La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « La gnose dans tous ses états »

Roland Hureaux

Roland Hureaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours, Desclée de Brouwer, 268 p., 18 €.

Laurent Fourquet

Laurent Fourquet, Le Moment M4 – Comment l’économie devient une divinité mystérieuse -, François Bourin, 374 p., 26 €.

Patrice de Plunkett

Patrice de Plunkett, La Révolution du Pape François, Artège, 228 p., 17,50 €.

Frédéric Guillaud

Frédéric Guillaud, Catholix Reloaded – Les raisons de croire aujourd’hui –, Cerf, 326 p., 25 €.

Gnose toujours ! Elle parle derrière des paravents qui se revêtent de faux noms, elle se cache sous des avatars à la fois sobres et attrayants. La gnose. Gnose toujours, tu m’intéresses ! Et, si vous ne daignez vous intéresser à elle, sachez qu’elle s’intéresse à vous, qu’elle songe à vous attraire dans ses filets. Pour peu qu’elle pressente chez vous un possible relais dans la société de ses pseudo-vérités, qu’elle détecte en vous de la graine d’élite, elle va vous renifler et, patiemment, infuser en vous ses idées. Lesquelles, en termes modernes se résument en un rejet de la Loi, la loi mosaïque, la Loi naturelle, c’est tout comme. La gnose, ou le salut par la Connaissance,- un savoir accessible à une oligarchie, nouvelle classe sociale seule prédestinée à une curieuse, paradoxale rédemption puisque celle-ci ne rédime aucun péché !

Historien et normalien, c’est-à-dire non seulement ancien élève de Normale Sup St Cloud mais aussi implicite commentateur d’une norme implicite à l’œuvre à travers l’Histoire du monde, anciennement professeur à l’IEP de Toulouse et conseiller à la Cour des comptes, souverain en histoire des  idées et adepte du sens commun, lequel n’est pas uniquement le nom du groupuscule de Madeleine de Jessey[1] mais celui que nous devrions retrouver en considération de toute matière, notamment sociétale ; autrement dit pour qui n’aurait pas compris, fidèle à l’orthodoxie chrétienne, donc de l’Eglise romaine, Roland Hureaux entreprend dans ce livre à tous points de vue très sage la généalogie de ce que l’on peut s’accorder de nos jours à identifier à l’égal d’une récurrente, dure et doucereuse hérésie chrétienne qui se distille d’autant mieux dans un étymologique enthousiasme religieux que ses vapeurs sont la part des (mauvais) anges. Ce faux savoir s’est introduit dans le christianisme dès les temps apostoliques, ne tirant ses arguments ni de la pensée grecque, ni de la pensée juive, mais semant toutefois nombre d’indices pour le laisser accroire. Roland Hureaux pille et compile avec passion : c’est là le plaisir propre aux inventeurs de trésors, c’est là non seulement le droit, mais le devoir de celui qui raconte une histoire, nommant ses sources (d’un côté, à titre d’exemples : les Manuscrits de Nag Hammadi, Ménandre et Saturnin de l’école d’Antioche, Basilide et Carpocrate de celle d’Alexandrie, Simon le magicien et Valentin tous gnostiques bon teint si on ose l’écrire, lesquels, plus près de nous – voire en nous [il suffit de bien écouter, de bien lire certains de nos savants contemporains] – prendront la couleur du marcionisme, du manichéisme, du New Age quand ce ne serait pas celle des derniers traités constitutifs  de l’Union européenne, des bougres des Balkans, de ceux d’Act up et de maintenant ; de l’autre, leurs contempteurs : Irénée de Lyon, Tertullien, par nature, tous les Pères de l’Eglise …) et la première d’entre toutes, l’avons-nous d’emblée dit : un enseignement du Christ, à tort uniquement considéré comme tel.

