“Lettre à Franco : les silences, omissions et contre-vérités d’un cinéaste militant”, par Arnaud Imatz

Après deux succès au box-office, Mar adentro et Les Autres, suivis de deux échecs commerciaux Agora et Régression et d’une série de films publicitaires, notamment pour La Loteria Nacional, le réalisateur espagnol d’origine chilienne, Alejandro Aménabar, revient dans l’actualité cinématographique avec un long métrage sur le début de la Guerre d’Espagne. Lettre à Franco, version française de  Mientras dure la guerra (Pendant que dure la guerre), est un film bien ficelé et remarquablement servi par la prestation de l’acteur principal Karra Elejalde, mais dont le défaut rédhibitoire est de prétendre se fonder sur des travaux d’historiens sérieux alors qu’il relève de la pure fiction.

Centré sur la figure du basco-espagnol, Miguel de Unamuno (1864-1936), illustre philosophe, linguiste, poète et dramaturge de la Génération de 98, que d’aucuns considèrent comme la personnalité intellectuelle espagnole la plus marquante du tournant du XXe siècle, le film s’efforce de montrer que le recteur de l’université de Salamanque n’a pas su faire une correcte lecture du coup d’État militaire du 18 juillet 1936, qu’il a manqué de clairvoyance et n’a pas compris les véritables intentions des insurgés. Selon Aménabar, Unamuno aurait été sauvé in extremis pour la postérité grâce à sa prise de conscience tardive et à son énorme courage lors du discours critique contre le camp national prononcé au Paraninfo (grand amphithéâtre) de l’université de Salamanque devant le général de brigade Millán-Astray, célèbre fondateur de la Légion étrangère espagnole, grand mutilé de guerre (borgne, manchot et boiteux) et une pléiade de hauts responsables universitaires et militaires. L’incident survint le 12 octobre 1936, jour de l’hispanité ou de la raza, fête qui commémore la découverte de l’Amérique et la naissance de la nouvelle identité culturelle née de la fusion entre peuples indigènes du nouveau monde et peuples d’Espagne. Miguel de Unamuno avait été, rappelons-le, le premier auteur à suggérer d’utiliser le mot « hispanité » (hispanitatem) dans un article intitulé, « Sobre la argentinidad », publié par La Nación de Buenos Aires, le 11 mars 1910.

Le point d’orgue du film est évidemment la version mythique de l’incident qui opposa le philosophe au militaire. Aménabar se fonde essentiellement, voire presque exclusivement, sur la Biografia de Miguel de Unamuno que les hispanistes français Colette et Jean-Claude Rabaté ont publiée en 2009 chez Taurus [une maison d’édition qui appartient au Groupe Santillana lui-même proche du journal El País, un des plus fidèles soutiens des gouvernements du PSOE]. De leur récit du discours d’Unamuno, Aménabar retient, ajoute ou déplace quelques phrases, sans doute au nom de la liberté artistique. Selon les deux hispanistes français sur lesquels se fonde le cinéaste, Unamuno a déclaré à cette occasion (je traduis de l’espagnol) : « On a parlé de guerre internationale en défense de la civilisation chrétienne occidentale ; une civilisation que j’ai moi-même défendue à d’autres reprises. Mais aujourd’hui, il s’agit seulement d’une guerre « incivile »… [entre partisans du fascisme et du bolchévisme ajoute ici Aménabar] ». Faisant directement référence aux propos d’un des orateurs, le professeur de littérature Francisco Maldonado, Unamuno a dit également: « Je passe sur l’offense personnelle que suppose dans un discours l’explosion contre les basques et les catalans, qualifiés d’anti-Espagne ; avec un tel raisonnement ils pourraient dire aussi la même chose de nous […] L’Espagne n’est plus qu’une maison de fous”. Écumant de rage, en particulier après une allusion d’Unamuno au héros national philippin, José Rizal, contre lequel le général Millán-Astray avait combattu dans sa jeunesse, le fondateur du « Tercio des étrangers » s’est levé en s’écriant « Vive la mort ! Mort aux intellectuels !». Et le vieux philosophe a renchéri immédiatement sans se troubler: « Ici c’est le temple de l’intelligence et j’en suis le grand prêtre. Vous profanez ce lieu sacré. Vous vaincrez parce que vous avez la force brute nécessaire mais vous ne convaincrez pas. Pour convaincre il faut persuader, et pour persuader il vous faudrait quelque chose que vous n’avez pas : la raison et le droit dans la lutte… J’ai dit ce que j’avais à dire ! »

