L’exposition Elisabeth Vigée-Lebrun vue par Jean-Gérard Lapacherie

Elisabeth Vigée-Lebrun

Elisabeth Vigée-Lebrun

au Grand Palais, jusqu’au 11 janvier 2016

Pendant près d’un demi-siècle, entre 1770 et 1820 environ, Elisabeth Vigée a peint des centaines de portraits et dessiné souvent au pastel, technique qu’elle a portée à la perfection, des milliers d’ébauches, d’esquisses, de carnets. Son œuvre, sinon la totalité, du moins ce qui est donné à voir dans la grande exposition qui lui est consacrée au Grand Palais, est un enchantement. Tout ce qui fait le prix de l’art, à savoir la maîtrise du dessin, des volumes, des couleurs et surtout des effets de la lumière et des ombres sur les visages par exemple, les drapés, le grain des tissus, etc. est là, dans les tableaux de Mme Vigée. Le public d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui fait un triomphe à cette exposition, en particulier aux autoportraits, dans lesquels Mme Vigée se représente en train de se peindre, comme si elle se regardait dans un miroir, assumant fièrement, sans honte ni arrogance, son destin de peintre, ou encore aux tableaux la représentant avec son enfant, sa fille en l’occurrence, proches l’une de l’autre et débordant d’affection l’une pour l’autre. Le sujet est rare dans l’histoire de l’art, excepté les nativités et autres tableaux religieux, bien que la scène soit commune dans les familles françaises.

Le plaisir qui est donné aux amateurs d’art est couronné par l’intelligence subtile avec laquelle Mme Vigée saisit son époque et son pays, non pas la « France d’Ancien Régime », pauvre « élément de langage », à quoi la réduisent les historiens, mais le sommet de la civilité, faite de courtoisie, de savoir-vivre, de bonheur, de politesse et qui fait de la France une civilisation et une civilisation singulière dans le monde.

Longtemps, les historiens et les historiens de l’art n’ont retenu de cette œuvre immense que quelques portraits de la reine Marie-Antoinette et des dames de son entourage, réduisant Mme Vigée au rang de (petit) peintre de cour, comme il y avait dans la France des siècles classiques des musiciens de cour ou de très mauvais poètes de cour ou des courtisans qui n’étaient ni peintres, ni musiciens, ni poètes. Or, ces portraits ne sont jamais fidèles. Le modèle est idéalisé, non pas par complaisance ou par flatterie courtisane, mais pour saisir ce qui a fait l’essence de l’époque : la civilité, le bonheur, la douceur des relations humaines, tout ce qui a été piétiné et détruit par les fureurs sanguinaires de la Révolution et de l’Empire. Marie-Antoinette est plus souvent représentée « en chemise » dans son intimité, comme l’individu singulier qu’elle était, avec sa personnalité propre, rayonnant dans son amour de mère de famille, qu’en reine – ce qui a d’ailleurs été vertement critiqué par les courtisans et les idéologues qui jugeaient inconvenant qu’une reine ne soit pas représentée dans des tenues d’apparat et dans la pompe d’une souveraine.

Ce qui fait la singularité de Mme Vigée, ce n’est pas qu’elle ait été femme, comme on feint de le croire, c’est qu’elle ait été « libérale », au sens vrai de ce terme, c’est-à-dire libre, et non serve, et qu’elle ait vécu des revenus qu’elle tirait de son art, et non de commandes de l’Etat ou de pensions. L’œuvre impressionne par son ampleur et elle émerveille par son savoir-faire, son métier, son intelligence, ce qui fait de Mme Vigée l’un des peintres majeurs de l’histoire de l’art en France et en Europe. Or, il a fallu attendre près de deux siècles pour que les Français puissent prendre connaissance, non de la totalité des tableaux, mais des plus importants. Picasso a eu droit de son vivant, dès 1966, à une ambitieuse rétrospective : au Grand Palais aussi. Il en va de même pour de nombreux peintres du XXe siècle. Encore vivants ou à peine morts, leur œuvre est rassemblée et montrée au grand public. Certes, dans le cas de Mme Vigée, des « accidents » peuvent expliquer cette longue méconnaissance : tableaux perdus, égarés ou détruits, tableaux dispersés dans les musées du monde entier ou dans des collections privées. Mais la véritable raison de cette méconnaissance est d’ordre « idéologique », que l’idéologie qui a occulté son œuvre relève de l’art et de son histoire ou de la politique et de la construction en France d’une histoire officielle. Bien sûr, la peinture dans les siècles classiques était organisée en une stricte hiérarchie. Au sommet trônaient les genres, dits majeurs : la peinture d’histoire ou allégorique ou mythologique ou religieuse… Tout en bas se trouvaient les genres mineurs : natures mortes, paysages et portraits, dans lesquels excellait Mme Vigée, dont le principal mérite est d’avoir brisé ou rejeté, trois quarts de siècle avant les « modernes » que l’on célèbre partout, cette hiérarchie.

Le discrédit et la méconnaissance qui ont accablé ce peintre tiennent surtout à l’idéologie, non pas celle de son époque, mais la nôtre. Mme Vigée est restée fidèle à cette civilité qui a fait de la civilisation française un modèle dans le monde, préférant l’exil au déchaînement des passions qui ont mis à feu et à sang Paris, la France, l’Europe. Avant 1790, les femmes étaient à l’honneur et pouvaient être peintres et même membres de l’Académie Royale de Peinture. La République et l’Empire les ont reléguées à la cuisine ou à la nurserie, les transformant en mineures à vie. La peinture qui a été alors valorisée a été la peinture « néo-classique ». Cette nouvelle peinture purement idéologique, avec des sujets d’histoire (le Serment des Horaces, l’Intervention des Sabines) ou d’actualité retouchée ou magnifiée (Bonaparte franchissant le Grand Saint-Bernard, le Sacre de Napoléon, la Mort de Marat, Austerlitz, Bonaparte au pont d’Arcole, le Radeau de la Méduse) a prospéré de commandes officielles. David l’antique a effacé Vigée la moderne. La France a régressé de plusieurs siècles quand elle a préféré la guerrière et républicaine Sparte ou les tragédies de la Révolution et de l’Empire (populicide de l’Ouest, massacre d’innocents, « procès » politiques, terreur, guerre contre tous les peuples d’Europe, vandalisme et destruction d’œuvres d’art, pillage, etc.) au bonheur du peuple, à la douceur de vivre, à la grandeur d’une civilité sans pareille.

Jean-Gérard Lapacherie

Un commentaire pour “L’exposition Elisabeth Vigée-Lebrun vue par Jean-Gérard Lapacherie”

  1. pierre :

    Curieux hasard, j’entendais hier sur France Musique la chronique d’un critique d’art faisant le bilan de l’année finissante : il y détaillait ses coups de cœur (désolé, je ne me rappelle plus lesquels) et son pire souvenir – justement cette expo. Vigée-Lebrun. J’ai tendu l’oreille à l’instant où il a expliqué ce « pire moment » par le fait d’avoir trouvé cette expo. trop « monarchiste ».
    A l’écoute de France Musique surtout pour avoir à entendre le moins possible les commentaires de journalistes ou chroniqueurs donneurs de leçon, et pas spécialement au courant de l’actualité artistique de la capitale, ce commentaire m’a laissé coi quant aux qualités professionnelles demandées à un critique d’art dans la France de 2015. Même là, on n’est pas à l’abri de la propagande…

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :