« Lire Obertone », par Jean-Gérard Lapacherie

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Laurent Obertone, La France Big Brother, Le mensonge, c’est la vérité, Editions Ring, 2014, 18 €

Après Orange mécanique (titre anglais : A Clockwork Orange), Big Brother ; après Kubrick, Orwell ; après la violence gratuite contre les biens et les personnes, principalement les personnes faibles (femmes, enfants, vieillards), la surveillance de tous par quelques-uns et la censure pour tous. Ces « après » ne signifient pas « postériorité », mais simultanéité. Big Brother ne fait pas disparaître Orange mécanique. Au contraire, ils se nourrissent l’un l’autre et l’un de l’autre, l’un étant l’allié ou le complice de l’autre. Ce sont les Dupont et Dupond français – non pas ceux de la joie, mais ceux de la désespérance.

Plus que tout autre constat, ce qui est significatif dans les deux ouvrages de Laurent Obertone, c’est l’usage de mots anglais pour décrire la France, ces mêmes mots anglais étant mis en apposition à La France, comme si, désormais, ils la définissaient ou en résumaient l’identité. La France n’est plus la terre « des arts, des armes et des lois » d’une littérature ancienne et oubliée ou, plus exactement, jetée dans les poubelles de l’histoire, mais elle est devenue une des banlieues pourries de New-York ou une marionnette globish de Services Secrets tout puissants.

Le dernier livre de Laurent Obertone est désespérant. Il devrait porter en exergue, non pas des citations de 1984, telle celle-ci « Et si les faits disent autre chose, les faits doivent être modifiés », mais cette parodie de Dante : « Ô toi qui vis en France abandonne toute espérance ». Le titre Big Brother en dit le contenu ; les exergues, pour la quasi-totalité d’entre eux, empruntés à George Orwell, en résument la ou les thèses, déclinées dans dix chapitres, à savoir des lettres ou des harangues adressées à « Monsieur Moyen » (c’est-à-dire n’importe quel Français) et au titre éloquent, que voici : « Homo domesticus, Le monde perdu, Les deux minutes de haine, Journalitarisme (ou totalitarisme des médias), Le camp des seins, A l’école de dressage, Le bestiaire du parti, Artéfact, Rupture de code, Porc ou vif », ce dernier esquissant l’alternative laissée aux Français.

La France est sous la coupe d’un Grand Frère, lequel représente tantôt des institutions, tantôt un « Parti », tantôt des hommes ou des femmes (journalistes, chercheurs, experts, élus, conseillers, commissaires, publicitaires, spécialistes du social), dont la seule activité, excellemment rémunérée, est de surveiller, de censurer, d’interdire, de prévenir, de désinformer, de mentir, de redresser, de rééduquer, de faire peur, de faire chanter. Jadis, la France était le pays des Francs ou « hommes libres ». Désormais, elle est une zone de servage, de servitude volontaire, de sujétion et de libre consentement à la sujétion, de reniement, de domestication des esprits et de dressage des volontés. Jadis, les Français étaient fiers de leur liberté expression ; aujourd’hui, celle-ci est l’apanage des seuls organes. Jadis, dans la République laïque, Etat et religion étaient séparés ; désormais, l’Etat impose grâce à un clergé innombrable sa propre religion, sans transcendance, mais avec asservissement garanti. On se demande comment un pareil pays peut survivre et si le destin qui lui est assigné n’est pas la disparition pure et simple, comme ont sombré récemment l’U.R.S.S., le Troisième Reich, la Ruthénie, le duché de Bourgogne ou le département des Bouches-du-Tibre. En 1918, les civilisations ont su qu’elles étaient mortelles. Un siècle plus tard, c’est au tour de la France d’en prendre conscience, la France qui est aujourd’hui la meilleure élève de George Orwell. 1984, c’est, trente ans après, la France de 2014. « Jadis, écrit Laurent Obertone, les écrivains s’efforçaient d’arracher les gens à leur réalité pour les mener dans un monde fictif. Aujourd’hui, ils doivent faire exactement le contraire ». C’est ce à quoi il s’évertue : arracher les Français au monde fictif dans lequel les emprisonne Big Brother pour les mener à la connaissance de la réalité.

Ce en quoi Laurent Obertone se démarque de George Orwell, c’est dans l’analyse du totalitarisme. Il n’est plus seulement « idéologique » ou il n’est plus principalement « idéocratique ». Ce n’est pas le triomphe d’une idée ou de l’Idée (celle de communisme ou de socialisme) qu’il cherche à obtenir, mais la domestication des hommes et surtout la modification de la nature humaine, qu’elle soit biologique ou non, qu’elle vienne des gènes ou des instincts : la nature, oui, mais dressée, domestiquée, dévirilisée, castrée, féminisée, dénaturée…

Laurent Obertone s’inscrit donc dans la lignée, ouverte par George Orwell, des penseurs du totalitarisme et d’un totalitarisme qui englobe toutes les potentialités de l’homme : pensée, corps, opinions, croyances, arts, attachements, éducation, savoir, connaissance. Il fait ainsi figure d’OVNI parmi les écrivains, journalistes, analystes, hommes de lettres français. Il n’appartient à aucun clan, à aucune chapelle, à aucune écurie. Il ne bénéficie d’aucun renvoi d’ascenseur, ni d’une organisation protectrice – genre mafia ou franc-maçonnerie. C’est un homme seul et qui a décidé, en toute connaissance des risques qu’il prenait, de penser librement, sans œillères, sans prévention, sans obéir au moindre mot d’ordre, sinon à la seule exigence de vérité : dire ce qui est, même si c’est interdit, prohibé, illicite ou haram, comme il faut dire maintenant, ou surtout si c’est haram.

Les sceptiques doutent de la puissance en France de Big Brother et de l’existence d’une France Big Brother de la censure pour tous. Il y a un fait qui pourrait les éclairer et, a posteriori, confirmer les analyses de Laurent Obertone : c’est l’omerta. Il est vrai qu’il y a des raisons objectives à l’omerta. Les médias sont les agents zélés de Big Brother. Big Brother déteste le livre qui le dévoile ; il a donc ordonné à ses sbires de la « bonne presse » de faire silence. Elle fait beaucoup de tapage pour le « bouquin » d’une amie de Big Brother, la dénommée Trierweiler, ou pour ceux d’un quelconque membre du showbiz, d’un musulman déguisé en modéré, comme s’il y avait des nazis modérés. Mais à un livre insolent (au sens vrai de ce terme : inaccoutumé, qui brise les habitudes, qui sort les lecteurs de leur traintrain routinier), la seule réponse possible des organes de Big Brother est le silence. C’est le seul hommage que le vice puisse rendre à la Vertu.

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