“Charles de Gaulle, mythifié mais trahi” [I/III], par Arnaud Imatz

À 130 ans de la naissance, 80 ans de l’ « Appel » et 50 ans de la mort

I. Le militaire, l’homme de lettres et le Chef de la France libre

Depuis le début de la pandémie, essayistes, journalistes et politiciens répètent en boucle qu’« une nouvelle page de l’histoire s’est ouverte », « que rien ne sera plus comme avant » et qu’« il faut préparer le monde d’après ». Courtisans et flagorneurs médiatiques laissent accroire que la crise a été gérée de main de maître par les autorités, sans parvenir à endiguer le déluge de critiques acerbes. L’imprévoyance, l’irresponsabilité, la gestion tardive et erratique de la crise sanitaire ont été constamment pointées du doigt. Beaucoup d’observateurs ont annoncé la fin de la mondialisation heureuse et de la dictature des marchés, la mort de Maastricht, de l’Europe néolibérale et de la globalisation, le glas du capitalisme financier, l’effondrement écologique, pire, le signal de la « convergence des catastrophes ». Des pessimistes, tels le philosophe Marcel Gauchet ou l’écrivain Michel Houellebecq, présagent que « rien ne changera », bien au-contraire, « nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde », mais « ce sera le même, en un peu pire ».

Des personnalités « officielles », réputées jusqu’ici bien-pensantes, parmi les plus inattendues, s’emparent des idées de l’adversaire alors qu’elles les ont jusque là écrasées sous le poids du mépris. Effectuant un virage à cent quatre vingt degrés, les voilà qui proclament l’urgente nécessité de reconsolider les nations, de relocaliser la production, de récupérer l’autonomie et l’indépendance de l’État-stratégique afin de répondre aux nécessités d’un monde devenu multipolaire. D’autres, plus irréductibles, les « mondialisateurs » convaincus, les « progressistes » autoproclamés (en fait des néoconservateurs, néolibéraux et néo-sociaux-démocrates bloqués sur des rêveries passées), ne veulent voir dans la crise que la démonstration du besoin impérieux de relancer au plus vite une version actualisée, réformée de la « gouvernance » mondiale et du « grand marché » de l’UE. À les entendre, le maintien de la liberté de circulation des capitaux et des personnes, la défense de l’euro, la régularisation des « sans papiers » (les immigrés clandestins), et surtout, le précepte « ne pas fermer les frontières », dogme clé de l’idéologie libérale-libertaire, restent des exigences incontournables, irréfutables.

Bref, chacun y va de son analyse et de sa prédiction en fonction de sa grille de lecture idéologique. Avec ou sans « guerre contre l’épidémie », le combat métapolitique et culturel ne connaît pas de trêve. « Quand la crise sera passée, s’imaginent certains, le sommet de l’État devra rendre des comptes !». On peut toujours rêver sur les intentions. Ne disait-on pas en 1940, au lendemain de la déroute, et en 1945, après la Libération, que les responsables devaient être jugés? Et finalement qu’a-t-on vu ? Rien, ou presque rien, sinon des politiciens et des militaires qui se sont renvoyés la balle invariablement; quatre-vingts ans de débats et de recherches sur les causes et les responsabilités de la défaite sans parvenir à un semblant de consensus entre les historiens.

Le hasard fait que 2020, année de rupture et de débâcle sanitaire – qui aura mis davantage en lumière l’ampleur de la crise générale (politique, économique, culturelle et morale) -, coïncide avec la triple commémoration du général Charles de Gaulle, sa naissance le 22 novembre 1890, l’appel du 18 juin en 1940 et sa mort le 9 novembre 1970. De Gaulle qui est, avec Napoléon, en France et hors de France, le plus célèbre des Français, avant Saint Louis, Louis XIV, Jeanne d’Arc, Clémenceau, Molière, Racine, Pasteur et bien d’autres. De Gaulle qui, dans l’opinion publique de l’Hexagone, fait figure de géant parmi les nains, malgré ses choix souvent controversés et ses procédés parfois machiavéliques. De Gaulle dont les qualités d’homme d’État ne sauraient être contestées au regard de l’Histoire, en dépit des récriminations sempiternelles, litaniques et rageuses des gaullophobes, toujours prêts à fulminer contre « l’ambition, la présomption, la vanité, la morgue, le mépris, l’arrogance, l’égocentrisme, la rancœur, le ressentiment, l’ingratitude, la mesquinerie, l’esprit de division, le despotisme, etc. », du « Connétable », du « Sot en Hauteur », du « Double-Mètre », de la « Grande Asperge », sans oublier bien sûr les extravagantes invectives contre « l’adepte du totalitarisme », le « fanatique nationaliste anti-américain », le « suppôt du communisme », l’ « allié du FLN », l’ « apprenti dictateur », le « général fasciste »… et cœtera… et cœtera.