Cet admirable et courageux discours du film relève cependant de la pure invention littéraire. À l’évidence, Aménabar n’a pas pris la peine de lire une petite note de bas de page incluse dans le livre des Rabaté qui dit ce qui suit : «  Il n’y a aucune trace écrite ou gravée de cette fameuse intervention. Nous avons pris la liberté de reconstruire le possible discours d’Unamuno à partir de notes griffonnées par lui ». La source première est une trentaine de mots crayonnés fébrilement par le philosophe au dos d’une enveloppe: “ guerre internationale ; civilisation occidentale chrétienne, indépendance, vaincre et convaincre, haine et compassion, Rizal, concave et convexe, lutte, unité, catalans et basques, impérialisme langue, haine intelligence qui est critique, qui est examen et différenciatrice, curiosité investigatrice et non inquisitrice ».

Si Aménabar avait été plus rigoureux et bien informé, il aurait confronté la version mythique aux témoignages les plus pondérés des personnalités académiques alors présentes. Il aurait pu aussi inclure un avertissement avant le générique. Les personnalités présentes dans l’assistance, comme l’écrivain José Maria Pemán, le député de la République, futur ministre de l’éducation de Franco, Pedro Sainz Rodríguez, le juriste et théoricien politique Eugenio Vegas Latapié, le psychiatre José Pérez-López Villamil ou le vice-recteur Esteban Madruga, mais aussi les écrivains, journalistes et historiens, connus dans la péninsule, comme Emilio Salcedo, Ximenéz de Sandoval, Víctor Ruiz de Albéniz, Alfonso Lazo, Luis E. Togores et Guillermo Rocafort, pour ne citer qu’eux, ont tous souligné le caractère fallacieux des propos mis dans la bouche d’Unamuno. Mais il est encore plus regrettable qu’Aménabar n’ait pas jugé utile de se référer aux travaux définitifs du bibliothécaire de l’université de Salamanque, Severiano Delgado Cruz, publiés en 2019, sous le titre Arqueología de un mito: el acto del 12 de octubre en el paraninfo de la Universidad de Salamanca, et cela d’autant plus que les principaux medias espagnols (dont les journaux ABC et El País dans leur éditions des 7-8 mai et 27 mai 2018) s’en sont fait largement l’écho. 

Au terme d’une longue et patiente recherche, Severiano Delgado Cruz a pu affirmer sans ambages que Millán-Astray n’a jamais  dit « Mort à l’intelligence » mais plutôt « Muera la intelectualidad traidora » (Que meure l’intellectualité traitresse) et que Miguel de Unamuno, qui centra sa brève intervention sur la compassion, ne lui a pas répondu sur un ton aussi indigné et hautain. Il s’est agi, selon Delgado, d’un échange banal, suivi du tumulte habituel qui accompagnait les discours des années trente au cours desquels les gens s’exaltaient facilement. Il n’y eut ni réplique solennelle, ni armes brandies pour menacer le recteur. « La réunion fut dissoute au milieu des cris et des fanfaronnades ». Il n’y eut pas non plus « les cris de rigueur » du franquisme : «¡Arriba España!», «¡España, grande!» et «¡España, libre!». Millán-Astray demanda au vieux professeur de sortir au bras de Madame Franco (et non pas en lui prenant la main comme dans le film). Le philosophe et Carmen Polo Franco, accompagnés de Mgr Pla y Deniel évêque de Salamanque et de trois soldats de la garde personnelle du général, se sont alors dirigés vers la porte. Avant de monter dans la voiture officielle, où avait déjà pris place Madame Franco, Unamuno a serré la main de Millán-Astray et les deux hommes ont ainsi pris congé l’un de l’autre (Une photo publiée dans El Adelanto de Salamanca datée du 13 octobre 1936 en atteste). Il semble d’ailleurs qu’Unamuno n’ait pas accordé une importance particulière à cet incident car il ne changea rien à sa routine. Comme à l’accoutumé, après son repas, il se rendit  au « Casino » pour prendre un café. Et c’est alors que des membres et adhérents de ce club culturel, des civils et non des militaires, l’insultèrent et le huèrent.

La légende de l’incident du Paraninfo est née, comme le démontre Delgado, à partir de 1941, lorsque Luis Portillo, a rédigé une narration fictive intitulée “Unamuno’s Last Lecture” pour la revue londonienne Horizons. Ce jeune professeur de Salamanque, qui était employé par la BBC, avait travaillé à Valence pour le compte du Bureau d’information du gouvernement de la République. Dans sa recréation littéraire, Portillo souligna volontairement la brutalité de Millán-Astray face à Unamuno, exaltant l’attitude digne et courageuse de l’intellectuel qui osait s’opposer à l’infâme chef militaire. Mais le mythe ne s’imposa vraiment que plus tard, lorsque le récit de Portillo  fut repris de manière acritique par l’historien Hugh Thomas dans son livre mondialement connu The Spanish Civil War / La guerre d’Espagne (1961).

