Recension de « Madame H. » de Régis Debray, par Jean-Gérard Lapacherie

Madame H

Régis Debray, Madame H., Gallimard, 2015

Dans ce récit, Régis Debray expose les raisons pour lesquelles il a dit adieu à l’Histoire, l’Histoire avec une H majuscule, une grande hache qui coupe les têtes pour mieux mettre les peuples aux fers. Le récit se singularise par la virtuosité avec laquelle l’écrivain jongle avec les mots et les idées pour atteindre une formulation juste, pertinente et, au sens propre de cet adjectif, insolente. Des vers de Pierre Corneille, on dit qu’ils sont frappés comme des médailles et qu’ils s’impriment dans l’esprit des spectateurs avec la même force que les devises gravées dans le métal. L’art de Régis Debray est de la même nature, lapidaire et formulaire. Il cherche sans cesse à ramasser une idée, une thèse, une pensée, longuement mâchée, décomposée, décortiquée, en une courte phrase, de l’exprimer de façon synthétique en trois ou quatre mots, guère plus, qui, dans l’esprit du lecteur, fassent définitivement sens.

De toute évidence, Régis Debray a pris conscience, depuis qu’il s’est lancé, il y a deux décennies environ, dans le récit de son « éducation politique » (Loués soient nos Seigneurs !), puis dans celui de son « éducation intellectuelle » (Par amour de l’art), qu’il est d’abord et avant tout un écrivain, et même un grand écrivain, mais qu’il a gâché ses talents de 1960 à 1990 environ pour une obscure carrière de porta-borse, c’est-à-dire de « porte plume » ou de « porte serviette » au service de quelques « grands » de ce monde, Castro, Guevara, Mitterrand, c’est-à-dire d’assoiffés de pouvoir, non pas le pouvoir pour faire quelque chose, mais les attributs et les ors du pouvoir, le pouvoir pour lui-même, étant à lui-même sa seule fin, et qui se sont révélés à l’usage être au mieux de médiocres politiciens, au pis des tyrans sanguinaires.

Tout ce dérisoire-là est raconté avec ironie. Dans les années 1950, Régis Debray est un petit communiant qui rêve de sauver le monde, l’humanité, la planète et qui réalise ses vœux à partir de 1960 grâce au marxisme, au léninisme, au stalinisme – en un mot, grâce à l’Histoire, avec une H majuscule évidemment. Cinquante ans plus tard, ce rêve d’enfant gâté ne mérite que dérision et ironie, comme si Debray, âgé de 75 ans, continuait à être nourri de cette dévalorisation de soi qui lui a fait préférer l’obscure carrière de porta-borse au statut d’écrivain libre, indépendant, farouche, fier.

Dans le titre de cet essai, le nom Histoire, abrégé en H majuscule, est précédé de l’appellatif, à la fois féminin et petit-bourgeois : Madame. Certes, et ceci explique ce Madame, le nom histoire est de genre féminin en français et dans les langues latines, mais, depuis la nuit des temps, l’histoire est faite par les hommes et longtemps ceux qui ont écrit l’histoire ont été des historiens, et non des historiennes, comme le dit le jeu de mots sur le mot anglais history ou his – story. Or, « Monsieur H » serait inconcevable comme titre, sauf à désigner, par la majuscule, un autre des dieux de l’époque : le haschich. En réalité, Madame H a été un « produit stupéfiant » auquel Régis Debray a été addict, comme on dit dans les media, pendant une trentaine d’années. Mais ce qui justifie le féminin du titre, c’est l’existence, dans le bric-à-brac iconographique de l’Occident, de grandes figures, mythologiques ou à demi mythologiques, qui sont toutes des femmes et de belles et séduisantes femmes : les muses, dont Clio, la muse de l’histoire, les déesses, les nymphes, et surtout les figures allégoriques de la France moderne : la République, la Justice, la Prospérité, Marianne, l’Europe… Régis Debray réduit l’Histoire, qu’il a jadis vénérée, au rang d’une allégorie d’emblème, de devise, de monnaie ou d’image pieuse, c’est-à-dire à pas grand-chose. L’Histoire dont Régis Debray s’est détaché est un mixte de religiosité, d’épopée et d’avenir radieux, un pastis d’idées chrétiennes devenues folles sous l’impulsion de Hegel, Marx, Lénine, Castro et de prétendue Révolution faite par les présumées « masses » de soi-disant « prolétaires » en mouvement, un mélange de croyances messianiques et de magie occultiste. Chez les maîtres à historier de Debray, l’Histoire a un sens, c’est-à-dire une direction (un sens unique, toujours le même, vers la société sans classes) et une signification (toujours la même : la fin de l’Histoire). Tout cela a fini dans les poubelles, celles de l’histoire évidemment.

Qui a bien pu croire à ce salmigondis, sinon les enfants gâtés d’Occident, drogués à l’histoire et à la philosophie, alors que les intellectuels soviétiques avaient été dessillés dans les années 1920 et ceux des pays de l’Est quelques années plus tard. Dès 1950, le marxisme était mort là où il avait triomphé trente-trois ans plus tôt. Ses résultats s’affichaient publiquement : génocides, crimes de masse, crimes contre l’humanité, pas de gaz mais du racisme à tous les étages, pauvreté pour tous, etc. C’est au moment où le marxisme est mort à l’Est que les intellectuels, universitaires, idéologues, journalistes, chrétiens dévoyés lui ont fait un triomphe à l’Ouest. Mais l’Histoire a entraîné avec elle dans les poubelles de l’histoire cette discipline qu’est l’histoire, l’histoire sans hache majuscule, les historiens se faisant les propagandistes de la grande Hache. La fin de Madame H alimente le discrédit du passé. C’est là le drame, car le passé est la seule boussole des citoyens attachés à la terre de leurs pères ; il est aussi le seul viatique des pauvres, des humiliés et des offensés, des laissés pour compte, de tous ceux qui sont abandonnés (et ils sont de plus en plus nombreux) sur le bord des autoroutes. James Joyce tenait l’histoire pour un cauchemar et il souhaitait en être libéré le plus vite possible pour vivre enfin. C’est l’expérience inverse que font les Français. Ils sont dans un présent éternel, sans passé ni futur. Ils n’ont plus pour horizon que le hic et nunc des possédés où ils sont condamnés à patauger éternellement, incapables de donner de signification ou de direction à quoi que ce soit. Qui les délivrera de ce cauchemar ?

Jean-Gérard Lapacherie

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