R Hureaux

Roland Hureaux

Précisons enfin certains points :

  • sur le protestantisme : les doctrines de Luther et de Calvin ne s’insèrent en effet point dans une filiation gnostique ; en revanche, celle du néo-protestantisme libéral, unitarienne, avec son rejet explicite de la Trinité, nettement s’y rattache. Et le marcionisme d’un important théologien protestant libéral comme Harnack ne sera pas pour nous démentir ;
  • sur Simone Weil : que notre demoiselle ne fit certes pas montre d’une sensualité débridée et que sa quasi-inédie[2] fut celle d’une mystique laïque l’apparentant lointainement et, dans un rapport martien, à une autre mystique du nom de Robin ne sont pas les seuls traits qui la rattachent à la démarche gnostique. C’est avant tout par son rejet (du à son incompréhension) du contenu et de l’économie de l’Ancien Testament dans la révélation chrétienne que cette frêle dame pourtant israélite dans l’âme, au même moment que Bergson à l’orée de la conversion formelle au christianisme, à mesure, aurait dit Tresmontant, qu’elle s’éloignait des premiers Hébreux, s’approchait de l’esprit de la gnose de tous les temps.

Nous l’avons dit dès l’entame : à l’instar du prince des ténèbres, si de la Gnose le nom est   légion , si elle prend de nouveaux noms, dicte selon les époques de différents paradoxes,   elle a cependant et pour ainsi dire pour universel synonyme die zeit,- l’Esprit du temps. C’est signifier de la sorte que nous sommes fondés à le subodorer, à le suspecter dans tous les interstices des neurones de nos contemporains et que, sur ce terrain, une nouvelle et toute aussi saine, sainte et pédagogique Inquisition que l’ancienne pourrait trouver mission.

Après l’examen au spectographe des Lumières du XVIIIème siècle transmuées en les lumières noires du XXème ainsi nommées et décrites par un Léo Strauss, on s’attachera à celui des nouvelles ondes qui nous entourent et nous dénaturent, de la fibre qui prétend nous rattacher les uns aux autres et de cet esprit qui nous enserre dans sa Toile. Cette nouvelle noosphère n’est pas celle de Teilhard de Chardin, ce noos n’est pas, n’est plus le Vent Paraclet, l’Esprit inspirateur et salvateur dont nous parle et qui nous parle par la Tradition ; il n’est pas spirit ; il est sa forme dégradée qu’en anglais on nomme mind. Celui que véhiculent les NTIC[3] et le transhumanisme. Le petit et le mauvais esprit, raison viciée, raison vissée à un nouvel état de la matière qui ne correspond plus à ceux étudiés par la physique et la chimie classiques, qui n’est donc pas le solide, le liquide, le gazeux ni aucun des états intermédiaires que celles-ci énumèrent, mais dont vous, lecteurs éclairés, vous pourriez vous faire une idée en imaginant les phénomènes révélés et théorisés par la science quantique. A un moindre (mais plus concret) échelon de votre représentation mentale, et pour mieux encore appréhender cet actuel esprit du temps, observez nos jeunes gens et nos jeunes filles. Entre deux personnes, peut s’instaurer un rapport de séduction, de rivalité, de coopération etc. Or, ce que nous pouvons dire de cette génération, c’est que ses membres ne sont plus entre eux dans un rapport sexuel comme la nôtre avait pu l’être. Les relations inter-personnelles, comme libres et fraternelles, nous paraissent s’établir sans médiation et, écrirait Burke, sans préjugés… peut-être même au final tout bonnement et presque de manière débonnaire … sans jugement. Sans jugement parce que sans conscience et sans vécu des notions de péché, de sanction, de sacrifice, de la réalité et de la nécessité de l’intrusion des dimensions salvatrices et rédemptrices dans les existences, tant celles personnelles que celle de l’univers.

Laurent Fourquet ne confond pas économie et religion. Mais il perçoit, sait et démontre que les deux domaines font plus que se rencontrer mais se fondent au travers de la valeur (et, aussi et surtout, que cette valeur, affecterait-elle un bien marchand, est elle aussi de l’ordre de l’être, non de l’avoir.)

Est affecté d’une valeur ce qui mérite d’être pérennisé. Ainsi, dès l’abord, la statique s’associe à la dynamique, et Parménide prend le pas sur l’hérétique Héraclite : la science vient en aide au premier puisqu’elle confirme Lavoisier et qu’en effet, depuis la nuit des temps, nous nous baignons toujours dans le même fleuve. Dynamique propre au désir, à l’élan de la transmission. Traduire sans trahir, c’est là, n’est-ce pas ? l’essence de la tradition (que vous assortirez, si besoin (de votre religion) est, d’une majuscule). Comme un diffluent nécessaire naît alors l’éducation (qui comporte l’instruction doctrinale, soit l’enseignement) qui portera comme un archange plein d’autorité la bonne parole (sans oublier, souhaitons-le, le bon exemple). Notez, lecteur, que, dès son introduction, Fourquet loue le catholicisme – le catholicisme, non le christianisme – d’avoir pigé la chose (et, donc, d’être, d’une manière certaine, le garant de l’idée de valeur, un peu, ajouterons-nous, comme, encore naguère, l’étalon-or garantissait la valeur d’une monnaie.) C’est nous qui ajoutons ce préambule au propos même de Laurent Fourquet, outre le souvenir de Max Scheler, philosophe de l’étalonnage et de la hiérarchie des valeurs, comme un implicite qu’il n’aurait désavoué.

