La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Jean Michel Blanquer L'école de la vie

Jean-Michel Blanquer, L’Ecole de la vie, Odile Jacob, 22,90 €, 2014, et, avec Marc Milet, L’invention de l’Etat – Léon Duguit, Maurice Hauriou et la naissance du droit public moderne français, Odile Jacob, 2015.

« Parler d’école, c’est parler de quatre choses : 1/des savoirs ;2/des savoirs transmissibles ;3/des spécialistes chargés de transmettre des savoirs ;4/d’une institution ayant pour fonction de mettre en présence d’une manière réglée, les spécialistes qui transmettent et les sujets à qui l’on transmet. Chacune de ces quatre choses est nécessaire, en sorte que c’est nier l’existence de l’école que de nier l’une d’entre elles » soutenait Jean-Claude Milner[1]. Mais il y a une petite lacune dans cette affirmation péremptoire : si l’on tient à juste titre pour vérifié le bien-fondé du point numéro 3, alors convient-il de traiter aussi des ‘‘récepteurs’’ et pas uniquement des ‘‘émetteurs’’ (et de leur ‘‘connexion’’) si tant est que l’adage thomiste « Tout ce qui est reçu est reçu selon la nature de celui qui reçoit » est d’application universelle.

L’actuel directeur général du groupe ESSEC en traitant de l’« école de la vie » – expression au génitif tout autant objectif que subjectif – entend replacer pour ainsi dire rationnellement, nous dirions presque scientifiquement l’élève au centre de sa réflexion, démarche que n’accomplissent nullement ses collègues ‘‘pédagogistes’’ lorsqu’ils n’ont d’yeux qu’envers un enfant en majesté, sorte de ‘‘variable ajustable’’ (et mal ajustée !) d’une lutte des classes encore très opérante dans leurs cervelles.

Ainsi, soumettant l’encre sympathique de l’auteur à notre modeste flamme, lit-on primo le mot «science» et la possibilité d’une plus grande scientificité de l’acte éducatif et pédagogique. Oui, celui-ci pourrait bien semble-t-il devenir science exacte de la matière humaine, approche et compréhension de plus en plus précise d’une matière que les sciences humaines ont traité jusque là d’une manière à la lettre inhumaine, c’est-à-dire en se méprenant, en sous-estimant systématiquement les aptitudes (principalement d’ordre neuro-cognitif) de l’enfant à vouloir et à pouvoir savoir. L’imprimatur donné à la méthode classique syllabique d’apprentissage de la lecture et de l’écriture relève de cette ligne. On a là aussi en filigrane la marque d’une certaine philosophie pragmatique (Est vrai ce qui réussit), ce que confirment les occurrences du mot ‘‘utilité’’ dont les mots ‘‘culture’’, ‘‘esprit’’ savent qu’ils n’ont…en l’occurrence pas à s’offusquer de la compagnie dans un contexte blanquérien.

Le deuxième maître-mot que nous pouvons sous-jacent découvrir est celui d’ «incitation ». Jean-Michel Blanquer, homme de la nature végétale et animale, pas seulement humaine, parvenu au faîte du Mont-Pèlerin, a opté pour la chapelle la moins sectaire, la moins (doctrinalement) égoïste de la vaste église libérale. Dans sa version libertarienne entre autres, on sait que la doctrine du libéralisme alors fondamentalement égoïste, individualiste, utilitaire, matérialiste et bornée par ces seuls paramètres, représentée parmi cent par Hayek, Salin, Rand et leurs épigones non avoués, basiquement terrien, se contrefichent de la culture et de la Connaissance[2]. Mais un pédagogue dans l’âme est toujours possédé du désir d’augmenter son prochain. Ici, nulle démarche altruiste, nul côté bon samaritain : seulement le besoin de se délester d’un trop-plein tout en ayant la joie, le plaisir, le bonheur comme vous voudrez de voir l’élève, l’étudiant et l’adulte encore et toujours étudiant en faire son profit…bref : s’augmenter. Rien d’autre en somme, si l’on veut en revenir à l’inconscient des mots c’est-à-dire à leur étymologie, qu’un transfert d’autorité. Le dernier Prix Nobel d’économie français en date, arpenteur du versant ‘‘tyrolien’’ de la science économique autrichienne et qui, politiquement parlant, se situerait de manière non avouée à l’instar d’un ordo-libéralisme compatible avec l’économie sociale de marché et une authentique social-démocratie (soit Olof Palme chez les capitalistes rhénans) verrait à bon droit ses principes d’incitation au rééquilibrage d’une concurrence saine et loyale entre les entreprises par l’Etat transplantés dans le monde non moins concurrentiel (entre élèves et entre établissements) de l’Instruction nationale. L’incitation ne peut prospérer qu’à l’appui d’une vertu naturelle. Si l’enfant détient par lui-même une appétence à la connaissance, une carotte vaut – parfois – mieux qu’une calotte (tandis que jadis, nos parents, lisant sans doute mal la notice ne jurait que par la calotte et le bâton). A tort des esprits mal-intentionnés nous firent-ils entendre ‘‘cagnotte’’ (de menue monnaie) en guise de carotte alors qu’il ne s’agissait pour Jean-Michel Blanquer, en sa qualité de recteur de l’Académie du Val de Marne, que de récompenser en fin d’année les classes[3] méritantes.