De Gaulle, qui tranche avec la médiocrité de ses successeurs par ses actes, son charisme, son énergie, son volontarisme, sa rectitude, son honnêteté et sa moralité sans reproche. De Gaulle l’homme d’État intègre, incorruptible, qui se méfiait du luxe et de l’argent, abhorrait les prébendes, les passe-droits, le piston et mettait un point d’honneur à payer de sa poche les factures d’électricité de ses appartements privés à l’Élysée[1]. De Gaulle, enfin, le grand méconnu, le mal connu, l’apôtre de la Troisième voie entre libéralisme et socialisme, dont la pensée politique a été honteusement dénaturée, bassement trahie, vidée de son contenu idéologique, réduite à une attitude conventionnelle (le prétendu « amour de la France » et le « refus de la fatalité » ne servant plus qu’à camoufler l’abandon et le renoncement au quotidien), ramenée à un vulgaire pragmatisme voire opportunisme, mélange de néolibéralisme (Balladur, Sarkozy) et de néo-social-démocratisme (Chirac, Juppé), à mesure que le personnage était loué, mythifié et instrumentalisé par l’ensemble de la classe politique.

Souvenons-nous de ces quelques mots tirés des Mémoires de Guerre du Général: « Puisque tout recommence toujours, tout ce que j’ai fait sera, tôt ou tard, une source d’ardeurs nouvelles après que j’aurai disparu ». À l’occasion de la triple commémoration gaullienne, il n’est peut-être pas inutile d’évoquer les principaux faits et dates qui ont marqué la vie et l’action de Charles de Gaulle et de rappeler les grandes lignes de sa pensée politique. Il faut bien évidemment éviter le double écueil de l’apologie et de la diatribe, de l’hagiographie et du dénigrement, même si, en la matière, ce n’est pas une mince affaire. Efforçons nous donc d’être, sinon parfaitement objectif, du moins rigoureux, honnête et désintéressé.

De 1962 à 1969, alors que j’étais un jeune citoyen lambda, j’ai vu, entendu et suivi fidèlement le premier président de la Ve République française. La quasi-totalité des étudiants de ma génération  – du moins les militants et les plus politisés – l’exécrait ; pour ma part, j’étais au nombre de ses dévots en 1968. Depuis, j’ai bien sûr pris du recul avec l’âge ; je connais les succès de Gaulle, je le tiens pour « la dernière grande figure de l’histoire de France », mais je reconnais aussi, sans réserves, ses flottements et ses erreurs. On peut être un admirateur du Grand Charles et/ou un sympathisant du gaullisme historique ou philosophique, considérer que De Gaulle avait raison et qu’il était visionnaire (pour reprendre le titre suggestif du livre de Gérard Bardy), sans pour autant être gaulloâtre.

Si l’on veut prendre la mesure du caractère hors du commun, exceptionnel, du personnage, il suffit de se référer à quelques ouvrages majeurs. Il y a bien sûr ceux des sympathisants déclarés comme Michel Tauriac, Arnaud Teyssier, Jean-Paul Bled, François Broche, Éric Branca, Chantal Morelle, Paul-Marie de la Gorce, Alain Peyrefitte ou François-Georges Dreyfus ; il y a ceux des antigaullistes repentis, comme les ex-communistes et ex-socialistes marxistes Max Gallo et Régis Debray, l’ex-admirateur des Khmers rouges, Jean Lacouture ou l’ex-président de l’Institut Mendés France, Éric Roussel. Il y a aussi la biographie de l’historien britannique, Julian Jackson qui, au risque de forcer un peu le trait, assure : « En France c’est une figure encore plus vénérée que Churchill en Grande Bretagne ». Il y a enfin, des ouvrages très critiques, comme celui de l’ex-militant de l’OAS, Dominique Venner, auteur de l’un des plus sévères réquisitoires, qui reconnaît néanmoins du bout des lèvres « la stature » d’un « personnage hors série ».

De Gaulle, militaire et homme de lettres

Charles de Gaulle naît à Lille, le 22 novembre 1890, au sein d’une famille de petits hobereaux voire de la vieille bourgeoisie française, catholique, monarchiste-légitimiste, ralliée récemment à la République. Il est le fils de Jeanne Maillot et d’Henri de Gaulle, fonctionnaire, avocat à la cour d’appel de Paris, professeur de lettres, d’histoire et de mathématiques au lycée Stanislas. Charles, troisième des cinq enfants du couple, fait ses études primaires et secondaires à Paris dans des institutions privées catholiques. En 1909, il est reçu 119e à Saint Cyr dont il sort au 13e rang de sa promotion, en 1912. Le jeune sous-lieutenant  est alors affecté au 33e Régiment d’infanterie que commande le colonel Philippe Pétain. Pendant près de vingt ans, le futur Maréchal, qui le note favorablement et lui voit même « les plus belles espérances pour l’avenir », sera pour de Gaulle un modèle.

Le 15 août 1914, moins d’un mois après la déclaration de guerre, le jeune lieutenant de Gaulle est blessé à Dinant. Décoré de la croix de guerre en janvier, il est blessé à la main dans la Somme en mars et promu au grade de capitaine le 3 septembre. Le 2 mars 1916, il est à nouveau blessé, cette fois à la cuisse, et fait prisonnier à Douaumont. Malgré cinq tentatives d’évasion, il restera détenu en Allemagne jusqu’à la fin de la guerre, le 11 novembre 1918.

