« De l’analogie rétrospective : années 30, heures sombres, décennies noires », par Jean-Gérard Lapacherie

L’analogie n’est pas seulement au fondement de l’inspiration des poètes qui voient des ressemblances entre ce qui est et ce qui n’est pas ; elle est le démon de l’histoire, quand les historiens ressuscitent le passé ou l’instrumentalisent, comme disent les experts en amalgames, pour en faire l’horizon du présent. Le passé, même lointain, même caduc, même oublié, même obsolète, revit soudain. Un tel est Hitler, tel autre Mussolini, un troisième Pétain ; une opinion est du socialisme national allemand, une autre du fascisme ; les bonasses compagnies républicaines de sécurité sont des SS, la police (française évidemment, pas soviétique, ni islamique) la Gestapo, etc. Le passé a beau être enfoui dans les poubelles de l’Histoire : voilà qu’en sont évoqués les fantômes, les spectres, les zombies, les simulacres. Et pourquoi pas Neandertal, Lucie, les australopithèques, Satan, Iblis, le Diable fourchu, les Goths, Wisigoths et Ostrogoths, Attila, les routiers, les grandes compagnies, la peste noire, etc. ?

Tout le passé n’est pas instrumentalisé certes ; mais le passé instrumentalisé est toujours le même. Ce n’est qu’un fragment ou quelques éclats minuscules, attaqués par la rouille, dans lesquels les citoyens sont sommés de se mirer ou de regarder des images déformées et monstrueuses qui leur sont présentées, à savoir les années 30 (les années trente du siècle dernier et non les années 30 du premier millénaire de notre ère), ou bien les heures sombres de notre histoire, non pas 1792-1814, ni 1562-1598, heures sombres s’il en fut, mais 1939-44, ou encore les décennies 1930 et 1940. Pour l’essentiel, le passé ressuscité est Hitler et tout ce qui se rapporte de près ou de loin à Hitler, chancelier du IIIe Reich et non, faut-il le préciser, président du conseil des ministres de la IIIe République ; son idéologie ou l’idéologie du parti qu’il a fondé, le socialisme national, plus connu en France sous le diminutif affectueux (pour les Allemands d’alors) de nazisme ; le Reich prétendument millénaire qu’il a ressuscité et qui a occupé, après la défaite de mai et juin 1940, la France ; la demande d’armistice du 17 juin 1940 qui a entraîné une déshonorante collaboration avec les vainqueurs provisoires.

Les décennies qui méritent d’être qualifiées de « sombres » ou de « noires » vont de 1917 à 1945, puis de 1945 à 1989 et 1991, en URSS, en Lituanie, en Pologne, en Biélorussie, en Chine, au Cambodge, en Ukraine et dans tout le Yiddishland de l’Est. Pour ce qui est de la France, ces décennies se caractérisent par le Front populaire, les 40 heures travaillées par semaine, les congés payés, la dignité des travailleurs, une première nationalisation qui a fondé la SNCF. Ces années furent des années de bonheur : vacances à la mer, camping, tandem, bals populaires, longues ballades à vélo. Dans les arts (peinture, cinéma, poésie, musique, littérature, architecture, arts décoratifs…), c’est la même explosion d’inventivité, de recherche, d’expérimentation, de créativité. En 1937 est inaugurée à Paris une énième exposition universelle, dont le titre exact est « exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne ». La France est alors au faîte de sa puissance, ce qu’elle exprime dans l’architecture d’Etat. En face de la Tour Eiffel, sur la colline de Chaillot qui domine la Seine, le champ de Mars, l’avenue des Champs-Elysées, la Place de la Concorde, etc. est érigé un palais, dit Palais de Chaillot, aux formes arrogantes et modernes à l’envi. Ces heures prétendument « sombres » ont été rose de joie de vivre, de douceur et de bonheur. Ce qu’attestent les innombrables souvenirs et mémoires des jeunes combattants de la France libre ou de la résistance intérieure ou les œuvres de leurs écrivains et poètes, Boris, Cordier, Crémieux, Guérin, Victor, De Gaulle, etc., ce sont des heures lumineuses : heures de combat et d’espérance, heures d’enthousiasme et d’énergie, heures de dépassement de soi et de sacrifices, pendant lesquelles ces hommes et ces femmes ont donné un sens, parfois définitif, à leur vie.