A l’instar d’un Heidegger contant l’histoire de la notion de vérité et de son prétendu dévoiement par l’Occident, l’auteur narre celle de la valeur et du progressif oubli de ce qu’en son éternité elle demeure par la pensée économique occidentale. Grosso modo, tout va bien jusqu’à la première moitié du XVIIIème, jusqu’au mercantilisme, jusqu’à la fin du monisme de l’art et de la science (où le mythe même dit, figure la vérité, où la théologie, donc Dieu, a valeur explicative et justificative) (M1). Le deuxième moment recouvre la pensée économique classique jusqu’au trois premiers quarts du XIXème siècle, soit Ricardo, Smith sans oublier ce bon et très bourgeois de Marx dont Fourquet nous démontre tout le classicisme encore de bon aloi (M2). Les choses commencent à tourner à l’aigre avec l’emballement du mot d’ordre (ou, plutôt, de désordre) schumpetérien : il nous semble que la destruction créatrice porte en elle la société de consommation, la course à la croissance, l’obsolescence programmée comme la métaphore courante dit que la nuée porte l’orage. A cet égard, Fourquet nous fait son Marx ou, plus exactement son Althusser[4] en démontrant que la progression géométrique du désir (faux besoin) de consommation génère en un diallèle la frustration (M3). Soit l’illusoire et fallacieuse tentative de s’extraire de cet impasse en quoi consiste (inconsciemment), ce nous semble, le Moment M4 qui, jusqu’à la notion même de valeur, se scinde pour ne pas dire se désintéresse non seulement du prix et du poids de la chose mais de sa matérialité, autrement dit rien d’autre que son existence même.

La noosphère et l’ensemble de ses dépendances (les NTIC, ce qu’on appelle la financiarisation de l’économie, les ‘‘bulles’’ spéculatives qu’elle génère, le transhumanisme et ainsi de suite mélodique en sous-sol infernal) coulent de cette source qui a pour nom le mind. Oui, retrouvons-nous ici le mental ou « petit esprit », en lieu et place du spirit, l’esprit dont tout ce qui vaut a souffert – et pas seulement sous Ponce Pilate – de l’empreinte au fer rouge. Mais, derrière la chair à vif, on distingue un tétragramme platonicien : le Vrai, le Bien et le Beau, sainte trinité qui signe la valeur. Des origines de l’idée de valeur et de sa perte à sa nécessaire réintroduction dans un monde où l’économie ne serait plus que subsidiaire, Laurent Fourquet clôt le cycle en laissant en filigrane se dessiner les chaînons manquants  que seraient le catholicisme romain et une souffrance rédemptrice dont on ne comprend que trop bien que la post-modernité puisse les abhorrer. C’est là une des déductions possibles d’un maître-livre encore méconnu.

