« Le mal est dans tout » par Éric Guéguen

 

La France a récemment vécu l’effroi face à la décapitation froide et mise en scène de l’un de ses ressortissants. En réaction, le mot « barbares » s’est fait alors entendre pour qualifier des êtres qui, disons-le, font montre d’une humanité au rabais qu’aucune sociologie, fût-ce la plus complaisante qui soit, ne saurait excuser. Certains ont eu vite fait cependant de mettre en regard l’horreur quotidienne perpétrée, directement ou non, par les pays occidentaux dans des contrées où, bien souvent, ils partent en croisade en négligeant aussi bien la permanence des identités qu’on y rencontre que la misère économique qui y sévit. Si le reproche est loin d’être infondé et enjoint à une saine autocritique, le degré d’imminence des périls lui vole la vedette. Lorsqu’un individu mal intentionné applique un pistolet contre votre tempe, ce n’est pas celui qui le lui a fourni que vous maudissez avant tout. Une telle situation ne doit pas inviter à exonérer le danger latent en l’occurrence – l’écrasante et irresponsable géopolitique américaine –, mais c’est bel et bien le danger présent qui doit primer : le mal islamique. Toutefois, faire faire antichambre aux ennemis de l’Amérique ne suffit pas ; il faut encore répondre à ceux qui s’emploient à exempter l’islam des moindres dérives meurtrières.

Dimension politique de la religion

Aux abords de la Grande Mosquée, sur tous les plateaux de télévision, dans les discours des plus en vue de nos représentants, dans la bouche du quidam bienveillant et tolérant comme dans celle de l’expert appointé, on ne cesse de le répéter : « l’islam est une religion de paix ». Et plus l’actualité nous abreuve d’images « d’un autre âge » (pour reprendre la terminologie même de progressistes devenus irénistes), plus on nous rabâche que le culte musulman est en premier lieu l’otage d’un hold-up. On aura compris qu’il ne s’agit pas dans cette démarche d’éclairer les esprits (c’est rarement le cas à notre époque), mais de les calmer ; plus qu’une critique raisonnée et raisonnable, c’est d’une outrance que l’on use afin de tempérer les ravages de l’outrance inverse, celle consistant à condamner l’ensemble des musulmans sans esprit de mesure. Étant donné que la France est au monde la troisième terre d’élection des musulmans hors du Dar al-Islam après la Chine et la Russie (qui, toutes deux, face aux terrorismes de tout poil ont recours à des méthodes très musclées et contraires aux valeurs promues au Droitsdelhommistan), l’enjeu a de l’importance.

Rétrospectivement, la fille aînée de l’Église a eu beaucoup moins de scrupules à remettre le christianisme à sa juste place. Il y a un siècle, les outrances de part et d’autre n’avaient pas manqué non plus, et une animosité réciproque a longtemps persisté, quoique résiduelle. La tolérance n’était pas le maître-mot des rapports sociaux, si bien que l’État s’est rarement soucié des susceptibilités de croyants qui, de toute façon, ont longtemps encore constitué la majorité de la population française. Aujourd’hui, le radicalisme religieux concerne, certes non exclusivement, mais majoritairement l’islam. Même si des conditions extra-religieuses peuvent en être la cause, il est assez malencontreux d’absoudre ce culte de tout mal inhérent, ce pour la paix des ménages et une entente de façade. L’islam n’est pas davantage une religion de paix que ne le sont ses homologues révélées, christianisme en tête. Cela ne signifie pas que ces religions sont nécessairement belliqueuses, cela entraîne simplement que ni la paix ni la guerre ne sont leur première raison d’être. La foi est leur ressort fondamental, et sur le registre de la passion qui s’en dégage, l’amour – de Dieu puis des semblables – est bel et bien ce que chaque religion promet de meilleur. Néanmoins, tout autant que la foi, l’amour peut lui aussi mener à la guerre, de sorte que la paix ne soit jamais garantie en matière religieuse.

