« Du Débarquement au D-Day Race », par Sylvain Pérignon

Les hasards de la vie ont fait que je réside depuis près de cinquante ans dans une commune du littoral bas-normand, qui fut l’une des plages du débarquement du 6 juin 1944. Depuis des années, je cornaque famille et amis me rendant visite à travers les sites, musées et circuits du D-Day, en éprouvant toujours la même émotion devant les milliers de croix blanches du cimetière de Colleville-sur-mer, surplombant la plage d’Omaha Beach. Depuis des années, je suis témoin des fièvres commémoratrices qui ramenaient sur les lieux des vétérans de moins en moins nombreux et qui ont culminées avec la célébration du 70° anniversaire de l’événement.

Rien n’a changé, et tout a changé. Les sites du débarquement sont devenus un « espace mémoriel » où « l’offre muséale » doit soutenir « l’offre touristique ». Tel est généralement le sort des grands champs de bataille, dont l’appropriation réelle ou symbolique est âprement disputée entre associations gestionnaires de « mémorial » et d’ « historial », gardiens de la vraie croix (de Lorraine, en l’occurrence), organisateurs d’évènements, conservateurs du souvenir, récupérateurs du passé et marchands du temple. Tout devient ripoliné, restauré, mis en valeur, mis en perspective, encadré par ces fléaux que sont l’abus de signalétique et le didactisme infantilisant. Tout est saturé de monuments, stèles, écussons, panneaux d’information, devant lesquels blindés ou canons garantis d’époque donnent une touche martiale.

Dans l’immédiat après-guerre, les populations locales se souciaient peu de célébrer le débarquement allié, prélude de la bataille de Normandie qui causa la mort de 20 000 civils et la destruction de la plupart des villes de la région, rasées par des bombardements aveugles et souvent contre-productifs quant à leur utilité tactique. Sans vouloir reprendre à son compte l’expression de « libéra-tueurs » employée par la propagande pro-allemande, la mémoire collective normande de la libération n’a jamais été exempte d’amertume. Il a fallu une génération pour que le deuil s’accomplisse et que les populations adhèrent pleinement au « welcome to our liberators ».

De Gaulle refusa toujours de prendre part aux cérémonies commémoratives du 6 juin 1944, voyant dans le débarquement du 6 juin « l’affaire des anglo-saxons d’où la France a été exclue » et « le prélude à une seconde occupation du pays » qu’il réussit à éviter. Par contre, en 1984, les cérémonies du 40° anniversaire furent organisées, à l’initiative de François Mitterrand, avec un faste et une ampleur encore jamais vues. En 2004, Jacques Chirac et Gerhard Schroeder présidèrent la première célébration commune franco-allemande du débarquement. On eut le bon goût d’inviter également Vladimir Poutine à ce qui devenait le rendez vous incontournable des grands de ce monde. Il était en effet difficile d’oublier que l’autre événement militaire majeur de l’été 1944 fut l’opération Bagration, amenant les armées russes à avancer de 600 km en deux mois sur un front de 1000 km, pour se retrouver aux portes de la Prusse-Orientale. Il fut également convié à participer au 70° anniversaire du D-Day, le 6 juin 2014, malgré les vives et vaines protestations de Bernard-Henry Lévy.

Depuis quarante ans, ces grandes cérémonies commémoratives ont été marquées par une surenchère dans la théâtralisation du souvenir, et deviennent des festivités au programme de plus en plus étoffé et sophistiqué. Des simples prises d’armes, défilés et dépôt de gerbes, on est passé au grand spectacle, mêlant lâchers de paras, feux d’artifices, bals en costumes d’époque, reconstitutions historiques et scénographies diverses, expositions, concerts, spectacles sons et lumières. Il s’agit de transformer la commémoration en « fête de la liberté » et de créer les conditions d’une liesse populaire quelque peu surjouée.

Parallèlement aux fastes officiels et aux manifestations organisées, s’est imposée la participation des collectionneurs de « militaria » et de « reconstitueurs » d’histoire militaire, souvent regroupés en association et qui consacrent leurs loisirs à restaurer véhicules, équipements, uniformes , armement pour donner et se donner l’illusion d’un retour au passé. Dès le début du mois de juin, les habitants de la région sont habitués à voir circuler en convoi jeeps et camions Dodges, hérissés de drapeaux américains, et chargés de GI’s se la jouant libérateurs et dormant le soir dans des campements de style militaire. Ce scoutisme mémoriel est discrètement surveillé par les autorités, depuis quelques dérapages de certains de ces groupes qui organisaient leurs propres cérémonies ou jouaient à la guerre avec des comparses déguisés en soldats allemands. Il faut bien mettre du ludique dans le festif, et réciproquement.

Cette évolution qui voit l’Histoire devenir mythe puis folklore et parodie s’est marquée, le 28 mars dernier, par la première édition du  D-Day Race, « la plus héroïque des courses d’obstacles » selon l’agence événementielle qui l’a organisée. Des milliers de jeunes gens sont venus courir à Courseulles-sur-Mer, alias Juno Beach en 1944, après avoir été « débarqués » dans une eau plutôt froide par une noria de gros bateaux pneumatiques semi-rigides. Le parcours de 15 km qui les attendaient après ce bain glacé était agrémenté de divers obstacles, du style « le jour le plus long », leur permettant de gouter les joies d’un parcours du combattant « tracé sur les pas des héros de l’époque » comme l’écrivent les organisateurs. Les coureurs en ont bavé et se sont bien amusés, dans une ambiance d’émission de téléréalité où se remarquaient quelques déguisements pittoresques, sous l’œil d’un vétéran du débarquement qui apportait sa caution à l’épreuve.

Sur toutes les affiches, panneaux et prospectus relatifs au « D-Day race », était rappelée la devise de l’épreuve : « Chaque époque engendre ses héros ». Cette formule ambigüe prêterait à sourire, voire à médire, si le site des organisateurs n’explicitait le sens qu’ils ont voulu donner à l’évènement : « Ludique et sportive, cette course est aussi une façon de se souvenir et de rendre hommage à ceux qui ont vécu le Débarquement. Les vrais héros ce sont eux. La D-Day Race sera l’occasion pour tous les participants de partager un moment de mémoire sur les lieux-mêmes de leur courage. En allant chercher au fond de vous-même les valeurs de dépassement de soi, d’entraide et de courage, vous retrouverez un peu de la flamme qui les animait ». On osera espérer qu’ils aient vu juste.

Sylvain Pérignon, mars 2015

2 commentaires pour “« Du Débarquement au D-Day Race », par Sylvain Pérignon”

  1. Éric Guéguen :

    Bonjour sylvain, merci pour votre article.
    On pourrait aussi dire que « chaque époque a les héros qu’elle mérite ».

    Par ailleurs je pense que le jour où disparaîtra le dernier GI débarqué, les commémorations s’estomperont quelque peu. S’il ne faut pas oublier qu »un gars venu de Géorgie qui se foutait pas mal de toi est v’nu mourir en Normandie un matin où tu n’y étais pas (Sardou) », il est vrai également que notre président est passé maître dans l’art du dépôt de gerbe.
    Tenez, et demain soir nous aurons droit à Shoah, de Claude Lanzmann, histoire de laver les cerveaux « frontnationalisés ». Ouf ! Préparez le café noir, ça dure 9 heures.

  2. Pasdupe :

    Il fût un temps, proche, où l’on parlait du « Jour J ».
    Doit-on y voir une américanisation toujours plus grande des esprits ?
    Je le crains.

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