« FRANCO, JOSÉ ANTONIO ET LE «FASCISME» (I) – Le Caudillo face à l’Histoire et à la damnatio memoriae », par Arnaud Imatz

José Antonio

 José Antonio Primo de Rivera

Il y a 80 ans, le 4 octobre 1934, les leaders du  Parti socialiste espagnol déclenchaient un soulèvement contre le gouvernement de la République. Le général Franco, chargé de défendre la République, étouffait l’insurrection des Asturies. José Antonio Primo de Rivera, récemment élu à la tête de la Phalange des JONS, improvisait sur la Puerta del sol de Madrid, en pleine émeute, une manifestation de soutien au gouvernement du radical Alejandro Lerroux.

Francisco Franco Bahamonde, le « Caudillo d’Espagne par la grâce de Dieu« , comme disaient ses hagiographes des années 1940, et José Antonio Primo de Rivera, « l’icône révérée du régime franquiste« , sont deux des personnalités politiques les plus controversées de l’Espagne contemporaine. Deux vies, deux destins aux antipodes, qui pourtant restent liés par l’histoire. Dictateur pendant plus de trente six ans (1939-1975), Franco meurt dans son lit, à l’âge de quatre-vingt-trois ans, après une agonie abusivement prolongée par ses médecins. Jeune avocat madrilène, fondateur et chef de la Phalange (1933-1936), « José Antonio » meurt fusillé à l’âge de trente-trois ans après une parodie de procès. La longévité de la vie politique de l’un et la brièveté de celle de l’autre sont frappantes. Mais les différences qui les opposent ne s’arrêtent pas là.

Franco : « dictateur sanglant » et « sentinelle de l’Occident »

Les biographies de Franco sont aussi abondantes que passionnées et contradictoires. Près de quarante ans après sa mort, l’intérêt suscité par le vieux Caudillo ne faiblit pas. Les livres, les articles, qui lui sont consacrés, ne se comptent plus. Le dossier des Archives du journal Le Monde (Vie et mort du général Franco), republié en novembre 2005, avec un « recadrage », permet de mieux appréhender l’hostilité que réveille le « generalisimo ».  L’article d’André Fontaine, « Franco, despote, violent et rusé » donne le ton : « C’était l’archétype du monstre froid, convaincu que la morale politique n’a rien à voir avec la morale tout court, et que la grandeur de l’État non seulement permet mais commande d’être implacable« . Obnubilé par la « peur des rouges« , « il déclencha la guerre civile » et son règne fut « l’un des plus sanglants » de l’Histoire. « Il forgea le mythe de l’Espagne intégriste, une et indivisible, seule fidèle à la religion catholique face à une Europe abandonnée aux démons de la maçonnerie et du communisme » […]. « La reconnaissance n’était à ses yeux qu’une marque de faiblesse« . Il afficha « une neutralité de façade » pendant la Deuxième Guerre mondiale et il agita le « spectre du communisme« , durant la guerre froide, pour mieux réprimer toute forme d’opposition. « Si jamais la pitié, le remords ou le doute ont effleuré cet autocrate taciturne au visage médiocre, presque mou, et à la silhouette courtaude, il ne l’a pas laissé paraître« . La charge est sans nuance. Certains ajoutent même que « le dictateur sanglant », « la bête immonde fasciste », fut un militaire incompétent, un tacticien médiocre et un stratège nul, qu’il voulait maintenir son pays dans l’inculture, la misère et le « Moyen Âge », qu’il déclara la guerre à la liberté, à la justice, à la culture, à la pensée et à la parole… enfin, qu’il était détesté de tous les Espagnols.

