« Le simulacre est une île », par Emmanuel Frankovich

Quand les hommes ne croient plus dans l’idéalité de l’Idée,
il leur reste à succomber à l’idolâtrie de l’idole.
(Jean-François Mattéi, La puissance du simulacre, p. 64)

La puissance du simulacre

Jean-François Mattéi, La puissance du simulacre : Dans les pas de Platon, François Bourin Editeur, 2013

La puissance du simulacre est le regard qu’un philosophe, grand spécialiste de Platon et curieux des avancées technologiques, porte sur notre monde saturé d’images et tourné vers le nihilisme. Sous cet empire des représentations et des simulacres, les questions fondamentales soulevées par la pensée platonicienne sont plus que jamais actuelles : qu’est-ce que la réalité ? Existe-t-il même une réalité ? Par ailleurs, fait remarquer Jean-François Mattéi, le modèle mathématique platonicien de création du monde, basé sur les Idées et les Nombres, est également actuel puisqu’il correspond exactement au modèle informatique de la simulation par ordinateur ; il s’agit du même système fondé sur des polygones qui permet la réalisation de mondes virtuels de même complexité que le réel. D’une certaine manière, Platon aurait donc eu l’intuition du numérique et des images de synthèse.

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Se basant sur la notion d’image chez Platon, Mattéi dégage ainsi trois degrés de réalité : le modèle intelligible qui informe le monde sensible, la copie-icône qui correspond au processus de représentation et la copie-idole qui correspond au processus de simulation et dont il questionne le statut ontologique. Avec cette dernière, nous éloignons-nous plus encore de la Vérité du monde de l’Idée ? Avec l’avènement des mondes virtuels, nous ne sommes plus dans la représentation mais donc bien dans la simulation. Jean-François Mattéi, établissant un parallèle avec le Timée de Platon qui propose une science de l’univers matériel basée sur un modèle mathématique, montre que ces réalités nouvelles, basées elles aussi sur des lois mathématiques, sont en définitive beaucoup plus proche du modèle idéal donc du monde de l’Idée. Il conclue qu’un monde virtuel fait d’images de synthèse est donc «plus radicalement platonicien que sa constitution matérielle apparente ». Cependant, la simulation, de par sa proximité ontologique avec le mode de réalisation platonicien, peut-elle constituer une voie d’accès à la connaissance du Vrai ?

Se pose ici la question de la généralisation du processus de simulation à la vie des hommes dans le monde. L’auteur se penche sur le danger de ce processus qui peut créer des « îles » oublieuses de leur nature faite pourtant de la même substance que celle du continent. L’île devient alors un simulacre, ce qui fait dire à Jean-François Mattéi : « Toute île est un simulacre de monde quand elle se croit seule à flotter sur l’eau. » Danger de la dimension politique des simulacres, piège des utopies. Platon une fois encore est convoqué, avec le récit des deux cités : Athènes, la cité iconique et, copie de cette copie, l’Atlantide, la cité idolâtre, engloutie pour s’être perdue, pour avoir rompu avec le continent, pour avoir oublié sa relation avec l’Idée. Ainsi, selon Mattéi, le mythe de l’Atlantide « loin de présenter la naissance d’une cité idéale, expose la disparition d’une cité idolâtre. »

Ce retournement de l’idéal en idole, du rêve en cauchemar, est la menace qui plane sur notre monde postmoderne : « […] la postmodernité […] implique la rupture avec le platonisme et la victoire des simulacres sur les modèles et les copies. » Et l’auteur désigne les architectes de cette rupture : les « déconstructeurs », et tout particulièrement Gilles Deleuze. Ce dernier a selon lui nié le statut de copie dégradée des simulacres-phantasmes pour leur conférer une puissance positive, faisant perdre au monde ses modèles à « la verticalité hautaine » au profit du « désordre de la simulation ». S’appuyant ensuite sur Baudrillard et sur Matrix, film qui a prétendu s’inspirer des travaux de celui-ci, Mattéi expose le résultat de cette déconstruction que nous pourrions, en référence au titre d’un de ses livres[1], résumer en un mot : l’immonde, soit l’absence de monde. L’univers simulé de Matrix est mis en parallèle avec la caverne de Platon. La notion d’hyperréalité de Baudrillard est mise en corrélation avec le nihilisme que constitue la substitution de la représentation par le simulacre : « Ce n’est plus le nihilisme du rien qui nous menace, le trop de rien, mais le nihilisme du simulacre, le rien de trop (…). » Mattéi marche également dans les pas de Baudrillard lorsqu’il parle du simulacre précédant sa cause, résumant le phénomène par cette formule : c’est « comme si la carte précédait le territoire au point, finalement, de se substituer à lui. »

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Désormais, le simulacre prétend donc être le modèle, d’où également son inclination à l’autonomie et à la démiurgie. Mais Jean-François Mattéi rappelle que les simulacres ne sont jamais autonomes, qu’il existe toujours, en amont de la variation constante des phénomènes, une réalité ultime, stable et permanente qui constitue les structures intelligibles du monde. Ce fut d’ailleurs la prétention des « déconstructeurs » de détruire, de nier ces structures. Cette volonté de substituer le simulacre au modèle était leur « rêve d’île déserte », pour pouvoir tout y recommencer à zéro. Dans son texte Causes et raisons des îles désertes[2], Deleuze évoque cette île dans laquelle on recrée tout et qui peut être une île, non plus dérivée du continent, mais originaire, une île qui est aussi l’origine radicale et absolue et dans laquelle « l’homme y existe déjà, mais un homme peu commun, un homme absolument séparé, absolument créateur, bref une Idée d’homme, un prototype, un homme qui serait presque un dieu, une femme qui serait une déesse, un grand Amnésique, un pur Artiste, conscience de la Terre et de l’Océan, un énorme cyclone, une belle sorcière, une statue de l’Île de Pâques. »[3] Et Deleuze ajoute : « Voilà l’homme qui se précède lui-même. » A la lecture de La puissance du simulacre, nous serions donc tentés de dire plutôt : « Voilà le simulacre d’homme » ou bien « Voilà le cyborg délivré de la mort, donc du sacré, et plongé dans l’Enfer de l’idole. »

Emmanuel Frankovich

[1] Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne, 1999

[2] Gilles Deleuze, L’île déserte, textes et entretiens 1953-1974, Les éditions de minuit, 2002

[3] Ibid., p.13

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