La chronique anachronique de Hubert de Champris

Docteur Valérie Foussier, Adultes surdoués et relations amoureuses, Josette Lyon, 176 p., 17 €.

Fanny Nusbaum, Olivier Revol, Dominic Sappey-Marinier, Les Philo-cognitifs, Odile Jacob, 220 p. 21,90 €.

Déjà auteur de plusieurs livres sur la question, le docteur Foussier, endocrinologue, a donc eu l’idée d’écrire sur la particularité de la vie dite amoureuse ou sentimentale desdits ‘‘surdoués’’. Pour ce faire, elle applique les principales caractéristiques cognito-sensitives de cette famille audit domaine tout en insérant dans son livre de copieux témoignages de femmes ‘‘battues’’ (sans – au demeurant – que nous puissions être certains que l’octroi de guillemets au terme soit pertinent). Le résultat de son œuvre est mitigé, ce sentiment étant en partie dû au fait que le livre donne l’impression de muer à l’occasion en un manifeste féministe. Or, calquer les caractéristiques du type en question sur le thème de l’amour ne permet pas de déduire avec tant soit peu de précision le comportement des personnes du type. Le livre se veut de manière prématurée pratique car il ne pose pas d’emblée les données du problème. Mais, il a, pour cela, des excuses : ces données n’étaient pas l’époque clairement établies. L’ouvrage est toutefois instructif pour les personnes intéressées par la question et qui n’auraient jusqu’à alors point lu sur la question. Est ainsi mis en évidence le problème général du décalage, en cette matière aussi, entre le ressenti, le ‘‘vécu’’ communs et ceux propres aux membres du type : « Cette quête de la résonnance entre deux êtres est peut-être encore plus ardente du fait de ce sentiment de décalage. La quête amoureuse cristallise alors toutes les quêtes. » (p.11). Mais la notion de résilience (et cela est retrouvé dans nombre de livres en la matière) est encore ici parfois inexactement utilisée.

Le novice trouvera donc en l’espèce son compte, mais un compte   peu rempli, le principal défaut du livre étant une politisation, comme en bien des matières, malvenue. Endocrinologue, l’auteur pourra une prochaine fois approfondir son sujet, entre autres par l’étude des rapports du type avec la testostérone et l’hyperthyroïdie.

A Lyon, l’équipe d’Olivier Revol a, en la matière, fait du bon travail, lequel n’est en somme que la confirmation – mais, aussi, grâce à Dieu, l’approfondissement – de ce que les personnes réfléchissant et vivant la question – sentent et savent sans exagération depuis quarante-cinq ans. Voici, en brèves notations, ce qu’il en ressort :