Après la philippique, passons à l’hagiographie. L’ancien culte de la personnalité est tout aussi excessif. « Franco… cet homme! », livre publié à Madrid, en 1964, à l’occasion du 25ème anniversaire de la victoire du camp national, en est un bon exemple. Le Caudillo « sentinelle de l’Occident« , y est décrit comme prudent, austère, probe, intègre et droit. « Un homme qui finit toujours par avoir raison« , « un homme vraiment humain qui n’a jamais joué au demi-dieu » […] « un homme habité par le désir de servir  » dont « la victoire totale, n’est pas marquée par la douleur des vaincus mais par la joie de tous« . Laissons là l’apologie et la diatribe pour en revenir aux faits[1].

Légionnaire au Maroc espagnol et sauveur de la République

Franco est né, en 1892, dans une famille de militaires, second de cinq fils. Les disputes et la séparation des parents le marquent profondément. Il est élevé par sa mère, dans le respect de quelques principes forts. La religion, la monarchie, la loi, l’amour de la patrie et la protection de la propriété privée sont les repères qui orientent sa vie. Elève de l’Académie d’infanterie de Tolède, nommé officier, il fait des efforts tenaces pour obtenir une affectation au Maroc. Blessé grièvement (à la poitrine et au ventre), en 1916, dans le Rif, son élan ne faiblit pas. En 1920, le lieutenant-colonel, Millán Astray, le choisit pour commander la première bandera du Tercio de la Légion étrangère, équivalent de la Légion étrangère française, qui vient d’être créée. Trois ans plus tard, il en est le commandant en chef. En 13 ans, de 1912 à 1925, il conquiert tous les grades. À 33 ans, le sous-lieutenant devient le plus jeune général d’Europe. Décoré de la Légion d’honneur par la France, il est nommé directeur de l’Académie Générale de Saragosse. Les régimes changent mais Franco obéit avec discipline. Seule compte pour lui l’unité de l’État et de la Nation. Sous la République, on ne lui connaît pas le moindre geste de protestation. Au début de 1933, le ministre de la défense, Manuel Azaña (principal leader des républicains de gauche), le nomme Commandant militaire aux Baléares. Un an après, en octobre 1934, le ministre radical, Diego Hidalgo, lui demande de prendre la direction des opérations pour étouffer l’insurrection socialiste. Le commandement direct est confié au général Lopez Ochoa mais les décisions d’état-major sont planifiées par Franco. En quelques jours, les décisions du futur Caudillo, avalisées par la coalition gouvernementale des radicaux et du centre-droit, suffisent à disperser les révolutionnaires. Franco apparait comme le défenseur de la légalité, le sauveur de la République. Le chef du gouvernement, le radical, Alejandro Lerroux, en fait un général de division et le ministre de la Guerre, le libéral-conservateur, Gil Robles, un chef d’état-major central.

De l’obéissance aveugle à la République au soulèvement du 18 juillet 1936

Au lendemain du premier tour des élections de février 1936, afin de garantir le bon déroulement du deuxième tour, Franco insiste auprès du chef de gouvernement, Portela Valladares, et du président de la République, Alcalá Zamora, pour qu’ils proclament l’état d’exception. Mais les deux hommes (des libéraux-centristes), refusent et s’empressent de remettre le pouvoir au républicain de gauche, Manuel Azaña, qu’ils estiment seul capable de faire respecter la continuité du processus électoral et la légitimité républicaine. Très vite, les désordres s’aggravent (en quatre mois près de 300 morts et 1300 blessés). Les grèves, les mutineries de prisonniers, les incendies d’Églises et de monastères, les profanations de tombes chrétiennes et les occupations illégales de terres par des paysans se multiplient. Plusieurs officiers supérieurs s’impatientent et se concertent. Ils souhaitent pouvoir compter sur Franco mais celui-ci hésite. Le 23 juin 1936, Franco écrit au président du Conseil, ministre de la Guerre, Santiago Casares Quiroga. Sa lettre de mise en garde, qui l’invite à consulter d’urgence les officiers supérieurs, « les seuls qui puissent empêcher la catastrophe », reste sans réponse. Il se tient longtemps à l’écart des complots militaires, mais début juillet, la question est pour lui tranchée. Il s’agit désormais de sauver l’Espagne du chaos. Le 5 juillet, il avertit le général Mola qu’il peut compter sur lui. On est à treize jours du soulèvement.

