« De l’imposture et des imposteurs », par Jean-Gérard Lapacherie

tartuffe

Chacun connaît le sujet de la comédie de Molière, Le Tartuffe, dont deux versions, l’une en trois actes (interdite), l’autre en cinq actes, ont été jouées en 1664 et en 1667. Ce qui a toujours fait débat et fait encore débat dans cette pièce, c’est l’identification des cibles de Molière : la dévotion ou la fausse dévotion ? une forme de catholicisme façonnée par la Contre-réforme et les Conciles de Trente ? la Compagnie du saint-Sacrement ? le fondamentalisme ou l’intégrisme religieux ? Chaque époque a choisi une cible plutôt qu’une autre, oubliant que Molière était un proche de Louis XIV, le jeune Roi Soleil ou le nouveau Phébus du début du règne, et familier de la jeunesse dorée de son époque qui se gaussait des vieux barbons ou des riches bourgeois, pieux et austères. Aujourd’hui, la cible s’est ou se serait déplacée : c’est l’islam politique ou intégriste ou extrémiste, dit encore islamisme.

On peut faire dire n’importe quoi ou ce que l’on veut à une pièce ancienne, mais rien de ce qui définit Tartuffe ou l’imposture qui le caractérise ne peut être imputé à l’islam, fût-il baptisé islamisme. Certes un écrivain égyptien du début du XXe siècle a créé, prenant pour modèle Molière, un tartuffe musulman, qu’il a baptisé Cheikh Matlouf, mais la pièce est oubliée depuis près d’un siècle, prudence oblige : il y a des risques à se gausser de l’islam. L’islam n’affecte pas de fausse apparence de piété ou de probité : c’est un ensemble de lois dont les sectateurs exigent l’application, où qu’ils vivent. Il y a de l’impérialisme ou du colonialisme ou du racisme en eux, mais ils ne sont pas hypocrites. La loi, toute la loi, rien que la loi. La dissimulation ne les épargne pas, mais la dissimulation, ou taqiyya dans leur langue, n’est pas de l’hypocrisie, mais de la prudence. Taire ce que l’on est n’est pas feindre de la piété ou de grands sentiments.

Depuis longtemps, les catholiques ont renoncé à faire de la foi le fondement des lois civiles. Autrement dit, qu’ils soient de fervents croyants ou non, il n’est pas possible de suspecter en eux de la tartufferie. Pourtant, la tartufferie existe toujours, plus vivace que jamais, mais elle n’est plus dans la religion ; elle s’est déplacée. Elle est ailleurs, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit nulle part, tout au contraire. Pour comprendre cela, il faut revenir à la comédie de Molière. Le titre est double : Le Tartuffe ou l’Imposteur. Alors que le premier mot, d’origine italienne, du titre est un nom propre dépourvu de sens dans la langue du XVIIe siècle (un nom propre désigne, mais ne signifie pas), le second mot, imposteur, lui, est riche de sens et a même trois significations convergentes. Un imposteur est (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) un « calomniateur qui impute faussement à quelqu’un quelque chose d’odieux et de préjudiciable ». De fait, Tartuffe passe son temps à suspecter dans la famille d’Orgon de mauvaises moeurs, des pensées coupables, de la fausse religion. Un imposteur est aussi quelqu’un qui « invente une fausse doctrine pour séduire le public ». C’est ainsi que Tartuffe en use avec Orgon et Madame Pernelle, qu’il séduit dans le but de les escroquer. Un imposteur est aussi « celui qui tâche de tromper le public par de fausses apparences de piété, de sagesse , de probité ». En bref, c’est un hypocrite. Cette troisième signification est celle que la postérité a retenue de la comédie jouée en 1667, occultant les deux premières, qu’il convient donc de rétablir.

Résumons : imputer des crimes imaginaires, débiter une fausse doctrine, feindre la vertu, voilà ce qu’est l’imposture ou ce qu’elle était du temps de Molière, quand celui-ci a créé le personnage auquel il a donné pour nom Tartuffe. Ce faisant, Molière a élaboré une pensée ou des concepts valables pour toutes les époques et que, trois siècles et demi plus tard, nous, hommes du début du XXIe siècle, nous pouvons utiliser comme leviers pour comprendre le monde réel.

