« France : tout va bien, rien ne marche »

« Nous devons être inquiets, si la France n’arrive pas à régénérer un tissu industriel exportateur, il y aura un problème chronique d’emploi, de déficits, d’inégalités de revenus ; la France se transformerait en une destination de vacances à faible pouvoir d’achat de ses habitants. »

Patrick Artus, Directeur de la recherche et des études de Natixis, le 10 novembre 2011.

« La désindustrialisation implique aussi un déficit commercial chronique, puisque le pays qui en souffre doit importer les produits industriels qu’il ne produit plus mais continue bien sûr à consommer. Or, qui dit déficit extérieur permanent dit également hausse continuelle de l’endettement extérieur, ce qui constitue une autre cause de la crise lorsque la dette extérieure devient insupportable […] Une France sans industrie devra donc s’atteler à la réduction de son déficit courant (54 milliards d’euros pour 2011), ce qui implique une très forte contraction de la demande intérieure. Cela suppose une politique budgétaire pour le moins restrictive ou la baisse des salaires, et plus sûrement les deux. »

Patrick Artus et Marie-Paul Virard, La France sans ses usines (Ed. Fayard, 2011)

De janvier 2008 à janvier 2015, la production manufacturière française a baissé de 16,5%.

Certes, c’est mieux que l’Italie (une baisse de 25% de janvier 2008 à janvier 2015) ou que l’Espagne (-30%) qui pourtant connait, parait-il, une relance époustouflante, et constitue même l’exemple que la France doit suivre pour réaliser les « réformes de structures » ( la presse économique les exige toujours, mais n’écrit pas ce que c’est).

En réalité, -16,5% de production industrielle, c’est très proche de la crise française des années trente (-19%), plus précisément de 1931 à 1938.

C’est ainsi que depuis janvier 2008, soit depuis 7 ans, la France vit une crise industrielle d’une ampleur comparable à 80% de la crise économique des années 30. Depuis 7 ans, aussi longtemps que lors des années 30, mais au bout de 7 ans, notre crise industrielle est encore devant nous !

En fait, parmi les élites dirigeantes, fort peu se préoccupent de la désindustrialisation du pays.

C’est très simple, peu après l’élection du pouvoir social-démocrate en France, le gouvernement a fait voter une « loi bancaire » pour préserver les « banques universelles » françaises telles la BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit Agricole, la BPCE, c’est-à-dire les bonus des dirigeants.

Or, la « Banque Universelle », c’est en pratique la Banque de Dépôts au service de la Banque d’Investissements, c’est-à-dire de spéculation. C’est la domination de la tribu des financiers spéculateurs de Wall Street et de la City sur la tribu des banquiers tristes de la Banque des Dépôts.

Certes, officiellement, dans les Banques Universelles, la Banque de Dépôt ne finance pas la Banque d’Investissement.

Reste à savoir où les Banques françaises de Wall Street et de la City se financent ? Elles se financent surtout sur deux marchés du « Shadow Banking » américain :

– le « REPO » où les crédits à très court terme (parfois au jour le jour) sont camouflés sous la forme de vente avec obligation de rachat. En somme, le produit de la vente doit être remboursé par rachat dans un délai de quelques jours !

– les « Money Market Funds » qui prêtent au jour le jour.

Or, ces deux marchés sont réputés pour être très instables et s’assèchent en quelques jours voire quelques heures.

De fait, un beau jour d’automne 2011, sur 200 milliards $ de prêts sur le REPO et les Money Market Funds, les banques françaises ont dû trouver « à vue » (soit en quelques jours) quelques 154 milliards $. Au final, c’est la BCE qui a avancé les 154 milliards $ pour boucher les trous…

Les actifs des banques d’investissements ne sont pas toujours très sûrs : les risques sont évalués par des « quants » mathématique « maison », et de notoriété publique, la BCE a révélé en septembre 2014 que la moyenne des crédits « non performing », dont les intérêts ne sont pas payés depuis 90 jours, atteint 4% du montant total des crédits des banques de l’eurozone.

Certes, les banques déclarent que leurs capitaux propres représentent 10% des crédits « pondérés ». Cela revient alors à avouer qu’en réalité ces capitaux ne représentent que 4% des crédits « non pondérés » c’est-à-dire des actifs des bilans.

Lisez la comparaison, si les capitaux représentent 4% des crédits et que 4% de ces crédits ne sont pas performants, que peut-on en déduire ?

Si la France se désindustrialise, c’est parce que la loi bancaire pour le soutien de la Banque Universelle, donne la priorité à la finance, et que l’épargne française (16% du PIB) ne va pas à l’industrie…mais à la finance.

Morad EL HATTAB & Philippe JUMEL

Article publié sur le site AgoraVox

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