Plunkett parle et écrit droit et ferme. Il fait partie de ces jeunes gens très chrétiens et anciens des valeurs de toujours qui, si elles sont telles, ne peuvent qu’être les valeurs actuelles, projetant leur regard acéré sur le spectacle du monde. De livre en livre, il nous dit ce qu’il en ressort et ce que vous, lecteurs, auriez dû de vous-même en déduire si vous aviez une once non pas de bon sens mais de jugeotte…laquelle…repose certes sur un chouia d’intuition mais surtout sur beaucoup de transpiration intellectuelle et d’exaspération des nerfs. L’ami de la Vérité doit à l’occasion manier les ciseaux d’Anastasie pour la gloire de cette dernière. Au Figaro magazine, la mère Clerc, au demeurant pas si mauvaise bougresse que cela, mais féministe de sacristie, enrageait de se voir ‘‘coupée’’ : en gros était-elle de celle qui, à défaut de s’amender et d’avoir saisi l’essence de l’Eglise, l’adjurait de se métamorphoser. Leurs vœux de réforme s’analysent en définitive comme autant d’exigent d’abjuration. Plunkett ne cesse ne déceler ce genre de travers si courant dans la presse, tout son travail consistant à montrer la constante actualité du christianisme à travers ses prélats, ses gens, ses institutions, ses relais, laïques ou non, d’opinions dont les supports doivent toutefois comprendre et admettre que dans l’entendement de Dieu, ceux-ci ne riment point avec options. Ainsi, ce qui fascine l’essayiste, c’est que la pensée de l’Eglise colle[5] à toutes les situations, à la moindre espèce. Lorsque notre auteur évalue l’actualité, l’examine au regard de l’Eglise, il n’y a plus passé, ni avenir, il n’y a  ni (miniscule) tradition, ni post-modernité ; ne subsiste que l’éternité telle que, de notre bonne vieille terre, nous pourrions l’imaginer. A sa manière, ici encore exacte et moralement juste, Patrice de Plunkett traque la gnose. A la suite des œuvres publiées par le Père de Guibert, il nous montre que l’écologie humaine de François Ier nous en préserve et nous dit  se réjouir de voir des brebis égarés, ses confrères en l’occurrence, si ce n’est revenir, pour le moins se rapprocher du bercail. Sans flagornerie, mais au risque d’induire en eux le péché d’orgueil, on suggérera qu’après Hureaux et Fourquet, Plunkett pourrait en son for se dire avoir lui aussi contribué à ce rapatriement.

On aimerait en dit de même de cet autre normalien et normativiste qu’est Frédéric Guillaud. On aimerait ? Rassurez-vous : on aimera. Car l’auteur ne nous cache pas son jeu, ne nous tait pas son vœu qui est non de nous démontrer par lui-même la vérité du christianisme (ainsi que son essai est sous-titré) mais de nous montrer que la science, en particulier la physique, la mécanique et la chimie quantiques sont en substance aptes à nous apporter les preuves. On sort ici du cartésianisme (et d’une pensée post-cartésienne mécaniste, ratiocinante plus que rationalisante encore très présente chez nos Bronner et consorts) pour découvrir, tant en-deçà qu’au-delà, la réalité physique et spirituelle de l’incarnation.

Pour la mériter et l’explorer, il nous faut nous remémorer, recycler, ré-entreprendre et prolonger  un peu de Böhr (la structure de ces nouvelles et immatérielles matières), un chouia d’Ellul (voir ci-dessous), un zeste de Girard (la mécanique compensatoire des mérites, des œuvres à l’aune de cette nouvelle et cependant immémoriale donne). Cette entreprise se condense en la  LTT  soit LOGOS, TECHNOLOGIE[6], TECHNIQUES, soit une vaste critique des NTIC passées au prisme de l’interdisciplinarité des sciences exactes ou humaines suivantes : droit, épistémologie juridique, histoire du droit, métaphysique, histoire des idées (politiques, économiques, philosophiques.)

Hureaux a déjà écrit sur Jésus et Marie-Madeleine chez Perrin. Après cette Gnose, il eut été de bon aloi qu’un Benoît Yvert incita au prononcé d’un pareil discours critique sur les nouvelles techniques de communication et d’information et sur la noosphère du monde post-moderne.

A moins que les jeunes éditions Docteur angélique, déclinant dans les sciences profanes la mystique de leur saint patron, et, sous sa main, protectrice si ce n’est directrice, ne se sentent prédestinées à contribuer à cette entreprise salutaire.

Hubert de Champris

[1] Pour ceux qui ne suivraient pas l’actualité intérieure, sachez que Sens commun est une entité rattachée au parti Les Républicains ayant pour objet de veiller à l’orthodoxie du programme de ce parti en matière de mœurs…(tout rajout explicatif paraissant ici bien entendu superfétatoire…)

[2] ‘‘Quasi’’, car non encore baptisée, S. Weil ne communiait donc pas.

[3] Nouvelles techniques d’information et de communication

[4] Et qu’il s’opère comme ainsi dire une rupture épistémologique, comme un décrochage de la pensée économique (de la critique de la pensée économique) qui déconnecte l’être de la valeur.

[5] On a compris que le verbe est ainsi pris au sens thomiste et pas seulement au sens vulgaire.

[6] Discours sur la technique et les techniques.

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