La chronique anachronique de Hubert de Champris

Yann Moix, Orléans, 272 p., 18 €.

 A M. JOËL MOIX

Monsieur, comme disaient jadis à la radio les psychologues de base, ‘‘votre cas m’intéresse’’ et j’estime qu’on ne s’intéresse pas assez ce que vous dites de votre fils Yann que vous avez éduqué selon une interprétation un peu exagérée de la fameuse pensée pascalienne. « Le Yann Moix est haïssable » : voilà une formule de critique littéraire à la peine, pas un principe invétéré de dressage. Je voudrais donc vous dire votre fait, et ce fait, principal, est celui-ci : vous êtes probablement celui qui, à cette heure, faites preuve du plus de discernement dans les querelles qui, selon l’expression consacrée, agite le landernau observo-littéro-parisien. Voici pour nous résumer : ce que narre votre fils aîné Yann est grosso modo exact. Je sais bien qu’on peut tiquer sur ce ‘‘grosso modo’’ ; mais, en l’occurrence, l’essentiel n’est pas dans le détail. Quelque chose me dit qu’à la naissance de votre aîné un engrenage, quelque chose de très malsain s’est instaurée – j’allais dire : instituée – entre votre épouse et vous-même : vous avez en réalité voulu châtier le vilain petit canard.

Aujourd’hui, vous vous rendez compte de la faramineuse distance qui existe entre l’idée, l’image que vous vous faisiez de votre fils pendant toutes ces années et ce qu’il est – ce qu’il était déjà – dans sa réalité, dans sa vérité la plus essentielle. Et, votre fils à présent reconnu par la société, vous vous en voulez (mais pas mortellement car ce n’est pas votre tempérament) aujourd’hui d’avoir été dans le passé celui qui ne l’avait pas reconnu, pire : d’être celui qui croyait alors le connaître et d’avoir voulu précisément le briser en raison (et folle raison bien sûr !) de ce que vous supposiez connaître de lui, – et qui était le contraire de la vérité.

J’observais, j’écoutais toutes ces dernières années votre fils : plus que la variété de ses talentueuses activités, c’est sa manière de s’exprimer, de se répandre et de répandre avec une certaine précision – voire ce que j’appellerais une volcanique préciosité – sa syntaxe péremptoire dans la presse qui m’a mis sur la piste. Oui, votre fils Yann (et son cadet Alexandre certes, aussi, mais à moindre degré de « complexité ») était bien un surdoué. Et vous nous en donniez la confirmation il y a peu. « Il a même été testé » nous appreniez-vous, et vous en étiez fier comme si, venant de votre part, cette révélation était une sorte de ‘‘compensation’’… en substance, vouliez-vous nous laisser entendre, ‘‘j’ai eu trop longtemps – et en méprise entière… une méprise pas uniquement méprisante mais haineuse… la main lourde sur lui, mais mon fils vaut, et la science le dit, et je suis le père de celui-ci.’’

Ainsi vivez-vous en ce moment un phénomène de distorsion temporelle, et comme le grand écart entre la mémoire des années soixante-dix et quatre-vingt – une mémoire qu’à votre goût célèbre un peu trop longuement votre fils -, et l’ambiance actuelle (laquelle, au demeurant, ne nous fait sans doute, parents et enfants, pas moins faire vivre dans l’erreur que vous ne l’étions à l’époque, mais, comme on dit, c’est là un autre débat).

Permettez-moi de vous suggérer de vous intéresser à ce qui a été dit dans certains congrès sur la question de l’enfance des surdoués, et de cet acquis que, ressentant plus, souffrant plus que le commun, la tension de l’enfance et de l’adolescence ensemble les abîme et les majore. Les toxines qu’on leur aura inculquées, comprenez-vous, ils les mettent en culture.

Est-ce-à dire qu’ils doivent remercier leurs parents ? Si on se reporte à l’étymologie du mot éducation, nous dirons qu’eux aussi doivent leur donner congés. Afin de s’extirper par le haut, de sublimer (principe de base de l’acte de création) tout ce « misérable petit tas de secrets » (Malraux), de passer, comme vous le dites à juste titre, à des sujets plus nobles.

Croyez, Monsieur, à toute mon empathie.

Hubert de Champris

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :