La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « La vérité est ailleurs »

Chantal Delsol, La haine du monde – Totalitarismes et postmodernité -, Cerf, 224 p., 19 €

Roland Hureaux, Gnose et gnostiques, DDB (se reporter à de précédentes chroniques)

Il est bon, utile si ce n’est nécessaire de parfois s’astreindre à la lecture d’un livre de prime abord dépourvu de ferments polémiques,- on allait écrire : politiques, d’un livre au carrefour de l’histoire des idées, des religions, des philosophies, un livre d’une calme écriture qui avance pas à pas pour conclure que, relativement à la position chrétienne, les doctrines des mouvements gnostiques des premiers siècles propagent effectivement des erreurs. Résumons celles-ci en ce que, particulièrement, elles s’opposent à la doctrine de l’Eglise tout en prétendant, comme de coutume, que ce sont les vérités édictées par cette qui seraient des leurres.

La gnose antique soutient que c’est le statut (sa statue ?!) actuel de l’homme qui est mauvais et qu’il doit faire l’objet d’une entreprise de rééducation/rédemption par la Connaissance. Pour les chrétiens, c’est pour ainsi dire l’inverse : le péché originel touche, affecte (infecte) certes le genre humain dans son ensemble, mais surtout chaque personne en ce qu’elle appartient à ce genre humain pourtant créé à l’image et à la ressemblance de Dieu nous écrit l’Ancien Testament. Péché originel, péché individuel pour le christianisme (toutes confessions internes confondues.) Selon lui, c’est de ce péché, de ses conséquences (nos péchés) que le sacrifice du Christ nous sauve, et non pas de notre état d’homme créé, comme la Gnose le prétend. Selon la Genèse, la Création est bonne (Et Il vit que cela était bon). La Gnose dit plutôt le contraire : que l’univers créé (et, selon ses dires, dans des conditions que d’aucuns diraient acadabrantesques) est mauvais.

En conséquence fort prévisible, la Gnose est-elle partisane d’une sorte de désincarnation, de dé-incarcération de l’âme de l’homme d’un corps malfaisant. Elle verse dans un sous-platonisme, elle suggère des relents de platonisme mal assimilé.

Une autre différence fondamentale réside en ce que l’étymologie même de ‘‘gnose’’ est un affront au christianisme : la connaissance en tant que telle est contraire aux Béatitudes. Heureux les pauvres en esprit car ils verront Dieu ! Et en outre sait-on que c’est par une sorte de curiosité mal placée (qui confinait à l’orgueil) qu’Adam a mal tourné : en voulant à tout prix tâter de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal.

En somme, les cénacles gnostiques (didaskaleîon) de Valentin et consorts refaisaient-ils le monde dans le plein sens de l’expression, comme, selon l’historien Augustin Cochin, les clubs au XVIIIème préparaient-ils la Révolution, ou, pour les moins, les idées qui allaient la permettre. Non seulement les gnostiques refaisaient le monde, mais ils refaisaient même la Création, en lieu et place d’un dieu ou de dieux qu’ils estimaient l’avoir loupée. Pour reprendre une expression d’Henry Corbin, ils meublaient le mésocosme (cet espace cosmique entre le microcosme et le macrocosme) au moyen d’un imaginal (une faculté supérieure d’imagination) infesté de leurs fantasmagories démoniaques.

Cela posé, vous avez bien remarqué qu’il existe une différence radicale entre les gnostiques dits chrétiens, se prétendant tels, ceux de la Petite Eglise des premiers siècles, -avec leur affirmation d’une séparation de la matière (mauvaise) et de l’Esprit et des esprits – et la néo-gnose post-moderne, laquelle perçoit l’Esprit profondément, pour ne pas dire consubstantiellement uni à la matière, l’un (l’Un de Plotin ?) informant l’autre en permanence dans une sorte de panenthéisme spinozien exacerbé. Peu importe qu’il n’ait pas existé de cercle constitué proprement dit de savants issus de Princeton – le Gnose de Princeton – comme Raymond Ruyer l’avait soutenu dans un fameux livre, ce qui est remarquable est la présence du principe ci-dessus dans les idées sous-jacentes au principe d’incertitude d’Heisenberg et, plus généralement, aux sciences quantiques.

La jonction est alors vite faite avec ce qui sous-tend ce qu’on appelle les NTIC (nouvelles techniques d’information et de communication), avec la noossphère qui l’enserre. Mais de quel esprit s’agit-il alors ici ? De quel état de l’esprit ? La recherche métaphysique devra alors découvrir qu’on a affaire en l’espèce à ce que la langue anglaise désigne du nom de mind, lequel – mot et concept – se distingue… en moins bien comme dirait ma concierge, du spirit, qui, comme l’autre, fait de l’esprit, ne fait toutefois pas le même… et pas avec le même état d’esprit !

On aborde là… sans s’en douter au commencement, en  le découvrant ensuite comme par une révélation soudaine, à moins que ce ne soit dans une progressive et insidieuse prise de conscience, nos bogomiles, cathares, patarins, béghards, béguines,  Joachim de Flore, Frères du Libre Esprit du pays batave, ce qu’Alain Besançon nomme le gauchisme chrétien et Pelikan la Réforme Radicale (ou Gauche de la Réforme.) Ce cheminement idéologique nous semble être le maillon fort, mais encore quasi-ignoré qui mène à ce que l’épouse d’un ancien ministre de la Défense appelle la haine du monde, cette « croisade contre la réalité du monde au nom de l’émancipation totale menée dans le sillon des Lumières françaises de 1793 et du communisme, oeuvrant sans la terreur et par la dérision, toujours barbare mais promue par le désir individuel et non plus par la volonté des instances publiques. »

Lisons donc Roland Hureaux, sa Gnose et, au-delà, sa mise en exergue de l’idéologie dans le monde actuel (relisez par exemple ses Hauteurs béantes de l’Europe[1] (1) qui sont à l’Europe de Bruxelles ce que celles de Zinoviev étaient à l’URSS). Ces auteurs là ne traitent que d’un même sujet, que d’un même mal qui est en effet le refus de toutes les déterminations préalables, le refus de la nature, de l’idée même de nature et donc du droit naturel. Joseph de Maistre, René Girard, de ce refus s’étaient déjà faits les grands procureurs. Des personnalités comme Roland Hureaux ou Chantal Delsol, précédées et suivies on le croit par bien d’autres métaphysiciens, ne sont point de trop pour soutenir, à nouveaux frais comme l’on dit, l’accusation et obtenir du monde – que vous estimiez pouvoir le qualifier de ‘‘Nouveau’’ ou non – la définitive condamnation de ce mal, à défaut de pouvoir entrevoir à échelle humaine  son extinction.

Hubert de Champris

[1] Éditions François-Xavier de Guibert.

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