  • Confirmation de l’existence de deux grands sous-types et des particularités de leurs résultats aux grandes épreuves des tests de QI, le seul point à modifier concernant l’inversion qu’il y a lieu d’établir au sujet de la dominance du cerveau droit et du cerveau gauche (mais on a des excuses : c’est la neuro-imagerie qui a permis de s’en apercevoir). C’est le cerveau gauche qui, chez les complexes, domine (p.52). Nusbaum et Revol nous permettent enfin d’en finir – et d’en finir si l’on peut dire scientifiquement – avec le terme « surdoué ». Le ‘‘complexe’’ (l’ancien ‘’surdoué sous-type ‘‘créatif’’) avait déjà l’impression assez déstabilisante de ne reposer que sur pas grand-chose, il n’était pas même sûr de soi !
  • Outre la visualisation à l’écran de la circulation neuronale, les résultats à chaque épreuve du Welsch permettent de détecter l’appartenance dominante au sous-type philo-complexe ou au sous-type philo-laminaire. (Ainsi, l’indice de compréhension verbale est beaucoup plus déterminant chez le complexe jusqu’à faire sauter le compteur tandis que le laminaire aura des résultats plus constants, équilibrés d’épreuve à épreuve.) L’inverse est tout aussi vrai : la clinique, c’est-à-dire en gros l’observation, permet de s’en rendre compte ;
  • L’étude Revol/Nusbaum est bien la première vrai catégorisation et description des laminaires. La plupart des autres sur la question traite (sans le savoir, sans le dire explicitement des ‘‘complexes ‘’, soit le sous-type anciemment nommé ‘‘créatif’’). Les ouvrages, tel celui de Nicolas Gauvrit, mettant en cause soit la pertinence soit l’imprécision des notions et concepts brassés en la matière, reposent sur la confusion, l’amalgame entre les deux sous-types : ils traitent en définitive d’un faux problème comme tel déjà mis en exergue ;       
  • Il n’y a pas lieu de procéder à d’autres sous-catégorisations : il s’agit en l’espèce d’une question de pourcentage entre le taux de « laminarité » et le taux de « complexité », la moyenne étant de 60% en faveur de l’un ou l’autre sous-type, avec la possibilité tout au long de la vie de ‘‘glisser’’ sans, pour autant, pouvoir passer, en majorité, d’un sous-type à l’autre : la vie, et aussi sa propre volonté, peut vous permettre de vous réformer, jamais de vous changer essentiellement. En d’autres termes, on peut modifier ses caractéristiques mais on ne change pas de caractère et, moins encore, de tempérament, de temporalité et de rapport au temps. Le laminaire est simple, le complexe, alambiqué [ de : alambic]. L’un et l’autre semblent pouvoir être dit, et au deux sens du terme, d’une même famille ;
  • Il y a complémentarité entre les deux sous-types et, dirons-nous, possibilité d’« hérédité transversale ». Les deux sous-types ressemblent à des jumeaux hétérozygotes. Un laminaire à 95% ressemblent peu à un complexe à 95% : on parlera de paires, de duos, non de couple. Nusbaum parle dans le premier cas d’ours et de ouistiti dans le second. L’ours pourra à l’occasion s’agacer du nervosisme, de la phosphorescence, de l’exubérance et de la grandiloquence du ouistiti, lequel pourra envier l’énergie maîtrisée de l’ours, son sens de la contre-attaque mais aussi déplorer son quant-à-soi, la manière qu’il a de vouloir toujours s’économiser, se préserver, filtrer ses émotions ; Champollion comme Kant devaient être des laminaires ; Lucchini et Finkielkraut, des complexes. La Mensa rassemblent surtout des laminaires ;
  • Le laminaire c’est Génie sans bouillir (du nom d’un slogan publicitaire sur une lessive ‘‘à la main’’ et d’une époque qu’une jeune fille comme F. Nusbaum n’a pu connaître). Le complexe c’est le génie en acte, avec l’atticisme sémillant, l’amour du bon et beau mot de quelqu’un qui est plus rhéteur qu’orateur ;
  • L’existence de deux sous-types chez les philo-cognitifs (anciennement HP, surdoués etc) se laissait déjà sous-entendre quand on constatait l’incompatibilité de certains sous-types de la caractérologie classique Le Senne/Berger (tel l’amorphe et l’apathique) avec la description de celui qui deviendra dans la nouvelle typologie neuropsychologique, le complexe ;
  • La neuroimagerie confirme bien l’existence d’un TDA/H et d’un TDAH/HP, ce qui est encore, et donc à tort, contesté ;
  • Il y a lieu de creuser le rapport extra/introversion chez eux en partant du fait qu’il est comme ‘‘à égalité’’ chez les humoristes (quid chez ces complexes qui leur ressemblent) ;
  • Il est noté la question du sommeil chez les complexes. Devra être envisagé un nouveau schéma d’analyse : Eveil/cognition/hyper-cognition du surdoué complexe – temps de sommeil paradoxal accru chez eux par rapport au temps total de sommeil – mesure du taux de 6-MH – rôle de la MLT par conversion de T4 en hormone plus active T3, d’où réveil – hypothèse du facteur d’une hyperthyroïdie ponctuelle dans l’insomnie paradoxalement due à la MLT – vérifier schéma Fourtillan : sécrétion en cascade par acétylisation de sérotonine, mélatonine, valentonine, 6-MH – hypothèse d’une disfonction occasionnelle chez le complexe ; 
  • Les auteurs introduisent le concept ou notion de supra-cognition. Celle-ci ne nous semble pertinente qu’à l’intérieur du processus de cognition majoritaire au sein du cerveau complexe ; il s’agit au reste moins d’une ‘‘spécialisation’’ (par exemple : un champion de tennis, un grand chef cuisinier, un sculpteur etc) du processus que d’un coup d’accélérateur (dans une direction plus qu’une autre car l’intelligence est toujours et d’abord générale – à comparer avec le moteur ‘‘à injection’’ des DS 21 [poussée de carburant]) au cours d’une phase cognitive. C’est la phase ‘‘haute’’ sous forme de magma éruptif pour le complexe, de marée haute de haut coefficient chez le laminaire (pensons à l’usine marémotrice de la Rance mue par pareille marée). L’énergie cérébrale du complexe est celle d’un magma volcanique, celle du laminaire est comparable à un long fleuve tranquille pouvant être sujet, mais rarement, à quelques crues. En définitive, la supra-cognition ne se superpose pas à la philo-cognition, elle n’est pas non plus une spécialisation du cerveau dans une tâche précise, elle est une accélération verticale, un approfondissement de l’activité cérébrale, en général ponctuel et survenant dans le cadre d’une activité mentale propre à un complexe. Outre celui des cellules gliales, on renverra alors au rôle de la myéline, à juste titre surnommée le turbo du cerveau ;
  • Les Philo-cognitifs fourmille de faits cliniquement constatés et maintenant scientifiquement établis : entre autres, la mauvaise voire très mauvaise estime de soi du complexe à rapprocher de l’auto-sabordage (cf. Gibello, Pensée, mémoire, folie, Odile Jacob, p.106 et Les Philo-cognitifs, pp.67, 69, 75-77). Ce manque d’estime de soi est, si l’on peut dire, une auto-insuffisance. Le laminaire aura au contraire une bonne estime de soi qui contraste parfois avec un manque de confiance en soi ; 
  • L’estime de soi est différente de la confiance en soi et le complexe de supériorité, qui ne recouvre pas exactement la confiance en soi est à opposer à la mésestime de soi qui, elle, correspond assez bien au complexe d’infériorité (p. 68) ;
  • Jeanne Ayache, La Science, la matière et la spiritualité, Guy Trédaniel éd. p.145 écrit que « les neuromédiateurs sont libérés par sauts quantiques ». A vrai dire, nous les visualisons ou, pour être prudents, nous les imaginons comme des filaments laiteux surnageant dans une sorte de glaise, de glaire, et projetés de synapses en synapses comme d’une bouche de poisson rouge en cul de poule. En l’espèce, le livre n’aborde que la forme non la matière c’est-à-dire le contenu de ces neurotransmetteurs, lesquels, comme on l’a laissé entrevoir plus haut, ne doivent, pour comprendre ce qu’est l’intelligence, que se laisser se subdiviser entre ceux de l’éveil/cognition et ceux du sommeil et du sommeil profond soit, tant faire ce peut, la cognition la plus minime possible.