Le problème que rencontrent aussi bien l’islam que le christianisme est la propension de chacun à la communion universelle, avec leur versant sombre qu’est l’exclusivisme de leurs principes. Leur gourmandise, si j’ose dire, les rend l’un et l’autre enclin à ne pouvoir se penser que dans l’universel, dans le dessein de faire advenir – en s’y confondant – la Communauté par excellence (Église ou Oumma). C’est par définition une promesse de paix, mais dont le parcours est malheureusement semé de victimes. Le judaïsme appréhende davantage le pourtour de la communauté envisagée. Il est même à ce point communautaire qu’il renferme sa propre Loi, instrument politique par nature. L’islam, pour sa part, combine ces deux choses : l’universalisme qu’il partage avec le christianisme, et l’orthopraxie d’une Loi qui lui est propre. Il a donc d’autant plus de chances de rentrer en conflit avec les doctrines politiques locales qu’il rencontre sur sa route.

En définitive, il y a, dans l’idée de religion, deux dynamiques distinctes, susceptibles de se contrarier l’une l’autre. La première se manifeste dans le rapport intime et direct que chaque fidèle entretient avec Dieu, la seconde dans la liturgie réglant les comportements publics des fidèles entre eux ; la première est purement spirituelle, sotériologique, la seconde passablement politique, à tout le moins sociale. Et plus l’orthopraxie est étendue, prosaïque, plus appuyé est le caractère politique du culte, c’est-à-dire sa vocation à harmoniser les relations entre sociétaires. Ce rôle essentiel – que nos sociétés libérales bafouent et subissent en retour – doit être tenu par une instance politique. Le confier sans réserve à la religion, c’est inciter des ventriloques à berner les foules en prêtant à Dieu des propos indignes de lui au nom d’un ordre immuable car réputé parfait. Un tel risque n’est plus d’actualité dans un Occident qui, dorénavant, préfère fétichiser la marchandise. Toutefois, il l’est d’autant plus dans des pays musulmans disloqués par des guerres intestines, pays qui d’un côté ne voient s’opposer en leur sein que le fondamentalisme religieux et les dictatures nationalistes, de l’autre ne se voient offrir comme alternative politique que l’horizon clos de nos sociétés « ouvertes ».

L’hypertrophie en embuscade

En prenant conscience des logiques qui sous-tendent les idéologies, on arrive à cerner quel est le bord le plus fragile du cadre qu’elles se sont fixé. Les religions ne dérogent pas à la règle. Sans entrer dans des détails d’ordre théologique qui ne feraient qu’aggraver le constat, une religion ayant une double prétention politique et universelle est inévitablement peu à son aise dans un monde que les Occidentaux ont voulu assujetti corps et biens aux lois du marché et régi moralement par l’autothéisme des droits de l’homme. Sans parler d’un choc de civilisations (dont l’évocation même semble disqualifiante), nous pouvons nous permettre l’hypothèse d’une incompatibilité d’humeur entre deux visions du monde ayant le même terrain de jeu qu’elles soumettent cependant à des règles fort différentes. Si le mal est latent en toute chose, c’est bien souvent parce que toute chose peut être sujette à la démesure, à une quête identitaire excédant l’ordre du monde. Mais au lieu d’incriminer les identités comme devant fatalement engendrer la démesure, nous serions peut-être mieux inspirés de considérer la démesure comme manifestation d’une identité mal comprise. Ce point doit être éclairci.

Les élites françaises, nous l’avons dit, tiennent à différencier l’islam de ce qu’elles considèrent comme des dévoiements malhonnêtes du culte musulman : ainsi y aurait-il, non pas de bons et de mauvais musulmans (fi du jugement de valeur, antilibéral), mais des « vrais » et des « faux » parmi eux. L’honneur est sauf. Elles reconnaissent implicitement une identité allogène dont elles se gardent bien de dénoncer les propensions à l’hubris. Dans le cas présent, elles consentent en partie, et en partie seulement, à ce que nous préconisions plus haut, à savoir qu’elles distinguent l’identité en question (le fait d’appartenir à la communauté des musulmans) de la démesure qui s’y rattache. Autrement dit, l’islam n’est pas l’islamisme. Mais dans leur volonté de complaire, elles vont alors jusqu’à innocenter cette identité culturelle ; elles refusent  d’admettre qu’elle puisse ne serait-ce qu’induire malgré elle de la démesure. Or, aucune doctrine ne peut ni ne doit être exemptée de sa capacité à produire le mal, car il y va de son aptitude à l’autocritique, à sa remise en cause permanente et à la sainte mesure, jusque dans l’humilité.

