“Les étonnements d’un vieux confine”, par Sylvain Pérignon

Longtemps, je me suis autoconfiné. Maintenant c’est obligatoire. Chacun doit devenir le maton de soi-même.

Je ne suis pas trop malheureux. J’habite un gros bourg littoral, j’ai une maison avec jardin. Je sais que c’est immonde et que j’expierai tôt ou tard. Un impôt exceptionnel sur les jardins devra sanctionner les confinés un peu trop bronzés.

Je suis devenu hydro alcoolique, et de plus victime de violences conjugales, ma femme m’obligeant à faire de la gymnastique et à manger sainement.

J’ai un peu honte car je n’ai pas redécouvert ma vie intérieure, comme m’y invitent bon nombre de magazines. Je n’ai pas relu, même pas lu, l’œuvre de Marcel Proust  ou celle de Thomas Mann. Faut dire que « La Montagne magique », c’est 789 pages sur des tuberculeux confinés dans un sauna. Ce n’est pas vraiment le moment !

Je suis prudent. Je ne prends les appels téléphoniques que s’ils sont masqués. Je me lave les mains, et bien mieux depuis que j’ai visionné le tuto d’Ursula von der Leyen nous apprenant à le faire. C’est effectivement plus efficace si l’on fredonne en même temps l’hymne européen. Je savais bien que Bruxelles ne nous abandonnerai pas.

Je suis prudent car je coche toutes les cases qui font de moi une personne à risque. Surtout que le virus est discriminant et s’attaque plus aux hommes qu’aux femmes. Bonjour la parité.

Je sors à l’extérieur avec parcimonie, car l’on est en train de vider les prisons et je ne suis pas sûr que les taulards libérés n’aient qu’une envie, celle de se reconfiner.

Les rumeurs les plus folles circulent. Les chats transmettraient le virus. Si c’est vrai, cela va être dur de leur imposer le masque et les gestes barrières 

Dehors, c’est la grosse ambiance. Les accès à la plage sont totalement barricadés. C’est le mur de l’Atlantique, mais à l’envers. Et cela ne rigole pas. Un de nos amis a osé mettre le pied sur la digue, le temps de prendre une photo. Une demi-heure après, il était épinglé sur Facebook.

Des gendarmes à cheval patrouillent sur la plage, dans les rues et sur le parking de l’hypermarché. Je me suis fait contrôler. Etrange sensation de tendre ses papiers  à un pandore qui vous toise du haut d’un énorme canasson. J’ai failli avoir une prune car j’avais rempli mon attestation au crayon. C’est interdit. Et ce n’est pas la peine de plaider l’économie de feuilles A4 et de cartouches d’imprimante, cela ne prend pas !

Petit à petit, on apprend la jurisprudence locale. Le vélo est interdit, sauf si c’est pour aller faire des courses. Il convient donc de cocher la bonne case et de mettre ostensiblement des filets à provisions dans le porte-bagage.

Mais des zones d’ombre demeurent. Doit-on acheter la baguette de pain à l’unité ou en faire provision pour la semaine, pour limiter les déplacements ? Et si oui, quid pour le vin , l’acheter à la bouteille ou au tonneau ? Qu’est ce que c’est que des « achats de première nécessité » ? Faut-il négocier avec les forces de l’ordre la composition et le volume du panier de la ménagère ? Peut-on s’asseoir sur un banc public, et si oui, pour combien de temps ?

Nous sommes tous devenus des contrevenants tant sont nombreux les interdits et floues les frontières entre le licite, ou plutôt le toléré, et l’illicite.

Ce confinement généralisé est imposé sans mesure, sans discernement, et sans grand souci de ses conséquences sociales et économiques. Ses règles gagneraient à être appropriées aux contextes locaux (après tout, on le fait bien dans le 9-3). Que les partouzes soient prohibées, je le comprends, mais pourquoi les plaisirs solitaires du jogging en forêt, du vélo en campagne, de la pêche en mer, de la baignade  en mer du nord sur des plages assez désertées? Pourquoi jardineries et déchetteries restent-elles fermées, alors que le printemps explose ? Pourquoi les artisans ne peuvent s’approvisionner en matériaux ?

L’Etat est tellement tétanisé par la conscience de ses responsabilités dans la situation actuelle, par la peur de devoir en rendre compte, que le confinement est devenu proportionnel à son imprévoyance. Il faut donc que maintenant tout le monde aie la trouille du siècle et que tout le monde en bave. L’hystérie répressive et le matraquage médiatique interdisent toute distinction entre confinement et distanciation. Comme les gens sont sidérés par tout ce qui est arrivé, et qu’ils réagissent peu, tout est permis dans l’escalade de l’intimidation et de la domestication : réquisition des chasseurs assermentés pour traquer le sportif en milieu naturel, emploi de drones diffusant des consignes (et pourquoi pas armés ?), démontage des bancs publics, surveillance par hélicoptère, interdiction des locations touristiques. Quelle jouissance d’avoir les moyens de vous confiner ! La punition collective n’a plus de limites.

On peut être étonné que les fameux gaulois réfractaires encaissent tout ceci. Pour perpétuer cette soumission, l’Etat et ses relais jouent sur plusieurs leviers ; la peur, l’égalitarisme exacerbé, et la confiance dans la délation, la dénonciation, qui viennent renforcer le contrôle social. N’est pas inutile non plus la recherche de boucs émissaires : le Parisien décentralisé qu’il convient de renvoyer chez lui (name and shame), le  riche, le planqué, le retraité qui s’en fout , et le patient zéro qu’il faudra fusiller s’il est encore en vie.

Personne ne sortira indemne de cette crise sanitaire. On sait que les beaux jours sont derrière nous et que l’avenir est plutôt au chômage de masse et à la frénésie de la planche à billets pour fabriquer de la monnaie de singe. Mais l’Etat a testé en grandeur nature ses capacités à manipuler, surveiller et punir la population. Il saura s’en souvenir.

Sylvain Pérignon, le 12 avril 2020

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