les propriétés des engins modernes et combiner leur action, à quelques plans que ce soit (sur le plan technique comme sur le plan stratégique), pour anéantir les moyens de lutte de l’adversaire ». Les idées qu’il exprime dans un discours à Saint-Quentin, le 4 octobre 1936, semblent même très proches de celles de De Gaulle. La thèse de l’armée défensive qui a prévalu après Versailles « a fait son temps », dit-il, « Tout en utilisant et développant au maximum les fortifications heureusement implantées sur nos frontières, nous devons orienter notre activité de manière à disposer sur terre et dans l’air des forces puissantes à déclenchement immédiat qui seront de nature à imposer le respect à l’ennemi éventuel ».

Les historiens n’ont pas cessé de s’interroger sur les circonstances de la défaite mais bien des questions demeurent à ce jour encore méconnues ou dans l’ombre. Éphémère ministre de la Guerre dans le gouvernement du radical-socialiste Gaston Doumergue, le maréchal Pétain a bien déclaré devant la commission de l’armée du Sénat, le 7 mars 1934 : « Les forêts des Ardennes sont impénétrables si on y fait des aménagements spéciaux ». Ces propos ambigus et malheureux lui seront plus tard reprochés de même que d’avoir accepté de réduire le budget de l’armée pour permettre un redressement des finances publiques. De là à le rendre responsable de la défaite, il n’y a qu’un pas que certains n’ont pas manqué de franchir. Le report de la « faute originelle » sur Pétain est pratique, il permet de clore le débat en interdisant de l’ouvrir.

Les historiens se divisent encore sur le point de savoir si le réarmement de la France a commencé en 1934 ou en 1936, mais les crédits militaires n’augmentent véritablement et de façon spectaculaire qu’en 1938 et 1939. Afin d’atténuer la responsabilité des militaires, Vichy a présenté la défaite comme inéluctable, affirmant que la Wehrmacht était supérieure en nombre et en armes. À l’inverse, à la Libération les politiciens radicaux et socialistes ont rétorqué que les gouvernements de l’époque avaient fourni tous les crédits nécessaires. Selon eux, le matériel existait en abondance, la responsabilité de la défaite incombait exclusivement aux militaires incapables de se servir des armes mis à leur disposition.

 

Il ne faut pas pour autant en conclure que le haut commandement de l’armée française n’était qu’un ramas de ganaches ou de vielles culottes de peaux. La possibilité de la traversée des Ardennes par les Allemands était connue et redoutée des militaires Français depuis le début des années trente. Dès 1932, la question avait été posée par le général Weygand, mais le rapport de forces jouait alors encore en  faveur de la France. Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’inquiétude avait augmenté. L’état-major de Weygand estimait que la charnière de Sedan devait  absolument être renforcée et qu’il faudrait disposer de 15 jours pour assurer une riposte adaptée. En janvier 1935, Weygand part à la retraite et son rival le général Gamelin lui succède. Mais la question ressurgit, en mars 1937, avec le colonel Bourguignon, qui commande les chars de la 2e armée dans le secteur de Sedan, puis, en 1938, avec le général Prételat, commandant désigné de la 2e armée en cas de guerre. Prételat organise même un exercice « de cadres » avec son état-major pour savoir dans quelles conditions la 2e Armée pourrait arrêter une attaque éclair allemande à travers les Ardennes, à la limite de la ligne Maginot, puis, résister jusqu’à l’arrivée des renforts. Malheureusement, lorsque le général Prételat rend compte à Gamelin des conclusions de cet exercice réalisé, il se voit renvoyer avec condescendance « à ses chères études » théoriques. Le généralissime Maurice Gamelin a décidé de jouer la carte de la défense à outrance, se réfugiant derrière la ligne Maginot. En dernière instance, ce n’est pas la supériorité numérique ou technologique de l’Allemagne, ni l’incompétence générale des militaires de haut rang qui a entrainé la défaite de la France, mais plutôt la stratégie du haut commandement, l’incapacité à gérer ou maitriser les conflits d’ego et l’invraisemblable entêtement de Gamelin qui avait reçu à plusieurs reprises des informations en provenance de Belgique, indiquant que l’offensive allemande viserait les Ardennes.