Après le semi échec du coup d’État militaire du 18 juillet, l’Espagne sombre dans la guerre civile[2]. L’armée s’est montrée aussi divisée que la société. A droite comme à gauche, le peuple se mobilise. Les deux camps sont prêts à s’affronter les armes à la main. Le 29 septembre 1936, Franco est élu par ses compagnons d’armes à la tête de l’armée et de l’État « national ». Il dispose des pleins pouvoirs. Son autorité n’est pas encore totale mais elle se renforcera au fil des ans et ne connaîtra plus alors de limites.

La dictature constitutionnelle du Caudillo

Franco n’est ni phalangiste, ni carliste, ni fasciste, ni libéral, ni démocrate-chrétien. Ce n’est pas un idéologue, mais un militaire, conservateur et monarchiste pragmatique, favorable au retour de la branche alphonsine (les monarchistes constitutionalistes qui s’opposent aux traditionalistes-carlistes). Il n’est pas inutile de rappeler ici que la IIe République espagnole avait été implacable contre la Monarchie et la famille des Bourbon. La loi du 26 novembre 1931 avait déclaré hors-la-loi le roi Alphonse XIII dans les termes suivants «  Privé de la paix juridique, n’importe quel citoyen espagnol pourra l’arrêter s’il pénètre sur le territoire espagnol […] D. Alfonso de Borbón, est déchu de tous ses droits et titres […] sans pouvoir jamais les revendiquer ni pour lui ni pour ses successeurs ». Franco s’empressera d’abolir cette loi, dès le 15 décembre 1938, plus d’un an avant que la guerre civile ne soit terminée. Il fera adopter sept Lois fondamentales ou textes constitutionnels, entre 1938 et 1967, dont la Loi de succession à la tête de l’État qui constitue l’Espagne en royaume en 1947; enfin, le 21 juillet 1969, il désignera le futur roi Juan Carlos comme son successeur avec le titre de « Prince ».

Hormis ce choix pour la monarchie et pour la branche libérale, la tactique du Caudillo ne varie guère tout au long de son régime. Reposant sur son prestige personnel, elle consiste à s’entourer de représentants de toutes les familles idéologiques de son camp et à arbitrer leurs conflits sans jamais souscrire personnellement à aucune tendance.

Le régime franquiste s’enracine dans la tradition catholique espagnole. Sa conception de la société et de l’État remonte aux grands juristes et penseurs espagnols du XVIème siècle. Il est probablement l’un des derniers chefs d’État européen qui ait voulu créer un État et le gouverner en accord avec les principes de l’Église catholique. Si l’antisémitisme ne tient qu’une place très marginale dans sa vision du monde[3], sa méfiance à l’égard des francs-maçons est incontestable. L’antimarxisme constitue l’autre grand pilier de sa politique. Franco considère insensée la guerre mondiale qui oppose les peuples de la vieille Europe au seul profit de l’Union soviétique. Il lui paraît qu’il y a deux guerres: une, légitime, celle de l’Europe contre le bolchevisme (ce qui explique l’envoi de la Division Azul en réponse aux Brigades internationales communistes), l’autre, illégitime, entre les Alliés et l’Axe. S’il s’était agi seulement d’une guerre des puissances européennes contre l’URSS, il est certain qu’il se serait engagé totalement.

Le bilan d’un pouvoir sans partage

Les erreurs que l’on peut reprocher à Franco sont connues. La censure de la presse, la méconnaissance des justes aspirations à l’autonomie des peuples catalan et basque, la volonté de se cramponner jusqu’au bout au pouvoir, sont autant d’exemples rebutants et critiquables. Mais la principale tache du régime franquiste qui subsiste est la répression menée par les tribunaux militaires au lendemain de la guerre civile.

