La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Ethique et entreprise

Cécile Renouard, Ethique et entreprise, éditions de l’Atelier, 208 p., 10 €.

Les voyages forment la sagesse. Sans doute celle de Sœur Cécile Renouard s’abreuve-t-elle à l’eau vive d’un enthousiasme étymologique duquel sourd un activisme pour ainsi dire épidermique qui confirme la sempiternelle jeunesse de l’Esprit saint. Mais ces périples dont elle a pu bénéficier dans le cadre d’un partenariat financier entre de grandes entreprises et une grande école de commerce ont quand même du bon : des pays émergés aux pays émergents, de brics en pigs, ils permettent à ce livre au verbe, à la verve aussi enlevées que l’est son auteur d’offrir une vision passablement exhaustive des liens, pour ne pas dire de la consubstantialité qui devraient exister entre l’éthique – ce nouveau mot pour dire morale quand celle-ci s’applique à la collectivité – et le monde de ce qui est selon certains la deuxième cellule de la société après la famille, à savoir l’entreprise.

Le meilleur du livre provient ainsi de ces reportages ayant permis à notre auteur de    jauger, à défaut de juger au plus près les pratiques entrepreneuriales comme on dit des pétroliers et d’autres multinationales, au Nigéria et sous d’autres latitudes.

Ses études, sa formation, ses diplômes, son héritage génétique aussi semble-t-il l’y autorisent : elle mêle ainsi récit, philosophie, histoire pour démêler et dérouler les conditions d’une économie conforme aux canons de la solidarité et de ce que nous appelons la socialité [1]. Reconnaissons-le : cette économie sociale et solidaire (ESS) est à l’économie et à la finance ce que l’agriculture biologique est à l’agriculture : l’état naturel de ce qu’elle aurait dû demeurer si quelque instance, que, dans une perspective chrétienne, nous ne saurions autrement nommer que péché originel, ne l’avait, depuis la nuit des temps, dénaturer (et comme proprement perverti).

On lira ainsi avec un grand intérêt le reportage et les propositions d’un ouvrage de foi et de bonne foi, petit uniquement par son épaisseur et son prix, publié par un éditeur lui-même en réelle affinité avec la matière de ce qu’il promeut.

Cela posé, nous pourrions plus encore à l’avenir, à l’oral comme à l’écrit, tenter 1/d’identifier avec plus de précision, 2/ d’isoler et d’établir la généalogie du virus ou de la bactérie [2] à l’origine de la pollution tant morale et mentale que chimique diffusant, à tous leurs échelons, l’ignorance voire l’hostilité à toute morale à la fois au sein de la micro-économie que de la macro-économie.

Sous réserve d’affiner sa (ou, plus exactement, ses) définitions, relevons avec Pierre Manent, primo, que le libéralisme suppose un renoncement à penser la vie humaine selon son bien ou selon sa fin. Or, le socialisme (quel qu’en puissent être ses sous-espèces), s’inscrivant dans la Modernité, lui, n’y renonçait point. Le libertaro-libéralisme (à la Rand, par exemple), – non l’ordo-libéralisme (ce que Michel Albert baptisait de l’expression de capitalisme rhénan, ni même les variétés de libéralisme descendant du Mont Pèlerin) – à juste titre stigmatisé par Humbrecht, avec sa crispation anti-transcendante et sa  parallèle appétence envers l’anti-supranaturalisme, s’inscrit, lui, pleinement dans notre post-modernité.

Il faut donc qu’à la suite certainement de Madame le Professeur Renouard nous prenions conscience de la généalogie du paradigme post-moderne régentant l’ensemble des comportements (de facture le plus souvent amorale quant à leur intention mais toujours immoraux quant à leurs conséquences pour autrui) générateurs les lourdes tares lestant nos cervelles endurcies.

En somme, il conviendrait 1/ de considérer l’ensemble de la sphère économico-financière comme, en l’état, une structure de péché, 2/ d’en discerner les infra et superstructures.

Sur le plan doctrinal, et ici énoncées succinctement, plusieurs pistes seront explorées ; elles remontent très en amont dans le temps puisque, au premier chef, il semble que nous devions nous reporter à la christologie. S’ensuit l’étude des contenus de croyance déduits du vaste ensemble appelé ‘‘Réforme radicale’’ ou ‘‘Gauche de la Réforme’’ par le profond historien de la doctrine chrétienne que fut Jaroslav Pelikan [3].

Parmi les faits économiques et techniques récents générés par ladite structure, on proposera par exemple le ‘‘privilège exorbitant’’ que s’arroge le dollar, la fin de l’étalon or en 1971 décrétée par Nixon ; la substitution de l’esprit mind à l’Esprit spirit opérée par la noosphère régentant les NTIC (nouvelles techniques d’information et de communication), laquelle, on le voit, n’est que la contrefaçon de la noosphère telle qu’elle fut appréhendée par un Teilhard de Chardin.

Mais nul doute que ces entreprises intellectuelles sont envisagées par Cécile Renouard puisqu’au nombre des thèmes de recherche afférents à la chaire qu’elle occupe à l’Essec, on compte la « Philosophie des sociétés libérales » : à la lettre, tout un programme, qui nous ferait comprendre que le pastoral, faute d’échouer dans ses bonnes intentions, dans son désir du Bien, doit toujours s’équilibrer avec le doctrinal.

Hubert de Champris

Notes relatives à l’article :

[1] Pour distinguer de « social », « socialisme » ; à rapprocher de Pierre-André Taguief qui propose ‘‘nationisme’’ pour pouvoir faire ressortir l’importance de la fonction de la nation sans encourir le grief de nationalisme.

[2] C’est le phénomène inflammatoire qui, en tout état de cause, constitue la conséquence de l’infection ; mais – sans que nous ayons ici la place de narrer plus outre – l’identification de la nature de cette cause (bactérie ou virus) n’est pas sans importance pour traiter le mal,- et pas seulement par métaphore.

[3] Cf. Jaroslav Pelikan et son Histoire de la doctrine chrétienne en cinq tomes réunis en Quarto aux PUF dans une traduction révisée par Jean-Yves Lacoste.

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