Il y a en outre un facteur capital qui doit être pris en compte ici : la vague de pacifisme et d’antimilitarisme qui submerge la France dans les années trente et dont la classe politique (socialistes, communistes et radicaux-socialistes confondus) est largement responsable. Pour le comprendre, encore faut-il ne pas se laisser abuser par le fait que les pacifistes et les antimilitaristes de l’entre-deux guerres soient devenus patriotes voire nationalistes en 1944. Mais le poids de cette attitude ne se mesure pas seulement à l’aune de la fraternisation plus ou moins passive des leaders du PCF avec l’occupant jusqu’en 1941. Ne l’oublions pas. Douze des dix-sept ministres socialistes (SFIO) du gouvernement du Front populaire, de mars 1938, ont été radiés du parti à la Libération ; 60% des parlementaires radicaux et radicaux socialistes se sont prudemment retirés de la vie politique sous Vichy, 20% ont soutenu le régime et 20% ont résisté. Le groupe des quatre-vingt parlementaires (auto-qualifiés à la Libération « premiers résistants sur le sol français », titre qui irrité à juste titre beaucoup de gaullistes), a voté contre les pleins pouvoirs (« au gouvernement de la République sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain a l’effet de promouvoir une nouvelle Constitution »), mais dans sa majorité il l’a fait, non pas au nom de la défense nationale, du patriotisme ou du bellicisme, mais par peur de la « tentation autoritaire », de la « dérive fasciste » ou du coup d’État militaire. C’était toute la différence avec le combat de De Gaulle. Le Général n’avait guère d’estime pour les politiciens de la IIIe République, ni pour la droite « routinière », qui « ne veut rien changer » et « ne comprend rien », ni pour la « gauche du « Front popu » qui s’est terminée par la capitulation : l’abdication de la République entre les mains de Pétain ». Il refusait l’armistice et son combat et sa résistance étaient avant tout antiallemands. À l’inverse, « le groupe des quatre-vingts » menait une lutte d’abord politique ; il défendait les institutions, le statu quo de la IIIe République ; il voulait, somme toute, continuer à perpétuer le régime des partis et des assemblées sans vraiment le réformer.

L’exemple du socialiste Léon Blum mérite à cet égard d’être cité. « Je pense, pour ma part, écrit-il en 1931, que, dans les dispositions morales où la guerre avait laissé les peuples d’Europe, il était possible à une grande nation de prendre l’initiative du désarmement intégral […] Je pense que si une Nation s’était ainsi offerte, qu’elle eut d’elle-même jeté ses armes, sans convention préalable avec les autres États, sans stipulation de réciprocité, elle n’aurait en réalité couru aucun risque, car le prestige moral qu’elle aurait conquis l’aurait rendu inattaquable, invulnérable, et la force de l’exemple donné par elle aurait contraint tous les autres États à le suivre » (« Des problèmes de la paix, la sécurité par le désarmement »). C’est le même Blum qui déplore dans Le Populaire  du 3 mars 1934 : « Les vieillards que l’émeute fasciste [du 6 février 1934] a ramené au pouvoir [Doumergue et Pétain] en sont revenus à la course aux armements ». Ou encore, le 30 octobre, au lendemain de l’intervention de Pétain devant la Commission des Finances de la Chambre : « Le Maréchal Pétain a déclaré avec cynisme que très prochainement il demandera des crédits spéciaux pour augmenter approvisionnement et matériel ». C’est aussi le socialiste Jules Moch qui interpelle Pétain à la tribune et s’élève contre « votre évidente volonté de revenir à l’armée de métier ». C’est le journal communiste l’Humanité qui proclame que « l’épouvantail Hitler est un prétexte » et que le premier devoir de la jeunesse est de s’opposer en masse à tous projets de militarisation. C’est Thorez qui rappelle en 1934 les mots d’ordre de Lénine : « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ». De tels propos, irresponsables et inconscients, ne pouvaient manquer de susciter le mépris voire l’hilarité d’Hitler et de ses officiers chamarrés. Mais on le sait, la France de 1933 à 1938 pensait à bien autre chose qu’à la guerre.

Un point important doit être encore souligné : La IIIe République était un régime d’assemblée ; c’était dans la chambre des députés que se recrutait tout le personnel ministériel qui fixait la règle du jeu. Les militaires n’étaient quant à eux qu’à la botte de politiciens, incapables de réveiller l’indispensable patriotisme des Français. Après la Libération, Georges Bernanos dira : « s’il y avait eu plus de Darnand en 1940, il n’y aurait pas eu de miliciens en 1944 ». Paraphrasant l’auteur de Sous le soleil de Satan, on pourrait dire « si les Français avaient lutté comme de Gaulle lors de la bataille de France, ils n’auraient pas été in fine victimes de la veulerie et de la lâcheté de leurs dirigeants politiques ».

Le prétendu vaste complot de Pétain destiné à s’emparer coûte que coûte du pouvoir pour détruire la République, instaurer la dictature et jeter la France dans les bras de l’occupant relève de la propagande à bon marché (L’ex-socialiste, devenu patriote, Gustave Hervé, auteur de C’est Pétain qu’il nous faut en 1935 est un partisan de la lutte en terre africaine, en 1940 ; le ministre radical du Front populaire, Pierre Cot, qui préconisait lui aussi l’appel à Pétain en 1935 finit dans un compagnonnage de route avec le PCF et l’URSS…). « L’homme providentiel », le vieillard de quatre-vingt-quatre ans, choisi par les parlementaires de la IIIe République en juin 1940, n’a jamais été qu’un expédient. La vérité sur cette affaire a été exprimée sans ambages, dès 1945, lors du procès Pétain, par l’un des esprits les plus libres et les plus courageux de sa génération, le futur général Georges Loustaunau-Lacau, qui était de retour du camp de concentration de Mauthausen où il avait été déporté pour faits de résistance : « Je ne dois rien au maréchal Pétain, mais je suis écœuré par le spectacle des hommes qui, dans cette enceinte, essaient de refiler à un vieillard presque centenaire l’ardoise de toutes leurs erreurs »[2]. Le 17 août 1945,  de Gaulle commue la sentence de mort prononcée contre le Maréchal en peine de réclusion à perpétuité, mettant ainsi un terme à trente-trois ans de relations d’abord bonnes, puis distantes, enfin antagoniques et hostiles.