En juillet 1920, de Gaulle est affecté à l’état-major du général Weygand, qui participe aux opérations de l’armée polonaise sur la Vistule. Elles ont pour but de contenir l’armée rouge qui a envahi la Pologne. De retour en France, il est chargé de donner des cours d’histoire à Saint-Cyr, en février 1921. Le 6 avril de la même année, il épouse Yvonne Vendroux, fille d’un industriel de Calais, avec qui il aura trois enfants (Philippe, Élizabeth et la petite Anne, qui malheureusement restera handicapée mentale toute sa vie et mourra d’une broncho-pneumonie à l’âge de vingt ans). À l’École de guerre, où il entre en 1921, l’indépendance d’esprit à tôt fait de lui attirer l’inimitié de quelques professeurs qui le notent sévèrement à la sortie en 1924. Connu lui aussi pour un trait de caractère semblable, le Maréchal Pétain s’en émeut et le fait savoir. Son intervention conduit vraisemblablement à une rectification des notes.

1924 est l’année où de Gaulle, excellent connaisseur de la langue allemande, publie son premier livre La discorde chez l’ennemi. Il y explique les derniers mois de la guerre et les causes de la défaite de l’ennemi. À l’état-major de Pétain, le colonel Laure lit les écrits du jeune capitaine ; il sait que les belles plumes ne sont pas légions dans l’armée et recommande donc son nom au Maréchal, vice président du conseil supérieur de la guerre. Invité à travailler dans son équipe, le 1er juillet 1925, de Gaulle est chargé de rédiger des projets d’articles et de discours et même d’écrire un livre sur Le Soldat que Pétain médite depuis quelque temps. Satisfait des premiers essais, le Maréchal se limite à  demander quelques changements. Douze ans plus tard, le projet de ce livre sera un motif de rupture entre les deux hommes.

Pendant l’été 1926, le maréchal Pétain emmène de Gaulle dans une tournée de repérage des sites fortifiés à l’Est : « Je vais, écrit-il, parcourir le front avec l’officier le plus intelligent de l’armée française, pour savoir ce qu’il aurait fait si, face à moi, il avait été le Kronprinz ». En avril 1927, à la demande de Pétain, de Gaulle prononce trois conférences dans le grand amphithéâtre  de  l’École supérieure de guerre. À l’automne, il renouvelle ses conférences à la Sorbonne, sur l’invitation du Cercle Fustel de Coulanges, une organisation satellite de l’Action Française. Promu au grade de chef de bataillon en septembre, il part ensuite prendre le commandement du 19e bataillon de chasseurs à Trèves.

De 1929 à 1931, de Gaulle est affecté à Beyrouth au service du renseignement (2e et 3e bureaux) de l’armée du Levant. De son expérience, il tirera un ouvrage coécrit avec le commandant Yvon Histoire des troupes du Levant, publié en 1931. De retour en France, il est nommé à la 3e section du secrétariat du Conseil supérieur de la défense nationale. En juillet 1932, de Gaulle publie Le fil de l’épée dans lequel il reprend et complète les conférences données à l’École de guerre. Dans sa dédicace, effacée en 1945, il manifeste sa reconnaissance à Pétain : « Cet essai, Monsieur le Maréchal, ne saurait être dédié qu’à vous, car rien ne montre mieux que votre gloire quelle vertu de l’action peut tirer des lumières de la pensée. » Sur l’exemplaire numéro un, il ajoute de sa main « hommage d’un très respectueux et très profond dévouement ». En 1934, paraît un livre appelé à devenir fameux Vers l’armée de métier, dans lequel de Gaulle défend la création d’une armée de métier puissamment motorisée et mécanique. Il rencontre à la même époque l’ex-vice-président du Conseil des ministres, Paul Reynaud, membre l’Alliance démocratique, parti de droite modérée, et devient peu à peu son conseiller en matière de défense et de stratégie. Chargé de cours au Centre des hautes études militaires, de 1935 à 1936, de Gaulle est par la suite affecté au commandement du 507e régiment de chasseurs de chars de Metz et promu colonel en décembre 1937.

En septembre 1938, de Gaulle publie La France et son armée, ouvrage dans lequel il retrace les épisodes guerriers de la France. Nous reviendrons sur les circonstances difficiles et ambigües de cette publication. Le 2 septembre 1939, la veille de la déclaration de guerre de l’Angleterre et de la France au Reich (3 septembre), le colonel de Gaulle est nommé commandant par intérim des chars de la Ve Armée dans la région Lorraine-Alsace. Le 10 mai 1940, après huit mois de « drôle de guerre », la vraie guerre commence. En moins de cinq  jours, le 19e corps blindé de Guderian franchit la Meuse au sortir des Ardennes (le 12 mai) et enfonce la défense française dans le secteur de Sedan (le 14 mai). Le 19 mai, devant l’ampleur du désastre, Reynaud (président du conseil depuis le 22 mars) destitue le général en chef Gamelin et nomme généralissime Maxime Weygand (73 ans) à sa place. Simultanément, le 18 mai il rappelle de son ambassade à Madrid le vieux maréchal Pétain (84 ans) et le fait entrer au gouvernement en qualité de vice-président du conseil des ministres.