Comme nous compterons ici moult fautes d’orthographe et de syntaxe et qu’il convient d’appliquer la parabole de la paille et de la poutre, il n’y a pas lieu de faire grief à Fanny Nusbaum de quelques scories par-ci (‘’ des pourquoi’’ p. 58), par-là (affaire à , et non pas : affaire avec lui p.70) puisque, avec son comparse Olivier Revol, elle a écrit le livre à ce jour le plus abouti sur la question. Il demeurera à l’approfondir à partir de la piste suivante : la sexualité, l’affectivité et la connaissance empruntent le même axe, autrement dit, la concupiscence qui n’est, techniquement, théologiquement parlant, pas le péché originel mais le moteur de celui-ci, est aussi une concupis-cientia (cf. s.-d. J.-Y. Lacoste, Histoire de la théologie, Points-Sagesses/Seuil, p. 301 et s.-d. François Gros, être humain, CNRS éd. p.85). Le livre refermé, laminaires et complexes médirons peut-être des autres mais méditerons surtout leur ressemblance, une ressemblance finalement inattendue, une sourde ressemblance. L’un parle, l’autre…moins. Le laminaire doit d’extirper de son Kant-à-soi (de sa tranquillité : le ciel étoilé au-dessus de nos têtes, la morale au fond de nos cœurs) et le complexe de son…complexe d’infériorité (‘‘Je pense donc on ne me suit pas.’’) Laminaire, mon cher Watson !

Hubert de Champris

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