La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Jean de la Croix ou la calme obsession de Dieu »

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Marie-France Schmidt, Jean de la Croix, Salvator

Un siècle d’hautes eaux spirituelles : ainsi Pierre Chaunu qualifiait-il ce XVIème qui, même dans le for intime, guerroyait contre ce qui pouvait entraver non pas sa recherche mais son contact avec la Vérité ; siècle qui arborait dans les champs, dans les bourgs, sous un soleil aux rayons déjà mystiques par nature, les visages de sa foi, avec ces traits émaciés, tendus vers un au-delà exerçant sa régence sur chacun des actes… tous mystiques oui, nobles ou gueux, moines ou laboureurs aux chairs amaigries dans cette recherche inquiète de la grâce rédemptrice. C’est toute l’Espagne qui faisait maigre. D’elle, Marie-France Schmidt dresse au fond l’archétype en la personne de Juan de Yepes. Celui-là dut faire ses preuves et subir bien des épreuves avant d’être béatifié en 1675 (alors que sa comparse dans la réforme du carmel, Thérèse de Jésus dit d’Avila, avait été canonisée dès 1622) et déclaré docteur de l’Eglise le 24 août 1926.

Quels sont les traits saillants de ce troisième fils de tisserand, orphelin de père, très tôt confié à un foyer d’enfants indigents ? Une très grande sensibilité religieuse et artistique qui se verra pour ainsi dire à la fois structurée et confortée par ses études à l’université de Salamanque, laquelle voyait en son sein se disputer toutes les écoles théologiques, y compris l’illuminisme des Alumbrados, et se répandre le souffre et le souffle des œuvres mystiques du Nord et l’intériorité de la Devotio moderna (entrés par Montserrat vers 1500). Fort de ce bagage, le futur Jean de la Croix pourra opérer un lien quasi-technique entre la théologie et chacune des étapes de son cheminement mystique.

Preuves et épreuves, donc. Parmi ces dernières, condition de l’accession à la compréhension des fins dernières : son incarcération durant neuf mois au cachot du couvent de Tolède. Et, au nombre des premières, l’établissement des critères distinctifs de la véritable expérience mystique comme union de l’âme avec Dieu : – la méditation devient impossible ;- l’imagination reste inerte, ni l’esprit, ni les sens ne se fixent sur aucun objet, extérieur ou intérieur ;- l’âme se plaît à se trouver seule avec Dieu, en contemplation affectueuse. Comme l’œil doit s’accommoder à une nouvelle lumière, les aléas que connaîtra l’âme lors de cette ascension au Mont Carmel commanderons le script de ces Nuits des sens et Nuits de l’esprit qui alimenteront la réflexion de la psychologie et de la psychopathologie des religions.

L’engouement actuel envers les découvertes et certaines préconisations des neurosciences traduit le goût d’un homme post-moderne tourné vers lui-même, autocentré, se complaisant, si l’on nous autorise ce qui n’est qu’en apparence redondance, dans un double contentement : celui que lui procure son autosuffisance aux deux sens du terme. Metanoia immanente, correspondant à un humanisme de basse intensité, contre laquelle Saint Jean de la Croix s’inscrit en faux. C’est ce contraste entre les mentalités (dans toutes les acceptions du mot) du Siècle d’or espagnol et les nôtres que fait ici ressortir, arguments à l’appui, Marie-France Schmidt. Comme si, en vis-à-vis de cette biographie nous incitant à demi-mot à revenir vers le droit chemin – « ô croix, unique espoir » – ne pouvait que s’en ériger une autre, celle de l’Homme neuronal cher à un Jean-Pierre Changeux. Sol y sombra.

Hubert de Champris

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