Le 17 mai 1939, de Gaulle a lancé la contre-offensive de Montcornet près de Laon, à la tête de la 4e DCR, la plus belle unité blindée française. Se heurtant à l’arrière-garde de la 2e Panzer, il lui a fallu se replier avec de lourdes pertes, l’ennemi ayant décimé les deux tiers de ses blindés. Le 25 mai, Reynaud et le général Weygand nomment de Gaulle général de brigade et commandant par intérim de la quatrième division cuirassée de réserve. Le 28 mai, de Gaulle mène une nouvelle offensive contre le nœud de communication d’Abbeville. Mais après une progression sensible de ses chars les allemands se ressaisissent. En 10 jours, la 4e DCR perd 40% de ses effectifs et atteint la limite de l’épuisement. À Dunkerque, l’évacuation des troupes britanniques et canadiennes est effectuée entre le 24 mai et le 4 juin. Le 6 juin, Reynaud confie à de Gaulle le portefeuille de sous-secrétaire d’État à la guerre. Celui-ci se rend le 9 juin à Londres pour rencontrer Churchill et obtenir des  renforts aériens.

Le 10 juin 1939, coup de poignard dans le dos, l’Italie déclare la guerre à la France. Dans la soirée du 13, on évoque au conseil des ministres un possible transfert du gouvernement en Afrique du Nord, mais le projet est rejeté comme l’a été plus tôt l’idée d’un réduit en Bretagne, jugée irréaliste à partir du moment où l’armée française est défaite. Pétain, vice-président du conseil, refuse catégoriquement tout projet d’exil gouvernemental.  Pour lui, abandonner le territoire français, s’exiler, c’est déserter. Deux clans se forment, l’un, favorable au départ vers l’Afrique et l’Empire, autour des radicaux Édouard Daladier, Édouard Herriot et Jules Jeanneney, l’autre, pour le maintien en France, autour du radical-socialiste Adrien Marquet et du transfuge du parti socialiste (SFIO) passé au centre-droit Pierre Laval.

Le 14 juin, de Gaulle est à nouveau chargé de la mission difficile d’obtenir  d’indispensables  renforts de l’Angleterre mais sa gestion à Londres reste infructueuse. Lorsqu’il rentre à Bordeaux, où s’est retiré le gouvernement de Paul Reynaud, il est porteur d’une offre surprenante de Winston Churchill, dont Jean Monnet futur agent des américains semble à l’origine : l’union politique de la Grande-Bretagne et de la France. Suscitant la méfiance du conseil des ministres, en raison de la situation catastrophique de la France et de son déséquilibre face à la Grande-Bretagne, la proposition de fusion des deux nations au sein d’une nation franco-britannique est vite écartée.

Sur le front, la débâcle se confirme. Neuf millions de civils sont dispersés sur les routes. 2 millions de prisonniers se sont déjà laissé capturer. Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris ville ouverte.  Le 15, Paul Reynaud exprime la possibilité de mettre un terme aux hostilités. Il mentionne même pour la première fois en Conseil des ministres le mot « armistice ». Le radical-socialiste César Campinchi, ministre de la Marine (qui a été appelé à cette fonction par Léon Blum et Camille Chautemps), exprime lui aussi l’avis qu’il convient d’entamer rapidement des pourparlers avec les Allemands et demande si un homme qui n’aurait pas été mêlé aux luttes politiques de l’avant-guerre ne serait pas davantage susceptible de faire accepter cette terrible solution au pays. Ce jour-là, l’idée d’un armistice est posée par deux parlementaires (un de gauche, Campinchi, et un de droite, qui fera plus tard marche arrière, Reynaud). Les deux désignent l’homme qui pourrait le faire le mieux, le vieux Maréchal Pétain de quatre-vingt-quatre ans !

À la sortie, Reynaud va droit à Weygand : « Général ainsi que nous en avons convenu tout à l’heure vous allez demander la capitulation de l’armée ». Weygand, d’accord avec Pétain, pousse des hauts cris, c’est hors de question : la capitulation est un acte militaire de reddition, l’armistice est un acte politique qui met fin aux hostilités sans mettre définitivement fin à l’état de guerre. La capitulation ferait endosser la défaite aux militaires, ce serait une infamie. Elle placerait le pays à la merci du vainqueur. L’armistice en revanche, accord politique de cessez-le-feu résultant d’une négociation, peut permettre de ménager les intérêts du vaincu.

De Gaulle, chef de la France libre

Le 16 juin 1940, Paul Reynaud (désormais partisan de la continuation de la guerre en Afrique du Nord mais mis en minorité) présente sa démission, après avoir conseillé au Président de la République, Albert Lebrun, de s’adresser au Maréchal Pétain pour constituer un gouvernement. D’après Lebrun, c’est avec l’accord des présidents des chambres, Édouard Herriot (Chambre des députés) et Jules Jeanneney (Sénat), qu’il fait appel au Maréchal, lequel aurait accepté de constituer un gouvernement d’union nationale allant des conservateurs aux socialistes. Le lendemain, par l’intermédiaire de l’ambassadeur d’Espagne à Paris, José Félix de Lequerica, Pétain fait demander un armistice à l’Allemagne. Le 17 juin à l’aube, la demande française d’armistice parvient au quartier général allemand. Le même jour, à neuf heures du matin, de Gaulle quitte Bordeaux pour Londres dans l’avion du général Spears, représentant personnel de Churchill en France.

