La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Gnose toujours, tu m’intéresses ! »

Roland Hureaux

Roland Hureaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours, Desclée de Brouwer, 268 p., 18 €.

Gnose toujours ! Elle parle derrière des paravents qui se revêtent de faux noms, elle se cache sous des avatars à la fois sobres et attrayants. La gnose. Gnose toujours, tu m’intéresses ! Et, si vous ne daignez vous intéresser à elle, sachez qu’elle, elle s’intéresse à vous. Pour peu qu’elle pressente en vous un possible relais de ses pseudo-vérités dans la société, qu’elle détecte chez vous de la graine d’élite, elle va vous renifler et, patiemment, infuser en vous ses idées. Lesquelles, en termes modernes se résument en un rejet de la Loi, la loi mosaïque, la Loi naturelle, c’est tout comme. La gnose, ou le salut par la Connaissance,- un savoir accessible à une oligarchie, nouvelle classe sociale seule prédestinée à une toutefois curieuse, paradoxale rédemption puisque celle-ci ne rédime aucun péché !

Historien normalien, ancien professeur à l’IEP de Toulouse, souverain en histoire des  idées et adepte du sens commun en matière de mœurs, autrement dit pour qui n’aurait pas compris, fidèle à l’orthodoxie chrétienne, donc de l’Eglise romaine, Roland Hureaux a entrepris dans ce livre à tous points de vue très sage la généalogie de ce que l’on peut s’accorder de nos jours à identifier à l’égal d’une récurrente, dure et doucereuse hérésie chrétienne qui se distille d’autant mieux dans l’enthousiasme religieux que ses vapeurs sont la part des (mauvais) anges. Ce faux savoir s’est introduit dans la doctrine chrétienne dès les premiers temps apostoliques, tirant ses arguments ni de la pensée grecque, ni de la pensée juive, mais laissant toutefois nombre d’indices pour le laisser accroire. Roland Hureaux pille et compile avec passion : c’est là non seulement le droit, mais le devoir de celui qui raconte une histoire, nommant ses sources (d’un côté, à titre d’exemples : les Manuscrits de Nag Hammadi, Ménandre et Saturnin de l’école d’Antioche, Basilide et Carpocrate de celle d’Alexandrie, Simon le magicien et Valentin tous gnostiques bon teint si on ose l’écrire, lesquels, plus près de nous – voire en nous [il suffit de bien écouter, de bien lire certains de nos savants contemporains] – prendront la couleur du marcionisme, du manichéisme, du New Age quand ce ne serait pas celle des derniers traités constitutifs  de l’Union européenne, des bougres des Balkans, de ceux d’Act up et de maintenant ; de l’autre, leurs contempteurs : Irénée de Lyon, Eusèbe de Césarée, Tertullien, par nature, tous les Pères de l’Eglise …) et la première d’entre toutes, l’avons-nous d’emblée dit : un enseignement du Christ, à tort uniquement considéré comme tel.

Précisons enfin certains points :

  • sur le protestantisme : les doctrines de Luther et de Calvin ne s’insèrent en effet point dans une filiation gnostique ; en revanche, celle du néo-protestantisme libéral, unitarienne, avec son rejet explicite de la Trinité, nettement s’y rattache ;
  • sur Simone Weil : que notre demoiselle pratiqua un anti-hédonisme forcenée qui, se serait-elle convertie, aurait confiné à une inédie presque marthienne n’est pas le seul trait qui la rattache à la démarche gnostique. C’est avant tout celui de son rejet (du à son incompréhension) de la matière et de l’économie de l’Ancien Testament dans la révélation chrétienne.

Après l’examen au spectographe des Lumières du XVIIIème siècle transmuées en les lumières noires du XXème, on s’attachera à celui des nouvelles ondes qui nous entourent et nous dénaturent, de la fibre qui prétend nos rattacher aux uns aux autres et de cet esprit qui nous enserrent dans sa Toile. Cette nouvelle noosphère n’est pas celle de Teilhard de Chardin, ce noos n’est pas, n’est plus le Vent Paraclet, l’Esprit inspirateur et salvateur dont nous parle et qui nous parle par la Tradition ; il n’est pas spirit ; il est sa forme dégradée qu’en anglais on nomme mind. Celui que véhiculent les NTIC[1] et le transhumanisme. Le petit et le mauvais esprit, raison viciée, raison vissée à la matière : nouveau paradoxe,- et nouveau nom de la gnose qu’un prochain livre analysera.

Hubert de Champris

[1] Nouvelles techniques d’information et de communication

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