Recension de « Le retour du peuple – An 1 » de Vincent Coussedière

Vincent Coussedière Le retour du peuple

On assiste aujourd’hui, au sein de la crise générale dans laquelle la France est plongée, à la montée de deux phénomènes : une « démagogie populiste » et un « populisme du peuple ».

Le populisme, c’est la résistance du peuple qui sent qu’on le conduit à l’abattoir. C’est le révélateur d’une république française qui ne répond plus à la volonté populaire. République qui n’est plus ni légitime, ni souveraine, et ni nationale. Le populisme se présente ainsi comme problème, puisqu’on l’instrumentalise à des fins politiques ; et comme solution pour échapper à la panique française qui saisit le peuple autant que les élites. Il est temps, écrit Vincent Coussedière, de redécouvrir le « lien indissoluble entre nation et république ».

Certes, on ne saurait nier que les « valeurs républicaines » sont désormais la chose du monde la mieux partagée. Mais cette mode incantatoire médiatique et politique, sans contenu positif, ne sert que de repoussoir contre le Front National, considéré hors de l’arc républicain, et contre les communautarismes, opposés à la république une et indivisible. Et ce repoussoir contre le FN sert également de faire-valoir à un républicanisme vide, qui ne s’affirme que négativement.

Or, force est de constater que la res publica, la « chose publique », la chose commune, n’est pas intrinsèquement anti-communautaire. Elle se fonde sur un substrat national, c’est-à-dire sur le partage d’une langue, d’une culture, d’une histoire, de mœurs, de décisions partagées et légitimes. « La république renforce le sentiment d’appartenance à une même nation », écrit Vincent Coussedière. Et c’est précisément parce que notre bonne vieille France n’est plus une communauté nationale et républicaine qu’elle est menacée par la montée des communautarismes.

C’est là le vice d’origine des néorépublicains, issus pour la plupart de la gauche et du socialisme. Marqués par l’internationalisme de leurs premiers engagements, soucieux néanmoins de se démarquer de la droite ralliée au libéralisme et de la gauche vendue au nomadisme attalien, ils ont renforcé l’opposition entre république et nation, prenant modèle sur l’opposition entre individu et communauté. La république s’est ainsi précipitée dans le vertige individualiste et, affaiblie, s’est montrée impuissante à enrayer la montée des communautarismes.

Loi des mœurs, imitation, politique et mystique

A travers l’étude de la pensée de quatre figures politiques, Vincent Coussedière revient aux origines, aux « commencements perdus » de la république.

La première figure politique, c’est celle de Jean-Jacques Rousseau. On fait mauvais procès à Jean-Jacques en le présentant comme le théoricien du contractualisme par excellence. Cette réduction « citoyenniste » puise dans une lecture kantienne du Contrat social. Selon Rousseau, la constitution politique d’un peuple en république exige au préalable une forme anthropologique, qui repose sur une loi « gravée dans le coeur des citoyens» : la loi des mœurs, « la plus importante de toutes ». Bien loin d’être l’apologète d’un républicanisme abstrait, Rousseau accorde donc une importance fondamentale aux particularités nationales. Pour qu’un peuple soit constituant, il doit d’abord être constitué par une langue, des mœurs, des coutumes. « Rien ne peut suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement ». D’où l’importance de l’éducation, de la paideia orientée vers la transmissions des mœurs et coutumes nationales. Mais justement, que faire lorsque nous assistons non seulement à une crise des lois politiques et des institutions républicaines, mais aussi et surtout à une décomposition des mœurs ? Selon Vincent Coussedière, le populisme est signe d’une « protestation qu’un vieux peuple oppose à son anéantissement programmé ».

La seconde figure politique, c’est celle du sociologue Gabriel Tarde. Rejetant à la fois libéralisme et socialisme, Tarde montre que le lien social qui unit le peuple ne repose pas sur l’intérêt, mais sur le principe de l’imitation. Au sein de la nation, « groupe social par excellence », il y a, comme à l’échelle individuelle, deux manières d’imiter : en faisant exactement comme son modèle ou en faisant exactement le contraire. Il peut y avoir convergence autour de modèles, mais aussi divergence, quand ces modèles sont incompatibles et contradictoires. L’imitation conduit aussi à l’innovation, c’est-à-dire à la création de nouveaux modèles à imiter à partir d’imitations antérieures. Pour Tarde, la nation n’est pas une substance qui produirait les individus. Au contraire, ce sont les individus qui, par intersubjectivité, par rapport d’imitation, produisent la nation. Vincent Coussedière en conclut que l’assimilation républicaine dépend « d’une dialectique complexe liant l’imitateur à l’imité, le copiste au modèle ».