Toujours le 17 juin 1940, le Maréchal Pétain s’adresse aux Français à la radio : « Je fais à la France le don de ma personne ». Le lendemain, 18 juin, la BBC ouvre ses studios à de Gaulle qui lance un premier appel aux militaires Français, resté célèbre dans l’histoire même si peu de français l’ont entendu, « Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas ». L’armistice est signé le 22 juin 1940 avec l’Allemagne (d’un coté, par le général Charles Huntzinger et l’ambassadeur Léon Noël, et de l’autre, par le général Wilhelm Keitel) et le 24 avec l’Italie (par le général Huntzinger, le maréchal Pietro Badoglio et le ministre Galeazzo Ciano). Le 23 juin, la nomination de Charles de Gaulle au grade de général à titre temporaire est annulée pour être sorti de France sans autorisation et avoir fait un acte politique à la radio de Londres. Rétrogradé au rang de colonel, de Gaulle est mis à la retraite d’office par un décret signé du président de la République Albert Lebrun. Mais le 28 juin 1940, le gouvernement britannique de Churchill reconnaît de Gaulle comme « chef des Français libres ».

Pour de Gaulle l’armistice est déshonorant et inacceptable. Une fois l’armée démobilisée, la flotte, les avions, les  chars, toutes les armes seront livrées intactes à l’adversaire nazi, qui pourra s’en servir contre les alliés de la France. La patrie et son gouvernement seront réduits à la servitude. C’est une lâcheté, une forfaiture, un crime. Créant le Comité national français, organisme gouvernemental en exil, Charles de Gaulle n’hésite pas à défier la légalité et la légitimité du gouvernement de Pétain, formé à la demande du président de la République et confirmé le 10 juillet par le vote des deux chambres réunies à Vichy (Chambre des députés et Sénat).

De Gaulle, qui a connu jusqu’alors une carrière militaire estimable, va se révéler à la tête de la France libre un homme politique hors pair, le plus doué de tous les hommes politiques français du XXe siècle. « Dans les temps de révolutions, écrit Talleyrand, on ne trouve d’habileté que dans la hardiesse, et de grandeur que dans l’exagération ». Le chemin sera parsemé d’embuches et d’obstacles ; il y aura plus de chardons et d’épines que de fleurs, mais de Gaulle sortira vainqueur de la plupart des batailles politiques qu’il livrera. Le 3 juillet 1940, coup sur coup, sans qu’il en soit informé, la marine britannique capture l’escadre française mouillée à Alexandrie, les fusiliers marins de sa Gracieuse Majesté s’emparent des navires français réfugiés dans les ports anglais, et la flotte anglaise aux ordres de l’amiral James Somerville coule l’escadre française désarmée dans la rade de Mers el-Kébir (1300 marins français sont tués). Le 2 août, de Gaulle est condamné à mort par contumace et à la dégradation militaire par un conseil de guerre présidé par le général Aubert Frère (futur chef de l’Organisation de résistance armée, qui mourra en déportation en Allemagne). Le 23 septembre c’est l’échec de l’opération de débarquement franco-britannique à Dakar, repoussé par les troupes du gouvernement de Vichy aux ordres de Pierre-François Boisson, gouverneur de l’AOF (Afrique occidentale française). Un an plus tard, en juin 1941, lorsque les forces anglo-gaullistes pénètrent en Syrie et au Liban elles se heurtent à l’armée du gouvernement de Vichy. Un armistice est conclu, mais seulement entre les Anglais et Vichy ce qui entraîne une grave crise entre Churchill et le chef de la France libre mis devant le fait accompli.

En juillet 1940, dans les premiers jours de la France libre, les partisans de De Gaulle sont une poignée d’hommes. Les 50 000 français présents en Angleterre sont pour la plupart rapatriés, seuls 1200, en majorité des jeunes nationalistes ou patriotes très à droite, choisissent de rester avec lui. Lucide, le Général conviendra tristement  des années plus tard: « Sur 39 millions d’habitants, c’est bien peu ». Mais trois ans plus tard, à l’été 1943, ils seront entre 50 000 et 70 000 (dont 32 000 coloniaux d’AOF qui ne sont pas des citoyens français). Après le débarquement américain en Afrique du Nord de novembre 1942, et le ralliement subséquent de l’Armée d’Afrique de Vichy (généraux Jean De Lattre, Alphonse Juin, Henri Giraud), l’effectif s’élèvera à plus de 300 000 hommes.

L’autorité de De Gaulle sera finalement admise mais non sans de nombreux conflits ouverts ou de sévères frictions. À Londres, la première forme d’opposition antigaulliste vient, d’une part, des intellectuels et des journalistes de la revue France-Libre, fondée par André Labarthe et Raymond Aron, et, d’autre part, de certains animateurs de Radio-Londres (Robert Mengin). Ces Français libres, qui  ont l’oreille du Département d’État américain, ne cessent de critiquer le « bonapartisme » du Général, voire « les tendances fascistes » de « l’apprenti dictateur » « issu de l’Action Française » et de « la Cagoule ». Pour leur part, les vichyssois d’Afrique du Nord, qui sont passés dans le camp de la lutte contre l’Allemagne après avoir résisté mollement au débarquement américain (8 novembre 1942), et assisté impuissants à l’invasion allemande de la zone libre (11 novembre 1942), ne sont pas non plus très convaincus. Alger est un temps un véritable nid de vipères. Le général Maxime Weygand, partisan de la « Révolution nationale » et fidèle au Maréchal, incarne une tentative de « résistance pétainiste ».  Il s’efforce de renforcer l’Armée française d’armistice, plus particulièrement celle d’Afrique, mais arrêté par la Gestapo, il est placé avec Daladier, Reynaud et Gamelin en résidence surveillée dans le Tyrol autrichien  (château d’Itter). L’amiral François Darlan, ex-dauphin de Pétain, se rend à Alger et se rallie aux Américains en novembre 1942, après bien des hésitations et des volte-face.