L’énorme prestige international d’Unamuno le protégeait de toute mesure répressive ou coercitive. Mais la brève algarade ne fut pas pour autant sans conséquences. La corporation municipale de Salamanque se réunit le jour même afin de proposer qu’il soit mis fin à ses fonctions de conseiller municipal. Le 16 octobre, le conseil de direction de l’université de Salamanque demanda sa révocation du rectorat. Le général Franco décréta sa destitution le 22 octobre. Ironie du sort il avait été successivement destitué du vice-rectorat pour antimonarchisme et insultes au roi en 1924, nommé recteur par la République, puis démis par le gouvernement du Front Populaire pour adhésion au soulèvement national (purge des  professeurs d’universités ordonnée par le décret du 23 aout 1936 de Manuel Azaña), enfin, renommé immédiatement par le Comité de défense nationale et à nouveau démis le 16 octobre.

Le vide institutionnel ayant été fait autour de lui, Unamuno, dont la santé précaire devint de plus en plus chancelante, vécut ensuite chez lui reclus jusqu’à sa mort le 31 décembre 1936, à l’âge de 72 ans. À la fin du film, Aménabar laisse entendre qu’après son rachat, voire sa « rédemption », le vieux philosophe aurait pris enfin et définitivement ses distances avec le Mouvement national  critiquant férocement l’action des militaires et de leurs soutiens civils de droite. Mais sa conclusion expéditive n’a que de lointains rapports avec la vérité historique.

L’enthousiasme initial d’Unamuno pour le camp des insurgés s’est nettement refroidi à la lumière des informations qui lui parvenaient sur la répression exercée à l’arrière- garde laquelle était finalement assez semblable à celle qui se produisait dans le camp du front-populaire. Et cela d’autant plus que des amis proches comme Casto Prieto, maire républicain de Salamanque, José Manso, député socialiste ou Atilano Coco, pasteur protestant et maçon, en avaient été victimes. Mais cela dit, en esprit libre, indépendant, entêté, rebelle, épris de justice et de raison, désireux de concilier le progrès et le meilleur de la tradition, Unamuno a continué à s’opposer frontalement au gouvernement du Front populaire (et non pas à la République). Il a critiqué très sévèrement les exécutions extrajudiciaires des deux camps, la malédiction de los hunos y los otros (des huns et des (h)autres), le manque de compassion des partis de droite, mais, contrairement à ce que laisse entendre Aménabar, il a soutenu,  justifié et légitimé le soulèvement national jusqu’à sa mort. Ses entretiens, lettres et autres documents postérieurs au 12 octobre 1936 ne laissent pas de place au doute (voir notamment les entretiens avec Jérôme Tharaud et Katzantzakis les 20 et 21 octobre, puis avec Norenzo Giusso, le 21 novembre, la lettre à sa traductrice Maria Garelli, le 21 novembre, l’entretien avec Armando Boaventura fin décembre, ou encore les dernières lignes du Ressentiment tragique de la vie écrites trois jours avant sa mort, qui sont des notes qu’il ne faut pas confondre avec son livre fameux Le Sentiment tragique de la vie).

La presse favorable au Front Populaire a déversé des torrents d’insultes contre Unamuno. Il était pour elle le « fou, bilieux, cynique, inhumain, mesquin, imposteur, grand traitre », et même, l’« inspirateur spirituel du fascisme ». La question était néanmoins parfaitement claire pour le vieux recteur, il s’agissait « d’une lutte entre la civilisation et l’anarchie », « non pas d’une guerre entre libéralisme et fascisme, mais entre civilisation chrétienne et anarchie ». « Ce qu’il faut sauver en Espagne, disait-il, c’est la civilisation occidentale chrétienne et l’indépendance nationale ». Peu de temps avant de mourir, il qualifiait « les hordes rouges » de « phénomènes pathologiques, de malfaiteurs et d’anciens criminels » de « bêtes féroces », conspuait « la barbarie du Frente Popular », disait « Franco est un brave homme et un grand général », prophétisait « l’exil intérieur ou extérieur qui attendait beaucoup d’espagnols intelligents et aux cœurs  purs » et avouait « son découragement » : « Je suis dégouté d’être un homme ». Il expliquait encore : « Dans ce moment critique de souffrance de l’Espagne, je sais que je dois suivre les soldats. Ce sont les seuls qui nous rendront l’ordre […] Je ne me suis pas converti en droitiste. Ne faites pas attention à ce que l’on dit. Je n’ai pas trahi la cause de la liberté. Mais pour le moment, il est absolument essentiel que l’ordre soit restauré. Ensuite n’importe quand je me dresserai, vite, et je me lancerai dans la lutte pour la liberté. Non, non, je ne suis ni fasciste, ni bolchevique ; je suis un solitaire ».

