La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Eternel israélisme »

Rester juif

Yaël Hirsch, Rester juif ?, Perrin, 370 p., 22,90 €.

Elle court, elle court la demoiselle Hirsch ; elle a passé par ici, elle repassera par là… Se pose-t-elle, se repose-t-elle ? Il semble qu’elle le puisse, lorsqu’elle doit s’attacher à un sujet – son sujet ? C’est là, dira-t-on, toute la question, la question qui nous est ici posée : celle du sens des mots. Car, sans probablement qu’elle en ait eu pleine conscience, damoiselle Hirsch s’est attachée, s’est attaquée à percer un mystère,- un mystère, non une énigme. Précisons encore : un mystère de nature religieuse, non une énigme ontologique (voire géopolitique). Intelligemment, et, même, avec application et méthode – certaines notes de fin de volume font redondance avec le corps du texte -, canalisée par des universitaires, notre jeune auteur furette avec une certaine profondeur autour de personnalités d’origine juives converties au catholicisme (voire, parfois, après qu’elles eurent passé par le sas du protestantisme). Mais, le problème nous est ici d’emblée posé : qui sont-elles ces personnes ? Comment se définissent-elles elles-mêmes ? L’identité n’est-elle pas seulement synonyme d’ipséité (et, ainsi, est-ce là une notion manifestement impropre à faire avancer le schmilblick des tentatives de définition de l’être) ? A quel moment a lieu le passage, et, en premier lieu ‘‘passage’’ y-a-t-il et de quoi à quoi ou, plutôt, de qui à qui ?

Ces individus ne devraient-ils pas être envisagés au seul titre de personnes au cœur desquelles subsisterait leur être véritable, l’être qui serait le plus conforme à leur vérité, celle qu’ils se sont assimilée tout au long de leur cursus. Alors, celle-ci qu’est-elle ? Est-elle plus proche du christianisme que du judaïsme comme si, malgré tout (mais quel est ce ‘‘tout’’ ?) demeurait et ne pouvait que demeurer un lien – naturel ? culturel ? – avec le point de départ ? Est-elle – doit-elle – se savoir, se dire entièrement distincte et séparée de lui comme si un ersatz de marcionisme, de droit ne devait cesser de nourrir tout le processus conduisant à la conversion effective et se considérer nécessaire à son maintien (voire, déjà, seulement, à sa validité).

On le constate : moult interrogations d’ordre tant philosophique, théologique, psychologique et politique se dissimulent (pour mieux nous tarauder) derrière cette thèse au reste plus descriptive que prescriptive. Car, la question de l’identité est du registre de la description : elle nous indique ce qui est (le miroir : ce que nous apercevons superficiellement), non ce qui doit être. Or, la question qui doit se poser et que Mademoiselle Hirsch ne pose qu’en filigrane (en filigramme dirait ma concierge) n’est en définitive pas seulement religieuse – qu’est-ce qu’implique doctrinalement parlant le baptême chrétien indépendamment du ‘‘statut d’origine’’- ou toute expression apparentée – du futur converti ?, ni même phénoméno-psychologique (description des états d’âme successifs présidant, précédant ce qui pourrait s’appeler metanoia) – : elle est pour ainsi dire, et nous n’hésitons pas à le dire, d’ordre mystique. C’est sans doute là une des raisons pour laquelle il est quasi de principe que les grands convertis sont des mystiques, et guère des personnalités aboutissant à cette décision en conclusion d’un parcours intellectuel même si toute réflexion sur ce type de conversion n’omet jamais ce qui est à la lettre un paradoxe :  l’expression judéo-christianisme est à la fois une redondance (‘‘Nous sommes spirituellement des sémites’’ disait, entre autres, Paul VI ; le Nouveau Testament n’est que la réalisation de l’Ancien,- ‘‘Je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir’’) et un contresens, même si le marcionisme est effectivement une hérésie dont s’est nourrie à tort Simone Weil faute pour elle de n’avoir pas compris qu’un chrétien doit raisonner, comme Claude Tresmontant en montrait l’exemple, en termes de religion hébraïque biblique et non de judaïsme.

La prochaine fois, Yaël Hirsch, qui a déjà, en cette thèse, soupesé, certes de manière non exhaustive, bien des hypothèses, qui tourne et retourne dans presque tous les sens sa question reviendra vers nous – ses pauvres lecteurs, pauvres en esprit, pauvres d’esprit comme le recommandent les évangiles – en nous parlant de Jeanne Bergson, fille sourde et muette du grand philosophe qui, elle, s’est effectivement convertie ; elle aura lu Le Siècle juif de Yuri Slezkine[1], qui nous dit que l’une des deux grandes caractéristiques du peuple juif est le Savoir. Surtout nous aura-t-elle pardonné de nous avoir – par paresse, et parce qu’il faut savoir mettre fin à un papier sans le court-circuiter, en ouvrant, large et ferme, la conclusion – cité : « Les sciences dites exactes, les sciences de la physique de la matière – dont la physique quantique nous ont montré qu’elles étaient avant tout des sciences de l’esprit – la psychologie des profondeurs à la mode d’Adler et de Freud, de Ferenzci et de Reich, qui ont mis le doigt sur la réalité de la puissance de la matière psychique, oui, toutes ces avancées dans le noyau de l’atome et dans le cœur de l’inconscient ont eu une même origine : elles seraient un avatar de la kabbale, et un avatar tout à fait conscient, la majorité de ces penseurs étant des descendants des principaux élèves de Rabbi Moïse Schreiber, dit le Chatam Sofer. Ainsi, au XXème siècle avons-nous assisté sans le savoir à une assimilation à rebours du peuple juif. Ce ne serait pas lui qui se serait avec plus ou moins de succès dilué dans la société, mais, plutôt, cette dernière qui, sous l’inflexion des grands idéaux/découvertes scientifiques, philosophiques, littéraires du judaïsme orthodoxe, aurait infusé dans le sein de la solution juive. Nous devons reconnaître que nous tenons là une découverte – certains diraient : une simple confirmation – majeure du millénaire naissant. Elle concerne à la fois les questions de l’origine et de la nature du génie, de son lien avec le pouvoir et la puissance, pour ne rien dire de toutes les autres touchant à l’éventuelle substance du peuple juif[2]. Substance : tel est peut-être le mot-clef, celui apte à nous exorciser des mânes des marranes qui, souvent à l’improviste, cogitent et mélancolisent en nous comme âmes en peine.

Hubert de Champris

[1] Points/Seuil.

[2] cf. Le Magazine des livres, juillet 2010, notre critique de Tom Keve, Trois explications du monde, Albin Michel.

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