Troisième figure politique : Alfred Fouillée. Inspirée des travaux de Tarde, la pensée de Fouillé interroge la psychosociologie du peuple français. On y constate un dynamisme innovateur, progressif, qui repose sur le principe d’imitation. Le peuple français est plus attaché à l’imitation-mode qu’à l’imitation-coutume. Ainsi, selon Fouillée, sans qu’il soit possible ni même nécessaire au peuple français de renouer avec la foi chrétienne, on doit néanmoins admettre que l’héritage chrétien, et avec lui le droit romain et le centralisme monarchique, ont permis d’envisager la liberté comme sociale, comme liberté permise et régulée par la société, et comme égale liberté pour les autres. Enfin, pour Fouillée, la nation ne se réduit ni à une pure volonté (dimension civique), ni à un pur héritage (dimension identitaire).

Pour mieux comprendre la phénoménologie du peuple français à travers Rousseau, Tarde et Fouillée, Vincent Coussedière convoque une quatrième figure politique : Charles Péguy. Pour Péguy, la république n’est pas un pur régime juridique et politique. Il oppose à cette politique une « mystique du peuple », c’est-à-dire une manière d’être, une unité prépolitique du peuple qui se traduit ensuite politiquement. Penser la république sans penser le peuple reviendrait à vider la république de toute substance. Péguy a compris que la république est une politeia, « l’unité d’une forme institutionnelle et d’une matière résidant dans la particularité des mœurs », écrit Coussedière.

Tous ces éléments nous donnent des clefs politiques essentielles pour penser une véritable refondation républicaine.

Islamisme et multiculturalisme, même combat

En période de crise comme la nôtre, le peuple, pour demeurer peuple, a besoin de modèles qui suscitent un désir d’imitation. On a donc besoin d’hommes d’État qui assument leur fonction d’autorité, de modèles, qui se montrent à la hauteur des institutions républicaines. Telle est donc la grande politique que l’État doit mettre en œuvre : recouvrer sa souveraineté, et en même temps « réinstituer un peuple gouvernable dans des institutions républicaines ».

C’est là où le général de Gaulle a péché : il n’a pas vu venir mai 68 et la révolution des mœurs, à travers la crise de la paideia, du « processus de civilisation ». C’est là également où pèchent les néo-républicains : ils négligent les mœurs et n’en appellent qu’au volontarisme politique. D’où leur sévérité législative et leur laxisme des mœurs.

Vincent Coussedière prend ici l’exemple de la laïcité (à ne pas confondre avec la « morale laïque » imposée par Vincent Peillon). La loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État résulte d’une articulation entre le déterminisme d’un modèle et la liberté d’une imitation qui conduit à l’innovation, comme l’expliquait Tarde. La laïcité, sélectionnée par le peuple français, s’inscrit parfaitement dans une logique nationale et républicaine et montre la mesure entre « unité héritée » et « diversité librement construite ». On assiste depuis des années, avec la privatisation des mœurs issue de l’hyper-individualisme héritier des idéologies libérales – et qui conduit à une anarchie des mœurs – à une montée de l’islamisme, depuis la polémique sur le foulard en 1989 jusqu’à l’interdiction du voile intégral. Comment l’État a réagi ? En invoquant l’ordre public et les « exigences minimales du vivre ensemble », c’est-à-dire en mettant au même niveau loi des mœurs et loi juridique. Or, selon Vincent Coussedière, le problème ne réside pas tant dans la logique juridique de la loi que dans la logique sociale d’imitation. La laïcité devrait être avant tout la loi du peuple, c’est-à-dire la loi des mœurs unifiées par un caractère national, et non une option juridique reposant sur la majorité. En acceptant d’un côté une immigration nombreuse, non assimilée et potentiellement islamisée d’un côté, et de l’autre une défense juridique de la laïcité, l’État finira par se confronter à une situation intenable, comme lors des attentats de novembre 2015.

Après les attaques terroristes, l’État a manifesté la même impuissance à désigner l’ennemi (on a seulement parlé d’une vague « guerre contre le terrorisme ») qu’à définir ce « nous » dont on nous rebattait les oreilles. Le « nous » visé par les islamistes et promu par l’État serait un nous multiculturel et festif, le peuple de l’homo festivus. En conséquence de quoi, le multiculturalisme serait une authentique résistance à la montée du terrorisme.

