Recension de « Souveraineté, démocratie, laïcité » de Jacques Sapir

Souveraineté démocratie laicité

Souveraineté, démocratie, laïcité, Jacques Sapir, Michalon 2016

Pourquoi Souveraineté, démocratie, laïcité de Jacques Sapir est-il un ouvrage important ? Tout simplement parce que la logique en est imparable, la thèse particulièrement persuasive, le discours percutant. Et surtout, c’est un livre qui se place définitivement dans le camp des politiques né avec Jean Bodin, et qu’il évite tous les écueils folkloristes du camp national, que ce soit les apprentis Berserkers ou les aspirants croisés.

La thèse en est simple, mais son articulation demande une certaine attention pour le lecteur non averti, voire beaucoup d’ouverture d’esprit pour qui croit penser avec les outils de la doxa de gôche. Sans frontière, point de souveraineté d’un État. Sans souveraineté de l’État, point de capacité du peuple à se gouverner, et donc, point de démocratie au sens étymologique. Les peuples dominés par une puissance étrangère ne vivent jamais en démocratie. Et pour assurer le fonctionnement de cette démocratie, il faut, d’une part, exclure le non-national du processus démocratique, et d’autre part, inclure le peuple dans son intégralité, afin d’assurer la paix civile. Il ne faut donc laisser prospérer aucun communautarisme dans l’espace public tel que pouvaient le définir les Romains, par opposition à l’espace privé. Il faut donc une laïcité de l’État. Une saine neutralité ne tourmentant aucun groupe religieux et/ou ethnique, mais n’en laissant non plus aucun s’accaparer l’espace public.Une liberté de l’espace privé, sans immixtion de l’État tel que l’ont fantasmé les régimes de tous les totalitarismes, mais une obligation simple dans l’espace public : laisser vivre son prochain. Ce qui est parfaitement permis par la conception française de la nation – inclusive quelle que soit l’origine ou les croyances du citoyen – bien loin de la Volksgemeinschaft fantasmée par certains identitaires. Cette notion française de la nation fut résumée en ces termes par Jacques Bainville : Ainsi, la fusion des races a commencé dès les âges préhistoriques. Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation[1].

Si les bienfaits de la démocratie convaincront sans problème en dehors du camp souverainiste, tout comme le caractère pacificateur de la laïcité, il y a sans doute un point qui posera un souci aux lecteurs européistes ou internationalistes, fussent-ils honnêtes. C’est que la démocratie n’existe pas sans souveraineté. Il faudra sans doute le marteler encore longtemps, mais la démocratie est un exercice du pouvoir, et que pour cela, il faut être libre. Et que donc, une démocratie n’existe jamais pour un État contraint par une puissance étrangère, fût-elle sui generis telle l’Union européenne. Certes la souveraineté nationale n’est pas suffisante à la souveraineté populaire[2] – ainsi, il exista des États souverains très loin d’être des démocraties – mais elle lui est indispensable.

Se dessine alors un éloge de la frontière, condition nécessaire à la souveraineté et donc à la démocratie, qui n’est pas sans rappeler Régis Debray.

Enguerrand Dubh

[1] Jacques Bainville, Histoire de France, éditions Tallandier, collection Texto, Paris, 2007

[2] Il ne s’agit pas ici de faire la distinction au sens où la font les constitutionnalistes, définissant la souveraineté nationale comme la somme d’un mandat représentatif des élus (qui ne sont alors tenus par aucune des décision postérieure de leurs électeurs une fois élus) et d’un vote vu comme une fonction exercée par certains citoyens ; et la souveraineté populaire comme la somme d’un vote vu comme un droit pour tous les citoyens et d’un mandat impératif des élus (qui sont donc tenus par les choix de leurs électeurs durant leur mandat). On peut d’ailleurs constater qu’à l’époque moderne, tous les États se revendiquant de la démocratie perçoivent le vote comme un droit, mais pratiquent quasi exclusivement le mandat représentatif.

La distinction est faite, non pas au sens juridique, mais au sens politique.

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