Après l’invasion de la zone libre, le sabordage de la flotte française dans la rade de Toulon est ordonné, le 27 novembre 1942, par l’amirauté de Vichy en accord avec les consignes de 1940 (qui avaient été ordonnées par Darlan lui-même dans le cas où une puissance étrangère essaierait de s’emparer des bâtiments français). Un mois plus tard, Darlan est arrêté et assassiné à Alger sur ordre du résistant royaliste, farouchement anti-vichyste, Henri d’Astier de la Vigerie. Le général Giraud, évadé d’Allemagne avec l’aide de membres du 2º bureau de Vichy, incarne pour sa part la résistance de la droite traditionnelle. Un temps pressenti par les Américains et les Anglais, pour contrer de Gaulle, il est définitivement écarté du Comité français de libération nationale (CFLN) en avril 1944. Deux autres généraux ex-vichystes, Juin et De Lattre s’illustreront, l’un à la tête du corps expéditionnaire français en Italie, l’autre, lors du débarquement en Provence et lors de la campagne Rhin et Danube. En fait, un des rares officiers ralliés de la première heure à de Gaulle est le capitaine Philippe Leclerc,  un ancien sympathisant de l’Action Française qui sera général en août 1944. Sa division (2e DB), débarquera en Normandie le 1er août 1944, un mois après les Alliés, et participera activement, avec les Américains, à la libération de Paris et de Strasbourg.

L’autorité de De Gaulle sur la France libre a été tout aussi longtemps discutée au sein des Alliés. Le double jeu des anglais et des américains a été quasi permanent pendant toute la guerre. Roosevelt ne cesse de ménager le maréchal Pétain, n’écartant pas l’idée de s’appuyer dessus pour reconstruire la France quand viendra la libération. Il gagne du temps, espérant trouver un représentant français plus docile, moins irréductible que de Gaulle. On pense aux Vichystes qui se sont ralliés après 1942 aux Alliés, aux généraux Weygand et De Lattre, puis à l’amiral Darlan, puis au général Giraud. Les Américains ont pour projet de faire administrer la France libérée par les armées et ils n’en démordent pas. À ce propos, de Gaulle confie à son fils : «Roosevelt ne se soucie que d’occuper la France comme il occupera l’Allemagne nazie. Il veut transformer notre pays en condominium [un territoire sur lequel plusieurs États souverains exerceraient une souveraineté conjointe, NDLA], et Churchill n’est pas loin de préconiser la même chose. » Churchill semble lui donner raison lorsqu’il lui confie: « Chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large ».

Lors du débarquement d’Afrique du Nord, en novembre 1942, de Gaulle est tenu à l’écart par les Américains ; en mai 1943, Roosevelt et Churchill exigent de Gaulle qu’il coopère avec le général Giraud ; en juin, le vice-amiral Émile Muselier, Français libre de la première heure, rejoint le camp du général Giraud. La Maison-Blanche lutte de façon sourde et dissimulée, et jusqu’au bout, contre de Gaulle. Son unique et véritable allié, le seul ami américain d’importance, semble être le général Dwight Eisenhower. Réaliste, de Gaulle constate : « Jusqu’au dernier jour de la guerre, nous aurons dû nous battre aussi sur ce front là. Mais il faut bien dire que dans une guerre d’alliance, chaque allié fait en réalité sa guerre à lui et non celle des autres. » Il ajoute sans davantage de détours : « Les Anglais qui sont morts en libérant la France, ont donné leur vie pour la Grande-Bretagne et le roi. Les Américains qui sont morts en libérant la France, sont morts pour les États-Unis d’Amérique et pour personne d’autre. De même que tous les Français qui sont morts sur un champ de bataille, y compris pour l’indépendance des États-Unis d’Amérique, sont morts pour la France et le roi qui l’a personnifiée ».

Le 6 juin 1944, à la veille du débarquement en Normandie, de Gaulle est encore tenu à l’écart par les Alliés. Le 4 février 1945, lors de la conférence de Yalta, la France est absente. Elle l’est aussi lors de la conférence de Potsdam, en août 1945. Mais le 8 mai 1945, à Berlin, lors de la capitulation allemande, le représentant français est signataire et non pas seulement témoin comme le 7 mai à Reims. De Lattre signe comme les trois généraux Alliés, le Britannique, A.W. Tedder, le Soviétique G. Joukov et l’Américain Carl Spaatz. De Gaulle, qui a toujours été conscient des faiblesses de la France et de l’ampleur des forces armées mobilisées pendant la Seconde Guerre mondiale, dira à Georges Pompidou, en 1950 : « nous avons bluffé ». Quoi qu’il en soit, en 1945, après huit mois d’âpres négociations, il parviendra à imposer la voix de la France à l’ONU. Grâce à lui, la France sera l’un des cinq membres permanents au conseil de sécurité des Nations unies.

