La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Un droit œstrogène »

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Bernard Edelman, Sade, le désir et le droit, L’Herne, 80 p., 9,50 €.

Rien de ce qui advient qui n’ait été pensé. Pensé, non pas imaginé, envisagé, conçu, prévu (sauf au sens étymologique), programmé, pronostiqué, prédit, souhaité, voulu, prédéterminé. Le seul participe passé qui pourrait s’accommoder (précisément : comme on dit que la vue s’accommode) de ce « pensé » surplombant est : vu. Le seul, aussi, qui tienne compte des facultés par définition incommensurables de l’entendement divin et les concilie avec la liberté humaine.

Quel nous semble être le pendant de cette instance à l’échelon de la conscience humaine commune ? Il est cet impensé, d’autant plus prégnant, puissant qu’il s’apparente à un inconscient collectif (propre à une époque et à une société données). Ce dernier en vérité se métamorphose sous de multiples avatars. Ainsi, en droit, ne dit-il pas officiellement, formellement son nom qui est celui de norme fondamentale, considérée comme une ‘‘hypothèse logique transcendantale’’ (pendant visible de : Loi naturelle), comme une ‘‘décision épistémologique’’ censée rendre la philosophie juridique positiviste et, partant, le droit positif aussi ferme que si c’était un droit naturel qui était au fondement du droit hic et nunc. Cette NF certifiant chaque ordre normatif estampille du même coup la notion d’immanence puisqu’elle se situe sur le terrain d’une transcendance purement logique (laïque).

Dès lors pouvons-nous court-circuiter cette forme invisible mais efficiente avec le fin fond général des décisions de justice. Page 325 de La théorie du droit… (PUF), le Professeur Michel Troper nous livre une belle conclusion qui signifie ceci : de nos jours, avec l’existence qu’on ne saurait déniée in fine d’une « peuple constituant », juge des ‘‘droits fondamentaux’’ (c’est-à-dire qui en décide, les établie et les supervise), il est érigé un droit ‘‘naturel’’ (entre guillemets car il ne dit pas son nom) qui, paradoxalement, refuse toute idée de nature, lequel est bien l’idéologie propre à la post-modernité.

Pour emprunter à Spinoza, nous dirons que celle-ci est le règne des « conséquences sans les prémisses ».

Si le constitutionaliste Michel Troper excelle à nous décrire la forme de ce règne, le non moins juriste Bernard Edelman[1] est fort habile à en évaluer le fond à travers, entre autres, l’examen de la jurisprudence de la CEDH. La traçabilité de plus en plus difficultueuse du circuit normatif (avec ses entrelacs, ses protubérances, ses enchevêtrements de plus en plus nombreux) se double d’une matière de plus en plus liquide, voire gazeuse qui, de la bouche mêmes des juges de la CEDH, ne craint nullement d’avouer ce statut malléable et revendique en fin de compte la fin de la notion de jurisprudence puisque celle-ci va de pair avec un minimum de permanence. Mais, ce que nous montre Edelman, c’est que cette impermanence, cette fluctuabilité tenues dorénavant pour essentielles des arrêts décident au fond d’un subjectivisme non moins essentiel d’un individu sujet de droits dont ce dernier serait le premier et l’unique rédacteur.

Droit à l’humeur incertaine, droit hormonal, radicalement irrégulier : Troper et Edelman nous dessinent les grandes lignes (de fuite) de notre siècle.

Hubert de Champris

[1] http://cerclearistote.com/la-chronique-anachronique-dhubert-de-champris-pour-en-finir-avec-les-surdoues-ou-les-hypies-au-fil-de-la-pensee/

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