Recension de « Français langue morte » de Richard Millet, par Jean-Gérard Lapacherie

Richard Millet, Français langue morte, suivi de l’Anti-Millet, Paris, Les Provinciales, 2020.

A la page 128 de ce beau recueil de fragments ou d’aphorismes, Richard Millet écrit ceci : « L’agonie d’une langue, j’y ai déjà assisté : celle de l’occitan limousin. Je ne croyais pas voir un jour mourir le français, et non seulement au Liban, en France même ». Cette note brève explique et justifie le titre français langue morte. La langue française a reçu les qualificatifs successifs de vivante, d’universelle, de mondiale, d’étrangère (le FLE des universités) ; désormais elle est morte, comme le latin et les langues disparues de l’Antiquité (étrusque, celto-ligure, ibère, grec ancien, etc.), comme les 32 ou 33 langues de l’ancienne France. Le destin de la langue française est de finir en patois : ce n’est pas une prophétie, ni une prévision, mais un constat. Le français est devenu langue morte.

En 1986, en 1990, en 1993, Richard Millet a publié les volumes I, II et III d’un même essai portant pour titre Le Sentiment de la langue, le troisième volume ayant même obtenu en 1994 le prix de l’essai de l’Académie française. Dans ces trois volumes, le nom sentiment est employé dans le sens qu’il avait dans la langue classique : la conscience d’une réalité, conscience fondée en raison et sur des faits établis que la langue a une réalité, qu’elle n’est pas un outil ou un instrument, que sa réalité est tangible, sensible, matérielle et qu’en conséquence, tout écrivain est tenu d’en prendre soin, de l’enrichir et de l’illustrer. En 1986, Richard Millet accordait aux écrivains français et aux Français aussi, quels qu’ils fussent, une mission sacrée : faire vivre la langue. Trois décennies plus tard, il est contraint de convenir que les écrivains, devenus des post-écrivains, ont troqué leur art pour la communication et qu’après avoir défroqué, suivis par les Français de tout statut, ils ont jeté aux oubliettes la mission sacrée de veiller à la langue.

« Je rassemble ici, écrit-il dans une préface intitulée Liminaire, des notations diverses, parfois paradoxales, sur une époque à laquelle il me déplaît d’ajouter le possessif « notre », puisque je ne cesse de m’en séparer et l’examine en quasi étranger, avec pour fil conducteur ce qu’il advient de la langue française, considérée non plus comme monument historique ni chef-d’œuvre à préserver, mais ayant achevé son déclin pour entrer en décadence ».

Pour comprendre cela, il faut rappeler sa haute et exigeante conception de la langue française : « Qu’est-ce que parler ? C’est chercher à entendre le chant profond, la voix de la langue à travers les siècles qui se déploient dans une bouche » (p. 122). Écrivain, il « écoute ce qui bruit au fond des âges pour l’actualiser dans un état de langue où il se sépare de ses contemporains ». La langue française est étroitement liée à une nation, à un pays, à une foi, au catholicisme, à une histoire, à la France ; et sans ces réalités, qui lui servent de socle ou, plus exactement, dont elle est à la fois le socle et le pilier, elle n’est plus rien, sinon du langage, des discours, de l’idéologie ou de la doxa qui parle en chacun de nous… « La langue avait, plus qu’en aucun autre pays, contribué à la constitution de la France et à l’esprit de ce pays ». Les causes de la mort sont énumérées : la pression migratoire, la dé-catholisation, le multiculturalisme d’État, les mots d’ordre de l’anglais international, koiné du marché planétaire et du pouvoir culturel. Richard Millet témoigne contre l’idée de progrès social, moral, politique et contre le trans-humanisme qui nourrit la mort de la langue (Liminaire). Ce n’est pas une nouvelle époque qui survient, mais un autre monde que les puissants imposent : (page 124) « Destruction de la phrase, délitement de la langue, perte du sentiment linguistique et national : […] un autre monde, où le langage n’est plus qu’une pratique de l’oubli dans un présent programmatique » et éternel, qui efface le passé et abolit l’avenir. Les ruines s’accumulent : (page 137) « On a détruit la langue, le fonds commun, l’histoire, la vérité des faits » et, pour dissimuler ces ruines, a été imposé « un grand récit multiculturel et relativiste, post-sexuel et post-humain », par lequel la langue est coupée de ses origines. Les idéologues qui ont accompli le désastre ne valent pas mieux que « les islamistes qui ont détruit les bouddhas de Bamyan, les corans de Tombouctou, les ruines de Palmyre ».

Richard Millet est un écrivain moderne qui rejette les trucs et les tics de la postmodernité comme l’humanité idéologico-politique et l’autre des mythologies dominantes. Pourtant, il refuse le confort de la posture antimoderne, à laquelle il ne veut pas être réduit. Il proteste « contre le renoncement au souci de la langue comme indice de modernité » et contre « les appareils idéologiques d’État qui le nient en tant qu’écrivain et en tant qu’homme ».

La forme qu’il a choisie pour écrire français langue morte est celle du fragment : des successions de notes ou de notations brèves – une ou deux phrases, un court paragraphe – sans qu’il y ait de lien rhétorique ou de transition entre un fragment donné et ceux qui le précèdent ou le suivent. L’esthétique est moderne – ce n’est pas le cas de l’essai qui suit ces fragments et auquel il a donné pour titre Anti-Millet. Le modèle syntaxique est simple : le préfixe anti, exprimant l’hostilité ou l’opposition, suivi d’un nom, commun ou propre, ou d’un adjectif. Engels a écrit un Anti-Dühring et le futur Frédéric II de Prusse un Anti-Machiavel. Dans le cas de l’Anti-Millet, c’est Millet lui-même qui écrit, non pas contre lui-même, mais contre l’idée ou la caricature que propagent de lui ses adversaires et ennemis du monde médiatico-littéraire, petits dans tous les sens de cet adjectif, mais influents, dominants, cyniques, puissants au point de briser les carrières et de condamner au silence les grands écrivains qui leur font de l’ombre. « J’ai été écrivain, dans la France littéraire, avant la conversion de cette nation au tout-culturel qui, dans la plupart des pays occidentaux, a remplacé la culture, la tradition et même la civilisation ». Cette hégémonie culturelle d’un type nouveau est le privilège « d’une classe dominante petite-bourgeoise, de type nord-américain », qui a procédé à « l’inversion de tout ce que, depuis deux mille ans, on nous donnait pour la valeur même » : la littérature est devenue littératures, la langue communication, la culture multiculturel, l’art idéologie, la singularité main stream, le livre imprimé propagande, le Mal le Bien, Satan Dieu. « En un temps d’inversion générale, l’écrivain et l’artiste reconnus pour tels par le pouvoir culturel sont voués à la prolifération des simulacres qui font que, tout comme l’art et la politique, la quasi totalité de la production littéraire mondiale est, jusque dans ses revendications de rébellion ou de subversion, un cliché ».

La mort de la langue française, de la littérature, de l’art est l’œuvre de cette classe dominante.

Jean-Gérard Lapacherie

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