Parallèlement à cela, ces mêmes élites ou leurs devanciers ont orchestré en quarante ans le discrédit de la nation, au motif que les nationalismes étaient responsables du plus grand charnier de l’humanité. Le concept de nation, paradigme identitaire, était de ce fait assimilé à la démesure qui peut en émaner (ce dont tout vrai patriote est parfaitement conscient). Si entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début des années 1970 la nation française a pu être préservée d’un tel amalgame, c’est en partie grâce à l’aura et aux coups de gueule du général de Gaulle. Néanmoins, peut-être y avait-il dans le paternalisme dont ce dernier pouvait témoigner le même déni dont nous faisions état au sujet de l’islam. À trop identifier le caractère de la France à son destin personnel (en passant par exemple sous silence le grand succès démocratique du vieux maréchal), ne laissait-il pas entendre que la parenthèse Pétain n’était qu’un mauvais cauchemar ? Quarante ans plus tard, le 16 juillet 1995, au seuil de son premier mandat, le président Chirac prenait le risque de combler le déni par une repentance plus déplacée encore, laissant entendre à certains – non des plus calmes – que la nation française se résumait finalement à la figure d’un Pétain. Au déni du mal inhérent faisait suite par contrecoup un total déni de soi.

En investiguant encore davantage, les gaullistes eux-mêmes seraient bien en peine de se féliciter de l’intégralité de leur héritage en s’interdisant la moindre critique. L’évaluation des détails a, dans cette histoire, autant d’importance que l’assomption de l’ensemble. Voire… l’une ne va pas sans l’autre. Ici, la figure de de Gaulle ne renvoie pas seulement à l’Appel du 18 juin. Le grand homme est aussi au centre de la douloureuse question des harkis, sensible à tout bon patriote comme manquement à la parole d’honneur. Se tournant vers le passé, l’historien Marc Bloch était de ceux qui, selon ses mots mêmes, à la fois vibrent au souvenir du sacre de Reims et s’émeuvent au récit de la Fête de la Fédération. Ceci ne l’a pas empêché, se tournant cette fois vers l’avenir, de refuser l’ordre des choses et de s’engager au prix de sa vie. En chaque chose une part de mal est consubstantielle. Ce n’est pas un déshonneur que d’en convenir, mais au contraire une ressource salutaire, la promesse d’une « décence ordinaire », ce concept orwellien remis au goût du jour et qui doit tant, à bien y regarder, à l’esprit de médiété vertueuse au sein des cités organiques de la Grèce antique.

Méfions-nous de tous les –ismes. Par un biais sémantique et quelles qu’en soient les intentions, ils gâtent les principes dont ils se réclament et les commuent en des dogmes durs comme les pierres. Là où l’introspection n’a plus sa place il ne saurait y avoir l’élan vital de l’amendement. Aucun thème n’est épargné, pas même la paix : l’aveuglement de certains « pacifistes » n’a-t-il pas œuvré, paradoxalement, à amplifier la marche à la guerre dans les années 1930 ? Au-delà de cette remarque bénigne, la réflexion proposée se veut l’une des réponses envisagées aux samaritains contemporains qui, dans le même temps, conspuent la nation au nom du nationalisme et condamnent l’islamisme au nom de l’islam. La démesure est inscrite dans les gènes de tous concepts et – comble de l’ironie – il n’est pas certain que la nation, consciente de ses propres démons, ne soit pas à l’heure actuelle le meilleur canevas politique pour permettre un peu partout dans le monde à l’islam de lutter contre les siens.

Éric Guéguen, octobre 2014

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