La quasi-totalité de ceux qui ressuscitent les mêmes fragments du même passé sont des marxistes ou d’anciens marxistes, souvent de façade, qui ont oublié ou n’ont jamais appris ou n’ont pas compris la grande leçon dispensée par Marx, à savoir que l’histoire ne repasse pas les plats et qu’elle ne se répète jamais. Si par hasard elle le fait, c’est sur le mode de la farce. La première fois, elle est tragédie ; la seconde, elle est dérision. Le retour des années 30 est à peine digne des « petites blagues » dont l’actuel chef de l’Etat serait friand si l’on en croit la rumeur. Les agitateurs de spectres, tout historiens qu’ils sont ou prétendent être, sont les dottore Ballordo des carnavals italiens. Depuis un siècle ou deux, les historiens répètent la même règle de méthode : les faits, les événements, les drames, une fois établis, doivent être replacés, pour être interprétés, dans le cadre social, économique, politique ou géopolitique, historique dans lequel ils apparaissent. Ils ne relèvent pas de la génération spontanée, un faisceau de « causes » les explique. Ils ne sont pas produits par les esprits de la forêt ou par le diable. La magie n’a rien à faire dans les sciences de l’homme et de la société. Le nazisme ne descend pas du ciel, non plus que le fascisme. Ils sont le produit de situations données. Or, aucune des réalités qui, dans les années 1920-1945, ont tragiquement façonné l’Allemagne et l’Italie ou même l’URSS, n’a d’existence aujourd’hui : pas de traité de Versailles humiliant, pas de guerre mondiale épouvantable, pas de revendication territoriale, pas de démographie galopante et incontrôlable, pas de besoin d’espace vital, etc. Les anthropologues de jadis tenaient les peuples, dits « primitifs » alors, pour des enfants, parce qu’ils invoquaient sans cesse les esprits (de la forêt, des ancêtres, des animaux) pour en recevoir les bienfaits : ces esprits étaient leurs familiers, ils s’en sentaient proches, avec eux ils étaient en « symbiose » ou en accord sur tout. On peut craindre qu’il n’en aille pareillement pour les agitateurs de spectres : ils n’invoquent pas les fantômes pour les exorciser, mais parce qu’ils en sont proches ; ils espèrent que leur retour les fera enfin prospérer. Ce sont des invocations d’empathie, de proximité, de connivence.

Laissons le démon de l’analogie aux mirlitons du vers. Qu’ils se pâment à cette verroterie et allons à l’essentiel. Les invocations de spectres cachent une constante de la vie intellectuelle en France, à savoir l’esprit d’abandon, de renoncement à soi, de collaboration, lequel a justement façonné les susdites « années noires ». Entre 1929 et 1933, deux jeunes Français, intelligents ou supposés l’être, parce que ces anciens de Normale Sup Ulm ont passé avec succès un concours de recrutement de professeurs de lycée, ont exercé pendant deux années les fonctions de « lecteur » à l’université Von Humboldt de Berlin. Ils se sont trouvés successivement face à la même réalité historique. Le second, Sartre, y a été indifférent et dix ans plus tard il a vécu avec Beauvoir une « douce » occupation, faite de connivence, de lâcheté, de renoncement, mais masquée ou rachetée par un « engagement » de pacotille après 1945. Le premier, Aron, a compris, de 1929 à 1931, ce qu’était le parti de masse qui était aux portes du pouvoir à Berlin et qui organisait de grandes processions martiales dans toute l’Allemagne. Etabli à Londres de juillet 1940 à 1945, il a combattu la Bête immonde à laquelle Sartre et Beauvoir se sont accommodés confortablement. Ces derniers ne sont pas les seuls à s’être résignés. Quasiment tout le personnel politique de l’Etat de Vichy et de la politique de collaboration que cet Etat a engagée était formé de pacifistes, d’humanistes, de républicains pur sucre, « droitdelhommistes » avant l’heure, belles âmes, vertuistes exemplaires. Cela n’a pas empêché ce camp du Bien de fricoter sans scrupule, cyniquement, fièrement, avec le Mal. En 1934, l’excellent écrivain André Suarès, un des animateurs de la Nouvelle Revue Française, a écrit sur Hitler, dont il avait lu Mein Kampf, des analyses lucides, qui font la substance de Vues sur l’Europe. Cet ouvrage n’a pas été publié sous le prétexte qu’il ne fallait pas heurter M. le chancelier, ni mettre en danger la paix fragile. Ce n’est qu’en 1939, une fois la guerre déclarée, que Vues sur l’Europe a été publié. C’était trop tard. La même mésaventure est arrivée quatre décennies plus tard au sinologue Pierre Ryckmans, auteur d’Ombres chinoises, que plusieurs éditeurs ont refusé de publier, parce qu’ils jugeaient l’auteur trop peu complaisant envers le pouvoir maoïste. Les exemples de cet invariant collaborationniste sont innombrables. De 1917 à 1920, le correspondant du journal L’Humanité à Moscou rédigeait des comptes rendus précis sur les crimes épouvantables que commettait le nouveau régime. A partir du moment où ce journal est devenu l’organe de la SFIC (Section Française de l’Internationale Communiste), les péans ont remplacé les comptes rendus objectifs. La collaboration avec la Bête Immonde a nourri les intellectuels, les historiens, les écrivains, les poètes, les artistes, etc. annonçant celle des années 1940-1944 et s’amplifiant après 1945 dans la glorification de Staline, de Mao, de Castro, de Pol Pot, du FLN et de ses soldats du djihad, de Sékou Touré, de Khomeiny, de Kadhafi, d’Arafat, etc. Malheur aux quelques intellectuels ou historiens qui ont osé ne pas se prosterner : naguère, Kravchenko, Simon Leys, Conquest ; aujourd’hui, Onfray, Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq. Ceux-ci peuvent reprendre à leur compte cette belle pensée du poète chinois Lu Xun : « Rebelle aux modes, j’ai offensé la mentalité de mon époque ». L’époque étant à la collaboration, haro sur ceux qui ne collaborent pas. Pendant quatorze ans, les Français ont eu comme chef de l’Etat un individu qui fut antisémite, pétainiste, complice de criminels contre l’humanité, partisan des guerres coloniales, inventeur du « flagrant crime » quand il était garde des sceaux en 1956-57 et qui, pendant les 15 mois de son ministère, n’a accepté aucun recours en grâce en faveur de nombreux condamnés qui ont été coupés en deux. Ce chef de l’Etat a nommé ministre un ancien collaborateur soupçonné d’avoir dénoncé à la Gestapo une famille juive. Il est inutile de s’étendre sur les relations de connivence qu’il a entretenues avec les épaves de Vichy, etc. Chef du Parti socialiste, il a surtout promu des enfants de collabos qui ont réussi là où leur père avait échoué : Tasca, Jospin, Rebsamen, Védrine, Royal (père et grand-père), etc. La presse « bien pensante » qui a juré la perte de Sarkozy (est-ce le fils de métèque qu’elle hait ?) s’est prudemment gardée d’enquêter sur les errements de M. Georges Hollande, père de qui vous savez, candidat aux élections municipales à Rouen en 1959 et 1965 et qui professait des opinions « nauséabondes » sur De Gaulle et sur les « de souche » de l’Algérie indépendante.