Contrairement à ce qui est asséné dans les lycées de la République et qui est repris, comme une prière, dans les media, la religion n’est pas au coeur de l’imposture ; elle y est présente certes, mais elle se tient à l’arrière-plan ou dans les coulisses et occupe une place secondaire. L’imputation de crimes (toujours imaginaires) n’a rien qui soit propre à la religion, quelle qu’elle soit ; le fait de séduire le public par une fausse doctrine, non plus, même si Mahomet est cité dans les exemples des dictionnaires du XVIIe siècle (« Mahomet est un grand imposteur ») : et, parmi les fausses apparences adoptées par les hypocrites, une seule, la piété, est spécifique de la religion, quelle qu’elle soit, les deux autres, la sagesse et la probité étant des vertus profanes et spécifiques de la civilité. La religion jouait un rôle public dans la France du XVIIe siècle ; aujourd’hui, elle est devenue, sauf pour ce qui est de l’islam, une affaire privée. Il n’est donc pas possible de définir à partir d’elle l’imposture contemporaine.

En revanche, les trois traits qui définissaient au XVIIe siècle l’imposture, à savoir l’imputation (de crimes), la séduction verbale (par de « belles » doctrines), la simulation (de postures avantageuses) se retrouvent tels quels, sans changer un iota, dans l’idéologie et surtout, puisque les idéologies sont diverses, dans l’idéologie qui structure la gauche et sous-tend les discours de ses sectateurs. La spécialité de la gauche, ce n’est pas ou pas seulement le déni du réel ou le négationnisme : c’est l’imposture. C’est ce qui la définit ou, comme on voudra, c’est son ADN ou sa signature. A son arc, elle a toutes les imputations criminelles possibles ou imaginables, toujours les mêmes. Ses adversaires, réels ou supposés ou imaginaires ou fantasmés, sont tous suspectés de fascisme (évidemment), de racisme (évidemment), de xénophobie galopante (évidemment), de pétainisme (évidemment), de cupidité (évidemment) et maintenant d’islamophobie (évidemment), sans parler d’impérialisme, de colonialisme (néo ou post ou autre), d’essentialisme, etc. Avec ces bombes atomiques, elle tente de réduire a quia ses adversaires : c’est elle qui sombre dans le néant du discrédit et de la bêtise. La séduction verbale est aussi dans la matrice de la gauche. Partout dans le monde, le socialisme a apporté guerres, crimes de masse, misère, censure, interdictions, malheurs sans fin, etc. Les pays qui ont ouvert les bras au socialisme ont sombré dans le néant ; seuls ont survécu ceux qui s’en sont défiés ou qui y ont renoncé. En France, la gauche, en dépit de quelques accrocs, reste fidèle au socialisme et elle fait tout pour maintenir en vie cette fausse doctrine, bien que celle-ci tue le pays à petit feu. Enfin, ce qui fait l’essence même de la gauche, c’est l’hypocrisie : elle hait les riches, pour mieux s’agréger au groupe qu’ils forment ; son ennemi, c’est la finance, qu’elle cajole en douce ; elle affecte des postures antiracistes, pour mieux amadouer les racistes de l’islam et faire cause commune avec eux ; elle se déclare favorable à la liberté d’expression, qu’elle combat par le moyen de lois scélérates ; aux citoyens lambda, elle impose l’accueil et le partage qu’elle se garde bien de s’appliquer ; etc.

L’imposture est partout, massive, hideuse, nauséabonde ; et pourtant personne ne la voit ou tout le monde détourne la tête. On préfère rester aveugle pour ne pas remarquer le ça qui sort en reptations lentes du ventre fécond de la Bête immonde, quelque nom qu’elle porte, Hollande, Taubira, Besancenot, Ayrault, Belkacem, Plénel, Cohn-Bendit, Duflot, Valls, etc. L’imposture est devenue l’horizon indépassable de la France.

Jean-Gérard Lapacherie

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