Jusqu’en 1943, les résistants de l’intérieur de la France ne sont pas, eux non plus, loin s’en faut, des partisans unanimes du général de Gaulle. En 1941, la résistance, surtout nourrie de jeunes idéalistes patriotes et nationalistes,  est relativement marginale. Dans un deuxième temps, après l’invasion allemande de l’URSS, le 22 juin 1941, un premier groupe de communistes rejoint le combat. Jusqu’alors, les communistes français ont fraternisé avec l’occupant au nom de la « lutte contre la bourgeoisie capitaliste ». Le bureau politique du PCF a même adressé, le 25 juin 1940, une lettre à la Kommandantur allemande de Paris pour demander l’autorisation de faire reparaître le journal l’Humanité au nom du pacte germano-soviétique (23 août 1939). Cela n’empêchera pas le PCF de se présenter à la Libération comme le premier parti résistant de France, divulguant inlassablement le mythe des 75000 fusillés communistes, alors que les historiens en dénombrent moins de 4000. La propagande communiste prétendra aussi que le Secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, était le  « premier des résistants communistes », alors qu’il avait déserté le 3 octobre 1939 et avait passé toute la durée de la guerre en URSS (Gracié par de Gaulle, au nom de la realpolitik, il sera ministre d’État avec trois autres ministres du PCF dans le second gouvernement provisoire du chef de la France libre, de novembre 1945 à janvier 1946, puis, vice-président du conseil en 1947).

En réalité, c’est seulement à partir de l’invasion de la zone libre, en novembre 1942, et surtout à partir des grandes défaites allemandes sur le Front de l’Est, en 1943, qu’on peut vraiment parler d’une résistance antiallemande et anti-pétainiste. Beaucoup d’historiens sont d’accord sur ce point : la faute capitale de Pétain a été de ne pas quitter la France en novembre 1942. « S’il était parti, disait de Gaulle, il revenait sur son cheval blanc, en vainqueur comme en 1918 ». Jusqu’à la fin de l’année 1942, on pouvait être à la fois pétainiste et résistant[2].

La doctrine Pétain c’était avant tout l’attentisme, cet attentisme qui ulcérait autant les gaullistes de Londres et les résistants de l’intérieur que les authentiques fascistes, anti-vichyssois et ultras de la collaboration  de Paris. En vieillard entêté, Pétain imaginait pouvoir permettre à la France de reconstituer ses forces à l’abri de sa neutralité. Il attendait que les jeux soient faits entre les divers belligérants en espérant pouvoir ainsi réapparaître un jour. Un exemple frappant de pétainiste passant à la résistance, tout en étant antigaulliste, est celui du futur ministre de la IVe République, président de la Ve République, François Mitterrand. Au printemps 1943, parrainé par deux membres du cabinet du maréchal Pétain, Mitterrand est décoré de l’ordre de la Francisque, plus haute distinction du régime de Vichy. Mais en novembre, il se rapproche de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée qui est giraudiste) et entre dans la clandestinité.

Au début de 1943, les diverses organisations de la Résistance regroupent 40 000 personnes, un effectif qui s’élève bientôt à 100 000 puis à 300 000 au moment de la Libération. Bien sûr, comme dira de Gaulle, sur ces 300 000 résistants « beaucoup ont résisté sans avoir porté les armes ». Par ailleurs, la moitié a fui le STO (Service du travail obligatoire) alors que 700 000 hommes sont allés travailler dans les usines allemandes, soit requis, soit volontairement (comme le futur Secrétaire général du PCF Georges Marchais).

Contre vents et marées, de Gaulle résiste. Sa ténacité, sa persévérance, seront finalement couronnés de succès. Dans le difficile processus d’unification de la Résistance deux étapes sont essentielles : la création du Conseil national de la Résistance, le 27 mai 1943, par le délégué de De Gaulle Jean Moulin, et celle des Forces françaises de l’intérieur (FFI), le 1er février 1944, par son autre délégué Jacques Bingen. À Alger, de Gaulle l’emporte sur tous ses concurrents. Le 3 octobre 1943, il devient le seul président incontesté du Comité français de libération nationale (CFLN). Un an plus tard, le 14 juin 1944, à Bayeux, il a l’immense plaisir de prononcer un premier discours sur le sol de la France libérée. Le 26 août, de Gaulle descend triomphalement les Champs-Elysées.

Le 13 novembre 1945, il sera élu à l’unanimité président du gouvernement provisoire par les députés de l’Assemblée constituante. Le Général présidera deux gouvernements de juin 1944 à janvier 1946. Mais partisan d’un régime doté d’un exécutif fort, il se heurtera vite aux socialistes, aux communistes et aux démocrates-chrétiens qui n’en veulent pour rien au monde. La vieille caste dirigeante de la IIIe République, que l’on croyait définitivement discréditée par la défaite et l’occupation, refait surface et s’empare à nouveau des grands leviers d’action de l’État. De Gaulle, qui dénonce le régime exclusif des partis, se voit obligé de démissionner le 20 janvier 1946.

