« De quoi le renoncement est-il le signe ? », par Jean-Gérard Lapacherie

Le jeudi 1er décembre 2016, M. Hollande a annoncé qu’il ne serait pas candidat à l’élection présidentielle de mai 2017. La presse unanime a résumé cette annonce par le verbe renoncer. Une déclaration publique, fût-elle diffusée par toutes les chaînes de télévision à 20 heures, est éventuellement une parole en acte, mais seul le contenu de cette parole peut justifier l’emploi du verbe renoncer. Ce jour-là, M. Hollande n’a renoncé à rien. S’il avait annoncé qu’il démissionnait de sa charge de président de la République, il aurait renoncé à quelque chose. Or, à peine a-t-il eu parlé que les journalistes ont employé le verbe renoncer et le nom renoncement. Certes, les savants qui ont encore un dictionnaire latin-français sous la main peuvent objecter que renoncer a pour étymon renuntiare, que ce verbe latin, formé à partir d’adnuntiare (« annoncer »), a pour sens principal « déclarer » (officiellement ou solennellement) et que, en conséquence, l’étymologie pourrait justifier, au sujet de la déclaration de M. Hollande, l’emploi de renoncer. Tout cela serait possible si, en français, le verbe renoncer était, comme en latin, en rapport étroit avec annoncer, ce qui n’est pas le cas.

En français, deux noms sont dérivés du verbe renoncer : renoncement et renonciation, lequel est en fait un emprunt au latin renuntiatio (« déclaration, proclamation ») qui, dans la langue juridique de la Rome antique, désignait aussi le fait de renoncer à un droit. Pour les lexicographes des siècles passés, ces deux noms ne sont pas synonymes et, en théorie, ils ne devraient pas s’employer l’un pour l’autre. Renonciation est un terme de palais (de justice, pas de l’Elysée), c’est-à-dire un terme de droit, alors que renoncement « ne se dit que dans les choses de morale et particulièrement de morale chrétienne » (Académie, 1762). Ces emplois distincts sont exposés par Féraud (1787-1788) : « Renonciation est un terme d’affaires et de jurisprudence, c’est l’abandon volontaire des droits que l’on avait ou que l’on prétendait sur quelque chose ; renoncement est un terme de spiritualité et de morale, c’est le détachement des choses de ce monde et de l’amour propre ». Autrement dit, si l’on accepte que, par sa déclaration du 1er décembre, M. Hollande a renoncé à quelque chose (ce qu’il n’a pas fait), c’est le nom renonciation qui aurait dû employé dans les medias et par les commentateurs (à condition qu’ils se fussent avisés du sens des mots qu’ils emploient). Or, tous ont résumé la déclaration par le nom renoncement, comme si M. Hollande se muait en ermite qui aurait décidé de fuir les plaisirs du monde (de la chair et de la bonne chère), la vanité et lui-même, pour se consacrer à la seule dévotion. Certes, Littré en 1872, après avoir repris la distinction exposée par Féraud et les académiciens, ajoute que « dans les emplois généraux où il s’agit simplement de l’action de renoncer, renonciation et renoncement se prennent facilement l’un pour l’autre », mais, comme cela a été dit plus haut, M. Hollande a annoncé qu’il ne serait pas candidat à une élection et il n’a pas renoncé à exercer ses fonctions jusqu’à leur terme.

En fait, l’emploi impropre de renoncement n’est pas une anodine et fort commune erreur de journaliste, expert, éditorialiste, commentateur qui consiste à employer par ignorance ou à la suite d’un lapsus un mot pour un autre. C’est un phénomène tout autre, comme un voile qui se déchire ou un écran de fumée qui se dissipe. Il dévoile le réel. Furetière (1690) rappelle ce qu’est renoncer : « Les religieux renoncent au monde, à Satan, à ses pompes, à la vie civile. Un bon chrétien doit renoncer à soi-même, dit l’Evangile ». Ce faisant, les commentateurs ont mis au jour quelque chose de caché ou de dissimulé, à savoir qu’ils tiennent, sans en avoir une conscience claire, la politique (et surtout la politique à un haut niveau) pour une activité sacrée, et non pour une activité profane. Dans une République qui se proclame partout laïque (ce qu’elle n’est guère ou ce qu’elle n’a jamais été), la politique est ce qui tient lieu de religion ; elle en est l’ersatz ou le succédané. Chassée par la porte, la religion revient à l’Elysée et dans les lieux de pouvoir par les fenêtres grandes ouvertes. Renonciation, terme de droit, était à peu près approprié pour désigner le contenu de l’annonce de M. Hollande, puisqu’une fonction politique est définie par le droit ou par la loi et qu’elle n’a rien (ou plus rien) de divin. Or, tout se passe comme si c’était le contraire qui était dit.

Voilà ce que dévoile renoncement, terme de spiritualité et de dévotion ou de morale chrétienne, quand, dans la totalité des commentaires, il est détournée de son sens pour désigner une simple annonce publique, laquelle est en elle-même un non événement, puisqu’elle a consisté à annoncer que quelque chose n’aurait pas lieu.

Jean-Gérard Lapacherie

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