Sans doute la terreur dans le camp républicain ne fut-elle pas « inorganisée » et d’une importance beaucoup plus limitée comme le répète la propagande. Selon les études les plus sérieuses, le bilan de la répression dans la zone républicaine se situe autour de 55 à 60 000 morts alors que celui de la zone nationale est de 75 000 à 80 000 morts. La terreur rouge a sévi pendant trois ans sur un territoire qui diminuait constamment, alors que la terreur blanche a duré plus de trois ans sur un territoire de plus en plus vaste. Le relatif équilibre de l’horreur dans les deux camps (58 000 contre 50 000 assassinats), n’est rompu que par les 28 000 exécutions postérieures au conflit dans le camp national pour « crimes de guerre et représailles politiques » (51 000 condamnations à mort sont prononcées, 23 000 sont commuées en peines de prison). Autant d’exécutions inutiles qui, même si elles ne furent pas toutes injustifiées, abiment à jamais une victoire qui se voulait chrétienne.

Mais il y a également trois raisons fondamentales qui rendent la figure du Caudillo haïssable aux yeux de ses adversaires: premièrement, il a vaincu la révolution des marxistes extrémistes à deux reprises, en 1934, lors de l’insurrection socialiste et en 1936-1939. Madrid en 1939, n’a pas été la « tombe du fascisme » mais la « tombe du communisme ». Plus tard, en 1944-1949, en pleine guerre froide, Franco a repoussé l’invasion du maquis révolutionnaire constitué en France. Deuxièmement, il a eu la sagesse de maintenir l’Espagne en dehors du conflit mondial évitant ainsi un nombre de destructions et de victimes encore plus grand pour son peuple et d’énormes difficultés pour les Alliés. Troisièmement, il est mort en laissant un pays doté d’une large classe moyenne, un pays modernisé, relativement prospère, ce qui a constitué une base solide pour implanter la démocratie libérale. On sait, en comparaison, dans quel état se trouvaient les « démocraties populaires » des pays de l’Est après plus de quarante ans de socialisme marxiste.

A l’heure du bilan, la plupart des historiens insistent sur les progrès économiques et sociaux réalisés. Beaucoup soulignent que la coexistence démocratique de l’après-franquisme n’aurait pas été possible sans une profonde transformation de la société au cours de la dictature de Franco. Quelques statistiques suffisent pour prendre la mesure de cette évolution. La population augmenta de plus de 9 millions de personnes. La part de la population active dans l’agriculture passa de 52 à 22%. L’espérance de vie augmenta de 50 à 73 ans. La mortalité infantile chuta de 126 à 19 pour mille. L’assurance maladie, créée par le régime,  fut progressivement étendue jusqu’à 72 % de la population. L’analphabétisme fut réduit de 28,5% à 7,3%. Le revenu par habitant passa de 131 dollars en 1940 à 2500 en 1975. La même année, 64% des familles espagnoles étaient propriétaires de leur maison ou de leur appartement. La population recluse (213 000 détenus en 1940), était, en 1975, de 15 479 détenus (dont 400 pour des raisons politiques), soit, la moitié de ce qu’elle était en janvier 1936. En 1969, au terme du « miracle espagnol », l’Espagne s’était hissée, provisoirement, jusqu’au rang de huitième puissance industrielle du monde.