Arnaud Imatz, 1er juin 2020

Docteur d’État ès sciences politiques

Membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne

[1] Le Général tenait à observer une stricte séparation entre sa vie privée et sa fonction de président. Il avait fait installer, dès son arrivée à l’Élysée, une minuscule chapelle pour pouvoir assister régulièrement à la messe. Il avait demandé à son aide de camp de lui trouver tous les objets nécessaires au service religieux et les avait payés sur ses propres deniers. On sait que sa femme avait même acheté un service de table ordinaire pour les repas privés et que De Gaulle payait scrupuleusement la part des invités lors des quelques repas de famille.

[2] La petite histoire anecdotique sert parfois à éclairer la grande. L’expérience de ma famille peut ainsi contribuer, dans une certaine mesure, à nuancer la vision d’une Résistance monolithique et univoque. Dans les années trente, mes grands-parents maternels avaient un hôtel dans la ville frontalière d’Hendaye (Grand Hôtel Imatz). Cet hôtel, qui avait reçu de nombreux journalistes européens et américains pendant la guerre d’Espagne, était assez régulièrement fréquenté par Philippe Pétain à l’époque où il était ambassadeur à Madrid. Le Maréchal devait même y fêter son anniversaire en 1939.  Sa femme, Annie, avait fait le choix de cet établissement, préférant son ambiance familiale et conviviale à celle plus somptueuse de l’Hôtel du Palais à Biarritz. Au fil du temps, la maréchale et ma grand-mère, Marie Imatz (veuve depuis un an de mon grand-père hôtelier et ancien poilu de Verdun) étaient devenues amies. En juin 1940, à l’heure de l’exode, Annie Pétain résidait dans l’hôtel. Elle avait pris pour habitude de venir s’asseoir dans le bureau de ma grand-mère, proche de la réception, pour converser avec elle ou jouer aux cartes avec mon arrière-grand-mère. Au cours des semaines précédant l’arrivée des troupes allemandes à la frontière, de nombreuses familles de réfugiés, en particulier des familles juives, vivaient à l’hôtel dans l’attente d’un visa pour l’Espagne. Chaque jour, ma grand-mère traitait une nouvelle pile de documents d’identité déposée préalablement sur sa table de travail. Ses connaissances de part et d’autre de la frontière (mon grand-père défunt ayant été bien connu en Espagne pour ses convictions carlistes) aidaient à l’obtention la plus rapide possible des précieux visas. Les gestions qu’elle effectuait au vu et au su de la maréchale ne devaient jamais susciter chez elle le moindre commentaire désapprobateur, bien au contraire. Le 27 juin 1940, dès l’arrivée de l’occupant, l’hôtel a été réquisitionné pour loger la troupe et installer une DCA sur la terrasse du  toit (Il sera à nouveau réquisitionné par les FFI, en 1944, et cette fois pillé et totalement saccagé par des maquisards venus de Toulouse). Ma grand-mère, ses quatre filles, le personnel et les clients, dont la maréchale, ont été expulsés trois jours plus tard. Une résidence secondaire inoccupée sur le front de mer ayant été réquisitionnée par les Allemands pour reloger les membres de ma famille (Villa Gravelines), Annie Pétain a demandé à les suivre et a vécu ensuite avec eux pendant deux mois. Au cours de l’année 1942, la maréchale a fait à nouveau un bref séjour de quatre jours dans ma famille qui vivait alors dans la maison de mon arrière-grand-oncle (Villa Alexandrine). Cette amitié entre Annie Pétain et ma grand-mère, n’a pas empêché cette dernière de recevoir la même année et dans cette même villa le commandant Jacques Pigeonneau (un des premiers diplomates français ralliés à De Gaulle, ami personnel du colonel Rémy et fondateur du réseau Espagne) et de l’aider à trouver des passeurs pour franchir clandestinement la frontière. Marie Imatz était en contact avec le Père Armand Fily, correspondant de l’ORA à Hendaye (déporté à Dachau en 1944, accusé plus tard, en raison de son anticommunisme, d’avoir appartenu à la Cagoule), qui agissait sous la direction de Jacques Chaban-Delmas, futur premier ministre de De Gaulle. Elle était aussi en contact avec le Dr. Alberto Anguera Anglés, un médecin Espagnol d’Irun qui se chargeait d’acheminer le courrier des évadés qui, une fois libérés du camp de Miranda, rejoignaient le Maroc pour être très souvent accueillis dans la propriété de mon arrière-grand-tante, veuve d’un colon ex-officier méhariste, ami de Lyautey. Quant à ma famille paternelle, elle était particulièrement affectée par la division entre pétainistes et gaullistes. Alors que mon grand-père paternel, grand mutilé de guerre, l’un des sous-officiers de carrière les plus décorés de la Première guerre mondiale, était un pétainiste irréductible, ses quatre fils (conflit de génération ?), qui vivaient avec lui sous le même toit, étaient de farouches gaullistes ; le fils aîné, mutilé lors de l’embarquement de Dunkerque (décédé plus tard des suites des ses blessures), était paradoxalement le plus anglophile (bien qu’il ait été abandonné sur la plage par les troupes de sa Gracieuse Majesté, comme ses autres camarades français). Je dois sans doute au récit de ces expériences familiales, qui ont bercé mon enfance, le crédit relatif, toujours « sous bénéfice d’inventaire », que j’accorde depuis aux journalistes officieux et autres experts ou historiens prétendument institutionnels.

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