En réalité, la communautarisation de la société se justifie idéologiquement par le multiculturalisme dominant. On ne peut honnêtement comparer l’islamisme à un communautarisme ordinaire : il puise sa justification dans l’islam, qui offre une unité de mœurs apte à donner sens à l’existence. Par ailleurs, son emprise est totale puisqu’il exige le sacrifice de ses membres et punit de mort ceux qui voudraient lui échapper. Ce dont est incapable le multiculturalisme de l’Union européenne, cette excroissance molle de l’empire américain. L’islamisme s’inscrit donc dans une dynamique totalitaire, et on peut dire qu’il y a une continuité entre cette dynamique totalitaire et les communautarismes de bandes. Et là où l’UE cherche à réunir par l’idéologie multiculturelle des peuples sans unité national et minée par le communautarisme, en vain, l’islamisme le concurrence sérieusement. Ainsi, si l’islamisme se présente comme un communautarisme pour bénéficier d’une reconnaissance de son identité, il se sert du multiculturalisme comme d’un cheval de Troie pour faire progresser son projet totalitaire.

L’islamisme a d’ailleurs parfaitement compris les codes de la société du spectacle. C’est pourquoi sa guerre passe aussi par le contrôle des images, et tente de « substituer à la société du spectacle capitaliste la société du spectacle islamiste ». Mais par-dessus tout, la force de l’islamisme, à l’opposé de la société de consommation qui transforme l’être en avoir, est qu’il répond au désir d’appartenance à une communauté et sait transmettre des mœurs.

Crise de l’assimilation républicaine

Rejetant tour à tour le nationalisme identitaire (détermination par le sang et l’origine) et le nationalisme civique (liberté contractuelle), Vincent Coussedière recourt à l’assimilation imitative. La condition de possibilité d’une nation, c’est le désir d’imiter, qui commence par imitation de la langue maternelle et se poursuit au sein de la famille, de l’école, du travail, de l’opinion publique, etc. « Le nationalisme d’assimilation n’est pas un nationalisme de repli identitaire mais un nationalisme d’ouverture à l’universel à travers la singularité nationale ».

S’il y a crise d’assimilation des étrangers, c’est qu’il y a crise des conditions de possibilité des processus d’imitation. Le multiculturalisme pose l’individu comme un absolu, en-dehors de toute relation sociale, hors la société, et l’assimilation comme un attentat contre la diversité. L’assimilation imitative ainsi enrayée, l’individu est abandonné à l’assimilation communautariste qui débouche sur une contradiction entre maintien de son identité (mœurs assimilés) et exercice de la liberté politique, finalité de l’éducation républicaine. Le multiculturalisme débouche ainsi sur le communautarisme identitaire. Ce qui se passe pour le migrant. Et le nationalisme civique est bien incapable d’enrayer ce processus, prisonnier qu’il est du néokantisme et de l’universalisme à la Jules Ferry. Finalement, les néo-républicains partagent la vision de Ferry qui croyait qu’on pouvait assimiler les colonisés en étendant nos institutions juridiques et politiques, notre système éducatif et étatique. Ils n’accordent que peu d’importance aux mœurs.

En même temps qu’une réflexion sur le protectionnisme économique, il faut réfléchir au protectionnisme de l’assimilation nationale. Quelles sont les conditions de possibilité du processus d’assimilation imitative ? Pour commencer, l’assimilation doit aller de l’intérieur vers l’extérieur, « du désir de l’imitateur vers le modèle que constitue l’imité, sur la base d’une forme d’envie et d’admiration ». Cette acquisition de la nationalité implique le renoncement à la nationalité d’origine ; il est impossible d’assimiler deux modèles nationaux, il faut choisir. Ensuite, il faut que le modèle possède une supériorité sur le copiste, selon la logique de l’imitation-coutume. Par conséquent, il va de soi qu’il est plus facile d’assimiler un immigré jeune qu’un immigré adulte, à condition que sa famille n’y mette pas obstacle Il va également de soi que la société d’accueil doit être fière et admirative de ses modèles pour perpétuer le principe d’imitation. Il faut aussi que le jeune migrant soit minoritaire par rapport à ses camarades, le nombre venant contester la supériorité qualitative du modèle. Enfin, l’imitation doit être unilatérale avant d’être réciproque, la réciprocité se développant par envie comme conséquence de l’imitation en exercice. Ces conditions ainsi précisées, on mesure la gravité des phénomènes migratoires dans la destruction du processus d’assimilation.

