La chronique anachronique de Hubert de Champris

Huysmans, sous la direction de Pierre Brunel et André Guyaux, Les Cahiers de L’Herne, 320 p., 29 €, 2019.

Cahier aujourd’huisimplementaugmenté d’un renvoi à l’édition en 2019 des œuvres du susdit dans la fameuse Bibliothèque de la Pléiade, Pierre Brunel, André Guyaux et Gérald Antoine nous avaient dès la première édition de ces Cahiers, en 1985, pour ainsi dire livré les clefs de compréhension de l’incompressible, de l’incompréhensible Joris-Karl Huysmans.

Incompressible, doit-on dire, parce que cet homme simple, gentil, discret, par nature obscur employé de la Sureté générale, à Paris, rue des Saussaies, révélait toute son originalité dans une exubérance langagière dont nos doctes et subtils commentateurs mettent en lumière les qualités et les travers. « Recherchée, cette écriture le sera jusqu’à la sophistication. Huysmans, inséparable de son Littré, est insatiable dans la recherche du lexique » écrit Pierre Brunel dont le jugement est conforté par Gérald Antoine, lequel, à l’instar de Julien Gracq, estime que « si ses défaillances sont sans doute plus d’une fois imputables (…) à des manques syntaxiques (…), elles le sont également à des trop-pleins de vocabulaire. » Il y a donc chez lui, comme le remarque Paul Valéry, l’usage constant d’un procédé dont certains lecteurs se lasseront en raison, précisément, du fait qu’il est très, trop visible, et que, de cette mécanique, Huysmans ne semble ressentir nulle crainte d’en abuser. Gracq une fois encore voit juste en notant : « Stendhal n’a pas de beautés de détail, alors qu’un Huysmans n’a que celles-là. » Gardons à l’esprit que ce n’est que cette langue très écrite,- et très écrite sous l’apparence d’une langue parlée que d’aucuns, de manière peut-être approximative, diront tirée d’un mixte de Frédéric Dard et de Céline -, qui répand tous azimut sa richesse inventive, et non ce qui la soutient et la véhicule, à savoir une syntaxe, un moyen de l’art, ici, comme le souligne encore Valéry, employé de rudimentaire manière dirons-nous à notre tour, pour parodier le ‘‘caprice’’ de l’antéposition quasi systématique par Huysmans du qualificatif relevé par Antoine.

Si la forme est chez Huysmans volontairement et pour ainsi dire statutairement incompressible, le fond – c’est-à-dire ce qu’il écrit – est-il corrélativement indéfinissable ? Il critique le présent, aime à démythifier le passé écrit Pierre Brunel dans son étiologie de la première publication de Huysmans, Le Drageoir à épices, en 1874, pour sembler s’accomplir dans la mystique catholique après avoir frayé avec Léon Bloy, le satanisme et un certain ésotérisme de pas très bon aloi mais très en vogue en cette fin de XIXème siècle. Avec Huysmans, on ne sait pas très bien sur quels pieds lire sa poésie en vers ou en prose. Huysmans, en fin de compte, se veut incompréhensible parce que, inconsciemment, selon lui, penser avoir compris quelqu’un (et, a fortiori, un artiste) c’est penser à tort l’avoir défini et contenu dans les limites sémantiques d’une définition par essence restrictive et réfractaire à la saisie de l’élan dynamique dont vivent et se ressourcent tous ces créateurs dont il ne veut pas se savoir plus, et à juste titre nous démontre ce Cahier, qu’un discret et modeste épigone.

Hubert de Champris

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