Bien d’autres erreurs ou contre-vérités du film Lettre à Franco mériteraient d’être rectifiées.  On peut citer en vrac :

– Le drapeau rouge et or de la monarchie espagnole qui est amalgamé au « fascisme » et le drapeau rouge jaune et violet de la République associé à la « démocratie ». En réalité, à Salamanque comme dans la plupart des régions d’Espagne, les insurgés sont sortis des casernes en brandissant le drapeau tricolore de la République (sauf à Pampelune et à Vitoria).  Le drapeau rouge et jaune n’est devenu le drapeau officiel de la zone nationale que plus tard, sous la pression décisive des milieux monarchiques, carlistes et alphonsins, par décret du Conseil de défense national du 29 août 1936.

– Dès le début du film un officier déclare l’état de guerre “avec l’aide de Dieu” ce qui est invraisemblable. Le combat n’avait pas au début dans le camp national son caractère religieux de croisade. Il ne l’a pris qu’après l’échec du putsch militaire lorsque les civils se sont mobilisés de part et d’autre convertissant le coup d’État en guerre civile.

– Millán-Astray fait l’éloge d’un Franco censé avoir eu la baraka pour avoir su esquiver toutes les balles lors de la campagne d’Afrique, mais c’est ridicule et d’une ignorance crasse. Franco fut grièvement blessé à l’abdomen lors d’une charge à la baïonnette en juin1916. Il fut récupéré sur le terrain et sauvé par un soldat marocain du corps des « regulares », et sa mort fut considérée pendant plusieurs jours comme quasiment certaine par ses compagnons d’arme. Tête brûlée, patriote exalté, Astray n’était sans doute pas aussi inculte qu’on le dit. Il avait écrit le prologue de l’édition espagnole du Bushido d’Inazo Nitobé et recueilli l’essentiel de ces préceptes du samouraï pour rédiger un code du légionnaire.

– On ne sait pas vraiment si Unamuno a donné 5000 pesetas pour financer le putsch. La question n’est pas claire.

– Au Paraninfo, Unamuno n’était pas assis à l’extrême droite de la table des conférenciers mais au centre parce qu’il présidait l’acte en tant que recteur avec à sa droite et à sa gauche  Madame Franco et l’évêque catalan Pla y Deniel.

– Ce n’étaient pas les filles d’Unamuno qui étaient présentes dans le grand amphithéâtre mais son fils Rafael.

– L’ambigüité des relations entre les phalangistes et Unamuno est quant à elle totalement passée sous silence. Les phalangistes croyaient à tort ou à raison que les thèses régénérationnistes d’Unamuno étaient proches de leurs idées. Mais le film préfère insister sur les affrontements entre des membres de la Phalange et l’intellectuel plutôt que de montrer les connexions subtiles qu’il y avait entre eux. Unamuno critiqua très sévèrement le « fascisme » des nationaux-syndicalistes et leurs actions répressives pendant la guerre civile. Mais néanmoins il a toujours eu en haute estime le chef et fondateur de la Phalange José Antonio Primo de Rivera qui était alors incarcéré à Alicante (« un cerveau privilégié ; peut être le plus prometteur de l’Europe contemporaine », lettre à Lisandro de la Torre, août 1936). Le 10 février 1935, Unamuno avait même reçu José Antonio chez lui et s’était rendu avec lui au meeting phalangiste célébré le même jour à Salamanque. Certains auteurs considèrent d’ailleurs que les polémiques soulevées par cette assistance lui valurent d’être privé du prix Nobel de littérature l’année suivante. Le 31 décembre 1936, c’est un jeune phalangiste, Bartolomé Aragon, en visite chez le vieux maître, qui a recueilli ses dernières paroles, son dernier soupir et qui a informé la famille de sa mort. C’est encore un intellectuel phalangiste Victor de la Serna qui a organisé la veillée funèbre dans le Paraninfo de l’université (car malgré sa destitution Unamuno était considéré par eux comme étant mort dans l’exercice de sa charge). Enfin, lors de l’enterrement, le cercueil a été porté par quatre phalangistes.