Comme écrit plus haut, il y a crise de l’assimilation imitative car il y a crise des modèles à imiter. L’imitation n’étant pas contrainte mais librement consentie, elle suppose des modèles capables de susciter le désir d’imitation, comme l’enfant désire imiter le maître d’école pour acquérir un savoir. Et le modèle des modèles, c’est « la liberté pour le peuple de s’autogouverner à travers un ou deux représentants légitimes ».

Du populisme comme maintien de la liberté

Le multiculturalisme se développe sur l’effondrement de l’unité nationale, et plus largement sur la décomposition interne des nations européennes, produit par l’hyper-individualisme né du « rouleau compresseur libéral ». Mais il est important aussi de relever que le multiculturalisme sert de justification idéologique à cette réalité sociale, à cet état de fait. Le multiculturalisme est à la fois phénomène social et justification de ce phénomène social.

La religion multiculturelle est une théorie et une pratique qui « cherche à construire la société à partir d’individus pensés abstraitement comme fondamentalement séparés ». Il ne s’agit désormais plus d’assimiler des mœurs qui relient les hommes au sein d’une communauté fraternelle, mais d’une communauté fondée sur le partage imaginaire d’une même identité. Le communautarisme n’est donc pas la forme forte de la communauté, mais sa forme dégradée et affaiblie, sa « forme réactive ». Là où dans la communauté nationale on est dans un rapport d’imitation par lequel on cherche à s’approprier et assimiler un modèle, dans le communautarisme on est dans un rapport d’identification imaginaire.

Et qui dit identité dit aussi reconnaissance de cette identité. Lorsque la communauté nationale disparaît, les communautarismes se développent et entrent en concurrence. Au triptyque républicaine « liberté, égalité, fraternité » se substitue le triptyque multiculturel « identité, reconnaissance, communauté ». La communauté nationale conduit à l’expérience de la liberté politique, le communautarisme débouche sur le « projet d’être soi ». Mais il y a pire : on se met aussi à parler d’identité française, à adopter un discours identitaire. Or, parler d’identité française, c’est déjà entrer dans la logique du communautarisme multiculturel auquel on prétend s’opposer, tout en conchiant la montée du populisme.

On voit ainsi naître dans les médias un parallèle honteux entre montée du populisme et montée de l’islamisme. L’accusation de populisme contre le FN remplace l’accusation de parti fasciste ou pré-fasciste, qui prévalait encore chez un BHL ou un Zeev Sternhell, et est mis en parallèle à la montée de l’islamisme pour promouvoir la lutte contre une prétendue « montée des extrêmes ». Nous avons que l’islamisme – qui se présente comme un communautarisme – se sert, pour s’imposer en Europe, du multiculturalisme, qui lui-même se développe sur l’effondrement des nations européennes. Que signifie alors ici la montée du populisme ? Selon Vincent Coussedière, le populisme est une « réaction nationaliste qui témoigne de l’attachement des Français à ce qu’il reste de leur sociabilité nationale et de leurs institutions en partie détruites par le multiculturalisme de l’Union européenne ». Le populisme, phénomène issu du vieux peuple français, nationaliste et républicain, est un signe d’attachement à la forme nationale « France », une demande de préservation de cette « convergence d’imitations de mêmes modèles qui reste ouverte à l’innovation et à un certain changement dans la continuité ». Par ailleurs, on a vu que l’islamisme s’inscrivait dans une logique totalitaire, alors que le populisme se rattache à l’assimilation imitative et à la liberté qu’elle suppose. Donc, établir un parallèle entre populisme et islamisme relève de la malhonnêteté intellectuelle.

Comment donc dépasser l’opposition stérile entre nationalisme identitaire et nationalisme civique ? Il faut repenser l’assimilation républicaine, c’est-à-dire l’assimilation imitative. Repenser la continuité entre nation et république. « La nation est d’autant plus nationale qu’elle est républicaine, écrit Coussedière, et la république est d’autant plus républicaine qu’elle est nationale ». Il faut repenser la république, entendu comme mœurs communes d’un peuple libre. Et c’est bien ce qu’il y a de tragique pour le peuple français : il n’y aura pour lui de choix qu’entre la liberté ou la mort.

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