Président du CFLN depuis octobre 1943, de Gaulle signe le 21 avril 1944, l’ordonnance sur l’organisation des pouvoirs publics, après la Libération, prévoyant d’accorder le droit de vote aux femmes et le 30 septembre 1944, l’ordonnance créant la sécurité sociale. La paternité de De Gaulle a été parfois contestée dans le cas de la sécurité sociale, mais c’est bien lui qui en a donné l’impulsion. D’autres promesses de guerre seront rapidement réalisées : création du Commissariat à l’énergie atomique, nationalisation des usines Renault, nationalisation des grandes banques de dépôt et de la Banque de France, nationalisation des transports aériens, création de Comités d’entreprise, élargissement et unification des systèmes d’allocations familiales, des assurances-maladie, accident, et retraites pour les salariés, etc. Toutes ces réformes s’expliquent plus par la volonté de De Gaulle que par le programme du Conseil National de la Résistance  (15 mars 1944), élaboré par des résistants du PCF et de la SFIO. Significativement, le Général évitera toute référence au programme du CNR lorsqu’il annoncera les principes de son action gouvernementale dans le discours, du 12 septembre 1944, au palais de Chaillot.

Le 13 novembre 1945, de Gaulle est élu à l’unanimité président du gouvernement par les députés de l’Assemblée Constituante. Mais très vite une grave crise politique éclate au sein du gouvernement tripartite (gaullistes, socialistes et communistes). De Gaulle est, on le sait, hostile au régime d’assemblée qui a conduit au désastre de 1940, au retour du système des partis et à tout ce qui peut ressembler à la restauration de la IIIe République. Pour lui, la coupe est pleine ; en conséquence, il démissionne : « Le régime exclusif des partis a reparu. Je le réprouve. Mais, à moins d’établir par la force une dictature dont je ne veux pas et qui, sans doute, tournerait mal, je n’ai pas les moyens d’empêcher cette expérience. Il me faut donc me retirer  ». Son absence de la scène politique durera douze ans.

Arnaud Imatz, 1er juin 2020

Docteur d’État ès sciences politiques

Membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne

[1] Les historiens américain et canadiens, Robert Paxton et Michaël Marrus, et leurs héritiers français Henry Rousso et Jean-Pierre Azéma, ont prétendu bouleverser la lecture de l’histoire du régime de Vichy en affirmant à l’encontre de Robert Aron que l’État français a non seulement collaboré mais même devancé les ordres allemands. Paxton en revanche évite de s’appesantir sur le fait que son gouvernement refusa l’entrée de réfugiés juifs européens aux États-Unis et rendit pour eux très difficile l’obtention de visas. Soucieux de mieux refléter la complexité des choses, l’historien franco-israélien, Alain Michel, a fait litière de bon nombre des assertions sans nuances de Paxton. On sait les réactions hystériques de beaucoup de grands médias lorsque le journaliste Éric Zemmour s’est permis de critiquer sévèrement la doxa paxtonienne.

[2] Nommé général de brigade la veille de sa mort, en 1955, le béarnais Georges Loustaunau-Lacau est l’un des militaires français les plus décorés des deux guerres mondiales. La 203e promotion de Saint-Cyr (2016-2019) qui avait choisi de porter son nom pour l’honorer, a été débaptisée par  le ministre de la défense et le chef d’état-major des armées en raison de ses prises de position anticommunistes et antisémites dans les années trente. Loustaunau-Lacau avait pourtant été blanchi de ces accusations, avant ses obsèques officielles aux Invalides, il y a plus de  soixante ans. Ce précédent est unique dans l’histoire, De Gaulle ayant même refusé de débaptiser la promotion Pétain. Au train ou vont les choses, d’autres censeurs, gardiens jaloux de la pensée unique et du politiquement correct, ne devraient pas manquer d’exiger que l’on débaptise aussi la promotion Clémenceau ou que l’on retire Voltaire du Panthéon pour les mêmes raisons. Un grand nombre de figures, parmi les plus illustres de la culture française, pourraient alors se retrouver jetées en pâture au nom de l’antiracisme, de l’antisémitisme ou de l’anticolonialisme.

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