On comprend que cet ensemble de faits soit gênant pour l’image du philosophe qu’entend donner Aménabar. Le cinéaste a la conviction que la guerre d’Espagne se réduit à la lutte des démocrates contre le fascisme, à la lutte du peuple contre l’armée, l’église et la banque, une interprétation qui, somme toute, n’est pas si éloignée de celle du Komintern des années trente. Chacun est bien sûr libre de ses opinions.

Mais le Front Populaire espagnol était-il vraiment démocrate ? Là est le cœur du problème. En vérité, dans l’Espagne de 1936, personne ne croyait en la démocratie libérale. Et certainement pas les gauches. Le mythe révolutionnaire, qui était partagé par toute la gauche, était celui de la lutte armée. La démocratie libérale n’était perçue, par le parti socialiste bolchevisé (dont le chef Largo Caballero était le « Lénine espagnol » pour les jeunesses socialistes), par le parti communiste et par les anarchistes, que comme un moyen de parvenir à leurs fins : la « démocratie populaire » ou l’État socialiste. La gauche libérale-jacobine, laïciste, dogmatique et sectaire, dominée par la personnalité de Manuel Azaña, s’était engagée dans le soulèvement socialiste d’octobre 1934 (contre le gouvernement du radical Alejandro Lerroux dont le parti modéré était nourri de francs-maçons), et elle ne croyait pas non plus en la démocratie. Lors des élections de février 1936, 50 sièges de droite furent invalidés et accordés systématiquement à la gauche pour qu’elle puisse avoir la majorité. Le Président de la République, Niceto Alcalá Zamora, jugé trop conservateur, fut limogé, selon ses propres dires, « en violation de la constitution ». La terreur descendit dans la rue, causant plus de 300 morts en trois mois. En juillet 1936, l’opposition au Front populaire était totalement éliminée. Drôle de démocratie !

Il n’est pas alors étonnant que les plus prestigieux intellectuels espagnols de l’époque, les libéraux et démocrates, Gregorio Marañon, José Ortega y Gasset et Ramón Pérez de Ayala, les « pères fondateurs de la République », qui avaient fondé en 1931 l’« Agrupación al servicio de la República » (un rassemblement d’intellectuels défenseurs de la République), se soient ralliés, comme Unamuno, à la cause du camp national. Le soulèvement, la guerre civile et la dictature de Franco sont des faits bien distincts qui, en tant que tels, peuvent être jugés et interprétés de manières très différentes. Mais en confondant tout, comme le fait Aménabar, on dit n’importe quoi et on se condamne à ne rien comprendre.

Concluons : partisan d’un mondialisme politiquement correct, représentant d’un cinéma techniquement réussi mais toujours plus prévisible et plus conformiste, Aménabar a déclaré, lors de la présentation de son film, qu’il voulait aussi se référer au présent et appeler l’attention du spectateur sur les dangers de la résurgence de l’extrémisme, du fascisme et du populisme. Gageons que Miguel de Unamuno, Basque et Espagnol, philosophe chrétien, libéral, démocrate et personnalité au grand cœur, l’aurait appelé à plus de mesure, de nuances, de rationalité et de respect mutuel. Il aurait pu ainsi lui citer quelques lignes de son Sentiment tragique de la vie : « Tout  individu qui, dans un peuple, conspire à rompre l’unité et la continuité spirituelles de ce peuple, tend à le détruire et à se détruire en tant que partie de ce peuple.[…] pour moi, me faire autre, en rompant l’unité et la continuité de ma vie, c’est cesser d’être qui je suis, c’est-à-dire, tout uniquement cesser d’être. Et pas de cela, tout plutôt que cela ! ».

Arnaud Imatz

Membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne

One thought on ““Lettre à Franco : les silences, omissions et contre-vérités d’un cinéaste militant”, par Arnaud Imatz”

  1. A. Imatz dit :

    Comme exemple d’article révélateur de l’ignorance prétentieuse des journalistes de la presse mainstream, voir Philippe Ridet, « « Lettre à Franco » : l’écrivain qui a fini par dire non au futur dictateur » (Le Monde, 19 février 2020). Le chapeau résume le message de l’auteur: « Dans son septième film, Alejandro Amenábar aborde le genre historique avec une page méconnue de la guerre d’Espagne ». On peut lire encore : « En abordant le genre historique à tendance didactique (léger ennui compris), son septième long-métrage, Lettre à Franco (Mientras dure la guerra), éclaire un épisode relativement inconnu, du moins pour le public français, de la guerre d’Espagne. On peut supposer qu’il sera souvent projeté dans les écoles ou à la télévision lorsqu’il s’agira d’évoquer la relation entre Miguel de Unamuno et Francisco Franco, entre les intellectuels en général et le pouvoir. Prévoir également un débat ». Sans commentaire !

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