La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « La nouvelle trahison des clercs »

Singulière noblesse

Eric Mension-Rigau, Singulière noblesse, Fayard.

Pour se dire bon historien, il faut pour le moins aimer son sujet,- son sujet, pas nécessairement les sujets qui le composent. On peut aimer avec passion l’étude du régime dit des Khmers rouges et ne pas être en sympathie avec Pol Pot. Non seulement le savant doit-il aimer son ou ses domaines d’investigation mais ne lui est-il pas déconseillé d’éprouver envers en eux fascination, obnubilation, obsession,- un chouia de névrose ne nuisant pas à la validité et à la valeur des recherches voire des conclusions de cette recherche.

En ce sens, Mension-Rigau et son épouse et non moins historienne Agnès Walch ne sont pas des charlots, on veut dire : des Pinçon-Charlot, duo de sociologues ayant troqué envers leurs sujets le ressentiment contre le sentiment. Pour entendre, pour comprendre, il faut s’entendre avec ceux à qui l’on parle et dont on s’efforce à lire dans les mémoires.

Mais, une bonne pratique psychologique doit s’accompagner de l’usage de grilles de lecture permettant à l’historien de mesurer avec tant soit peu de rigueur la distance que ses sujets entretiennent avec les originaux. Comment situer la noblesse actuelle sans se cantonner à seulement la décrire dans ses efforts d’adaptation avec le monde qui l’entoure ? Avec quels paramètres, selon quelles catégories de tous ordres : philosophique, théologique, politique, psychologique, microéconomique etc doit-on l’évaluer ? Car, il y a un type noble (avec ses déclinaisons en petite, moyenne et haute noblesse) qui demande à travers les âges à se voir respecter, et c’est en rapport de la distance que son sujet entretient avec ce point fixe (un fait intangible) que l’historien portera son jugement de valeur. La noblesse (en ses divers sous-ensembles) est-elle aujourd’hui fidèle aux promesses de son serment ?

Ainsi, l’historien peut-il suivre quelques pistes dont l’emprunt nous semble plus indispensable que facultatif s’il veut au final dire son fait avant de délivrer son jugement de valeur. Par exemple :

  • il lui faut avant toute chose dire ses hypothèses, ou ses convictions, sur l’origine de la noblesse ; s’inscrit-il dans le fil de la thèse de Werner et de l’origine romaine, puis gallo-romaine d’une noblesse d’abord fonctionnelle et non héréditaire s’épanouissant à la fin de l’ère carolingienne, consubstantielle à la hiérarchie ecclésiastique ? ;
  • il lui faut se pencher sur les liens entre l’obédience politique et la fidélité aux idéaux nobles découlant de ceux de la noblesse d’extraction chevaleresque, ce qui conduira notre historien à verser dans la philosophie morale : qu’en est-il du mérite comme critère d’accession aux propriétés essentielles du titre ? Existe-t-il un passage entre l’état de bourgeois et celui de noble etc ?
  • il lui faut faire à tous les étages de son discours de la politique. Car, si M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir et si, tous, nous faisons de la politique à tout moment et d’autant plus si c’est à l’insu de notre plein gré, les classes nobles prétendent faire de la politique dans le savoir. Il convient donc d’identifier ce qui n’est le plus souvent qu’un faux savoir.
  • Orléanisme, giscardisme, libéralisme éthique et sociétal, européisme sont quelques uns des noms recouvrant des travers liés qui habitent la nouvelle noblesse d’apparence ; notre historien ferait bien d’examiner en quoi la récurrences de ces faussetés doctrinales pourrait à terme (et à quel terme ?) contribuer à l’extinction de lignées de porteurs de titres authentiques de noblesse.

Plus que son époux, l’historienne Agnès Walch ne craint pas d’appeler un chat un chat. Pour le plus grand bien – quand ce ne serait pas pour son salut terrestre – d’une noblesse prétendue, à tout le moins confondant prétention et prétentions, elle va, nul doute, aider l’auteur à dépasser sa bonne éducation, et la mention passable.

Hubert de Champris

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