Le nazisme est enterré, le communisme est à l’agonie, la collaboration se porte de mieux en mieux. C’est l’islam que les intellectuels regardent désormais avec des yeux énamourés. Foucault, cet homo « libertaire », a chanté un péan à la gloire de Khomeiny, ce Père la Pudeur, et de ses partisans homophobes d’Iran. L’islam ranime le démon de la collaboration. Tout est fait pour cacher les crimes les plus horribles commis par les religionnaires d’Allah ; tout est fait pour dissimuler les appels au meurtre égrenés dans les textes fondateurs ; tout est fait pour censurer les dissidents de l’islam ; tout est fait pour discréditer ceux qui osent émettre une critique, fût-elle légère. Jean-Claude Barreau a été déchu de ses fonctions et Jean-Pierre Péroncel-Hugoz mis au placard pour avoir écrit des analyses sans complaisance sur l’islam. La critique de l’islam devient un crime contre l’humanité, les antinazis et les antiracistes sont accusés du plus grave des crimes : l’islamophobie. N’ont voix au chapitre que ceux qui se prosternent : aujourd’hui Kepel, Roy, Chebel, Benzine, Moussaoui, Gresh, Bayard ; naguère Burgat, Liauzu, Berque.

Les idéologies que sont le communisme, l’islam, le nazisme et leurs avatars ont accédé au pouvoir dans différents continents à partir de 1917 et dans les années 1920 : en URSS, en Arabie, en Allemagne, puis dans des organisations dont l’objectif a été d’étendre le pouvoir de ces idéologies : partis communistes, Tabligh, Frères musulmans, etc. Certes, pour chacune de ces idéologies, ont existé antérieurement des expressions parfois plus criminelles encore, mais l’essentiel est leur concomitance. Et face à ces trois systèmes monstrueux, les journalistes, les cultureux, les militants, les intellectuels, etc. se miment les uns les autres : c’est complaisance, connivence, bienveillance, aveuglement, comme si l’histoire, quoi qu’en disent les historiens inspirés, était arrêtée. Elle ne risque même pas de répéter : le mouvement est un arrêt éternel et le prétendu progrès un mirage. L’intelligentsia depuis un siècle se baigne tous les jours dans la même eau. La brutalité, la loi du plus grand nombre, le recours à tous les moyens, quels qu’ils soient, pour parvenir à ses fins, les sabres brandis, tout cet attirail la fascine. Depuis plus d’un siècle, les Français sont confrontés, mal gré qu’ils en aient, à la collaboration obligée, ce dont aucun vigilant, aucune Ernaux, aucun historien, aucun journaliste, aucun journal de référence qu’il soit du soir ou du matin, etc. ne s’indigne. Tous agitent les spectres du passé : c’est bien plus confortable que d’affronter les nazis. L’intelligence n’aspire pas à se libérer, ni à émanciper qui que ce soit, mais à se soumettre et surtout à mettre autrui aux fers. Depuis plus d’un siècle, les intellectuels récitent sans en avoir conscience ce mauvais poème du parfait communiste Eluard : « Liberté, j’écris ton nom, non seulement sur les cahiers des écoliers que j’ai dévoyés, mais aussi sur les camps de travail forcé, sur les habits rayés des détenus, sur les innocents égorgés, sur les corps suppliciés, sur le Qoran et sur Mein Kampf, sur les œuvres de Sayyed Qotb, de Rosenberg et de Marx, sur les livres rouges et les livres verts, sur les dizaines de millions d’innocents sacrifiés, sur toutes les mosquées, sur toutes les Kommandantur et sur tous les goulags… »

Jean-Gérard Lapacherie

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