Enfin, l’encre sympathique nous révèle-t-elle la dimension subjective du témoignage, attendu que si, par définition, le témoin ne doit et, au reste, ne peut, étymologiquement s’entend, témoigner que de lui-même, aussi objectif que paraisse son propos, il est mu par rétro-projection. C’est la perception de l’excellence de son parcours tant humain[4] qu’académique qui lui permet plus ou moins inconsciemment de croire, de postuler à sa ‘‘répétabilité’’ quasi-scientifique à un degré ou à un autre (… moindre degré cela va sans dire).

Ce phénomène de projection (par détour d’une rétro-projection) nous est confirmé par l’intérêt que l’ancien directeur-adjoint du cabinet de Robien porte à deux grands juristes français, théoriciens du droit public de la fin de la fin de l’ère moderne soit celle de l’époque de l’apothéose de la réflexion sur l’Etat : Léon Duguit et Maurice Hauriou,  jumeaux hétérozygotes qui sont, en raison de la complémentarité de leur opposition, aux droits constitutionnel et administratif ce que furent Pascal et Spinoza à la philosophie.

Deux grandes pistes de recherche semblent s’imposer si l’on souhaite utilement jauger la distance existant entre les conceptions de ces deux auteurs et l’actuelle application du droit constitutionnel par les juridictions françaises chargés de droit (ou de façon latente) d’en exciper (Conseil constitutionnel, Conseil d’Etat, Cour de cassation) : 1/la réalité ou non d’un jusnaturalisme (et du contenu de ses normes) dont toute constitution se doit de s’éprendre pour en dépendre (comme un amoureux dépendant de la personne aimée) . (Si, comme Hauriou, nous n’avons jamais déjeuné avec une personne morale, au moins pressentons-nous que la Morale – une morale digne de ce nom, c’est-à-dire objective, pas une éthique – peut se personnifier au creux de l’institution judiciaire et concilier la théorie pure du droit public d’un Martin Loughlin avec son exact inverse qui est la théorie pure du droit de Kelsen, sauf, sinon, à devoir constater de plus en plus aisément que le positivisme juridique, glissant allègrement du contenu au contenant et vice versa au gré de ses arrangements, s’enferre avec orgueil dans un diallèle)[5]. 2/L’opportunité et les fondements de la distinction et de la séparation entre le droit privé et le droit public, entre l’ordre judiciaire et l’ordre administratif. Duguit et Hauriou ont en effet bien des choses à nous dire à ces sujets tant l’époque post-moderne avec, entre autres indices, cette prolifération d’‘‘autorités administratives indépendantes’’ (ou instances de décisions assimilés) judiciarise l’administratif tout en ‘‘externalisant’’ éhontément vers ce type d’organe des fonctions juridictionnelles autrefois réservées aux cours et tribunaux des deux ordres.

Mais cette quasi affection pour ces deux grands juristes et pour le droit pur aussi nous rassure : elle participe de cette rétro-projection dont nous parlions plus haut (avec la comparaison/assimilation qu’elle implique) ; elle signifie que tout haut fonctionnaire et directeur d’établissement privé puisse-t-il être (avec les activités d’administrateur qu’elle comporte), Jean-Michel Blanquer n’oublie pas[6] qu’il est d’abord et avant tout un agrégé de droit public. Il a ainsi compris que la fonction de juridiction (et de jauge de la valeur humaine à échelon humain) l’emportera toujours sur la fonction d’administration des choses et des hommes. (Et, à l’instant, perçoit-il sous cet aspect là, entre Duguit et Hauriou, de quel côté penche la balance de la justice)[7].

En tous cas, ces deux ouvrages confirment ce que le journaliste Jérôme Cordelier[8] nous avait soufflé : nationale ou personnelle, loin de toute idéologie, Jean-Michel Blanquer est bien mû[9] par la seule passion de l’éducation.

Hubert de Champris

[1] cf. Hubert de Champris, France Culture : apothéose des ignares ?, mensuel La Une, novembre 2002.

[2] cf. Liberté politique-Le Fil-économie-Du libéralisme et des libéralismes et Un terrorisme planétaire : le capitalisme financier à propos des livres de Serge Audier (Grasset) et Claude Mineraud (La Différence).

[3] On pourra à nouveau disserter sur l’opportunité de disserter sur les différentes acceptions d’un terme…

[4] Mais, par modestie, l’auteur du livre se gardera probablement de revendiquer cet aspect là de son parcours.

[5] cf. ainsi Ramu de Bellescize, Liberté politique, été 2011, recension de Martin Loughlin, The Idea of Public law, 2010.

[6] Ce qu’il a d’ailleurs récemment reconnu sur France Culture.

[7] cf. par exemple Jean Chaunu, Christianisme et totalitarismes en France dans l’entre-deux-guerres- tome 2 : Le paradigme totalitaire, François-Xavier de Guibert, p. 115.

[8] Co-auteur avec Jean-Michel Blanquer de Le Sérail, histoire d’une promotion de l’ENA, Perrin.

[9] Orthographe ante 1990.

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