« L’impossible liberté d’expression », par Éric Guéguen

La liberté d’expression est l’un des piliers de la vie en démocratie. Celle-ci ambitionne de faire de la délibération la plus étendue la condition du pouvoir politique. Or il ne peut y avoir de délibération que si toutes les opinions afférentes sont susceptibles d’être communiquées, que celles-ci soient vraies ou fausses, heureuses ou odieuses. L’une des raisons pour lesquelles la démocratie contemporaine fait florès est la place qu’elle réserve à l’opinion publique : tout le monde se sent ainsi potentiellement entendu à l’égal de tout autre. Je voudrais en quelques lignes montrer en quoi ce bienfait démocratique se retourne nécessairement contre lui-même, comment le règne de l’opinion commande, contre toute attente, que soit bridée la liberté d’expression.

Ce que nous appelons « démocratie » se fonde sur une vision libérale du pouvoir. Le pouvoir du peuple se réduit à l’expression d’une opinion dominante. Dans le même temps, au nom d’impératifs économiques dans un monde bientôt tout acquis au paradigme marchand, le pouvoir politique en tant que tel a lui-même été réduit à sa portion congrue. L’un dans l’autre, l’opinion investit tout de même une bonne partie du pouvoir politique, apte à défaire des gouvernements par un mécontentement porté, et parfois même suscité par les médias.

Du point de vue sémantique, l’opinion est un « jugement personnel que l’on porte sur une question, qui n’implique pas que ce jugement soit obligatoirement juste »*. L’opinion est encensée comme la manifestation d’un droit individuel élémentaire. Formellement, tous les individus sont réputés égaux en intelligence, donc en capacité à décoder et évaluer un message. Par conséquent, seule une opinion majoritaire emportera la décision finale. Ceci est tellement avéré qu’il semble inutile de le rappeler et que la démocratie elle-même ne peut plus se penser autrement que dans le cadre majoritaire.

En amont, nous constatons donc qu’un précepte purement libéral fait de l’opinion une valeur en soi sans qu’aucune autre discrimination ne soit permise ; l’opinion n’est pas affaire de vérité mais affaire de goût, et tous les goûts sont dans la nature. En aval, s’ensuit une démarche purement comptable n’accordant du poids qu’à ce qui fait nombre, qu’à ce qui tend à fédérer des majorités. Ceci conduit à devoir assumer que la majorité a toujours raison. Même quand elle a tort. Dans l’ensemble, la logique induite fait fi de toute référence à la morale, ou plutôt elle limite celle-ci au mantra individualiste : la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Ce qui est en jeu n’est donc pas qualitatif mais quantitatif, à savoir que la quête majoritaire passe inévitablement avant toute autre considération, de quelque ordre que ce soit. Nous sommes en présence d’une logique purement marchande. En effet, le commerçant soucieux de son profit adopte exactement le même point de vue. D’une part il se montre libéral et tolérant vis-à-vis de la morale, n’y voyant en somme que des morales à contenter également. D’autre part, il mettra en avant ce qui agrègera la clientèle la plus nombreuse dans le souci constant (et intéressé) de faire coïncider l’offre à la demande. Ce que nous appelons « démocratie » n’est, en définitive, que la loi du marché appliquée à la politique, un système dans lequel importe avant tout le droit des individus en tant que consommateurs (de denrées alimentaires, d’articles de confort, de dogmes ou de programmes politiques).

Intéressons-nous à présent à ce qui se passe concrètement lorsqu’une opinion brute est émise. Sa publicité interpelle inévitablement l’entourage de l’émetteur, mais à des degrés divers, selon que les personnes sont plus ou moins réceptives au contenu intellectuel, au contenu moral, voire à la simple mise en forme du message transmis. Chacun en aura une appréhension singulière, accordant plus ou moins de soin à le déconstruire, à s’en approprier tout ou partie ou à le rejeter pour quelque raison que ce soit. Cette opinion ira ainsi son petit bonhomme de chemin à travers les esprits, et peut-être fera-t-elle nombre. Bien entendu, l’émetteur n’est pas en reste ; il a part au succès éventuel. Pour convaincre, il lui faut veiller à ce qu’Aristote nommait l’ethos, le pathos et le logos, soit respectivement sa crédibilité propre, sa faculté à sensibiliser et la part rationnelle de son discours. Il va de soi qu’à partir du moment où le sésame est l’obtention du plus grand nombre possible de personnes acquises à son opinion, il aura tendance à faire la part belle à l’ethos, plus encore au pathos, laissant le logos en marge. Et l’on retrouve d’ailleurs la même perte de sens dans le monde publicitaire au profit d’une image de marque (ethos) et d’un produit venant immanquablement combler un désir à venir (pathos).

Si l’émetteur d’une opinion est particulièrement doué, il aura donc plus de chances de conquérir des majorités dans sa partie. Imaginons maintenant qu’il soit le vecteur d’un message ouvertement raciste. Pour autant, il n’est pas exclu qu’il soit sain d’esprit et de bonne foi, intimement convaincu de ce qu’il pense. Quoi qu’il en soit, ce qui est toujours en cause dans ce cas de figure, c’est un logos défaillant. C’est ici que le bât blesse. En s’opposant à tout jugement de valeur (entre le vrai et le faux comme entre le bon et le mauvais), la quête majoritaire rend secondaire le logos, parfois même l’ethos au profit d’un pathos moins exigeant, donc plus rentable. Notre raciste sait qu’il lui faut convaincre le plus grand nombre et l’histoire nous montre que c’est à sa portée. La démocratie libérale permet alors de promouvoir des opinions contraires au bon sens, sa première parade étant de refuser qu’en l’espèce on puisse parler d’ « opinion » (sanctifiée, rappelons-le). Toutefois, avant même d’être un crime, le racisme répond parfaitement à la définition que nous donnions plus haut de l’opinion. Il y a de bonnes opinions comme il y en a de mauvaises, mais une démocratie qui mise uniquement sur le nombre et l’égale capacité de chacun à faire la part des choses se trouve totalement démunie dans ce genre de situations. Quel est donc son ultime recours ? Empêcher que l’importun ne s’exprime publiquement de peur que la « démocratie » ne serve ses idées malsaines. On lui dira qu’il est atteint d’une maladie incurable et que seul nous chaut le risque de contagion dans des esprits plus fragiles que d’autres. Le racisme, lui, demeurera, et se répandra même en se donnant des airs de vérité cachée.

En conclusion, il semble que nous ne puissions, sous nos latitudes, courir deux lièvres à la fois : le relativisme libéral d’un côté, la liberté d’expression de l’autre. Bien sûr, il faut se réjouir que le jugement de valeur puisse rentrer en grâce comme nécessité démocratique et que le racisme, en particulier, soit combattu. Mais lorsque certaines personnes se retrouvent mises dans le même sac sous prétexte qu’elles mettent au jour des vérités dérangeantes et que ces vérités risquent d’offrir à l’extrémisme des majorités auxquelles on a désappris le scrupule du logos, le procédé devient inquiétant. L’idée de démocratie ne peut en sortir grandie.

*Source : CNRTL

Éric Guéguen, le 6 novembre 2014

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2 thoughts on “« L’impossible liberté d’expression », par Éric Guéguen”

  1. Pierre Ebriel dit :

    “La démocratie est la croyance pathétique en la sagesse collective de l’ignorance individuelle.” Mencken.

    1. Éric Guéguen dit :

      Le plus dur étant de faire entendre ça à chacun sans que ne soient prétextées en retour les “heures sombres”…

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