Ce développement économique, culturel et social, fut obtenu avec des structures politiques autoritaires. Mais à la fin des années 1960, et surtout au début des années 1970, celles-ci s’avérèrent incapables de répondre aux nouvelles exigences de la société. Six à huit ans avant la mort de Franco, un grand nombre de hiérarques du régime étaient convaincus de la nécessité d’une évolution plus ou moins rapide vers la démocratie représentative, « La dictature constitutionnelle et développementaliste de Franco, me disait, en 2006, l’historien, ex-ministre de la culture du roi Juan Carlos, Ricardo de la Cierva, céda la place à une démocratie grâce à sa propre réforme interne. Il n’y eut pas de rupture : c’est un cas exceptionnel dans l’histoire. Et cette transformation, nous l’avons faite nous-mêmes, les partisans de Franco, et Franco savait que nous allions la faire ».  Ce que me confirmait, à la même époque, l’historien américain Stanley Payne :  « Il n’y a aucun doute que c’est la droite modérée qui a pris l’initiative d’instaurer la démocratie espagnole actuelle. Il ne pouvait en être autrement. La gauche n’avait aucun pouvoir et la majorité de celle-ci n’avait pas une origine démocratique. Les principaux courants de gauche eurent cependant l’intelligence de réagir et de s’adapter rapidement, de sorte qu’ils contribuèrent finalement à consolider le système démocratique ».

Esprit de réconciliation ou damnatio memoriae ?

Cela étant, il n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui la majorité des universitaires espagnols, et tous les chantres du « politiquement correct », sont convaincus qu’un autre système aurait fait mieux sans répression, ni censure. Beaucoup d’entre eux considèrent même que la « réconciliation », le « pardon réciproque », cet esprit qui animait la « transition démocratique » de 1974 à 1982, ne doit pas reposer sur le dépassement de la division, mais sur la disqualification de l’adversaire, sur la damnatio memoriae de Franco et de son régime, sur l’affirmation que la Seconde République espagnole était une véritable démocratie, sur la dénonciation d’une dictature fasciste qui fut le résultat déplorable d’un soulèvement de factieux. Il y aurait donc eu, selon eux, un pronunciamiento réactionnaire, qui aurait permis à un dictateur infréquentable, aidé par l’armée, l’Église, la Banque, les grands propriétaires et le grand capital, d’assujettir impitoyablement le peuple espagnol pendant plus de trente six ans. Une interprétation, somme tout fort proche de celle du Komintern, dont on sait qu’elle convertissait la guerre civile en une lutte entre la démocratie et le fascisme. Une interprétation radicalement fausse, qui a été remise au goût du jour et encouragée par l’extrême gauche et les gouvernements socialistes de Rodriguez Zapatero (2004-2011)[4] avec le soutien intéressé (actif ou passif) d’un bon nombre de leaders du Parti populaire.

Car en réalité, ce n’est pas le soulèvement militaire de juillet 1936 qui est à l’origine de la destruction de la démocratie. C’est au contraire parce que la légalité démocratique avait été détruite par le Front populaire que le soulèvement s’est produit. En 1936, personne ne croyait en la démocratie libérale telle qu’elle existe aujourd’hui en Espagne. Le mythe révolutionnaire partagé par toute la gauche (anarchiste, communiste et socialiste) était celui de la lutte armée. L’immense majorité des socialistes et, notamment leur leader le plus significatif, Largo Caballero, le « Lénine espagnol », préconisait la dictature du prolétariat. Les gauches républicaines du jacobin Azaña, qui s’étaient compromises dans le soulèvement socialiste de 1934, ne croyaient pas davantage en la démocratie. Quant aux monarchistes de Rénovation espagnole, aux carlistes, aux phalangistes et à la majorité conservatrice-libérale de la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes), ils n’y croyaient pas non plus.

Les anarchistes se révoltèrent en 1931, en 1932 et en 1933. Les socialistes se soulevèrent, nous l’avons dit, contre le gouvernement de la République du radical, Alejandro Lerroux, en octobre 1934 (un événement dont l’extrême gravité a été soulignée par de très nombreux auteurs y compris de gauche ou d’extrême gauche comme  Gabriel Jackson, Antonio Ramos Oliveira ou Gerald Brenan). Ce soulèvement, appuyé par toutes les gauches (dont la gauche catalane), fut planifié comme une guerre civile par  un parti socialiste bolchevisé pour instaurer la dictature du prolétariat. Dès son arrivée au pouvoir, le Front populaire ne cessa d’attaquer la légalité démocratique. Le résultat des élections de février 1936 ne fut jamais publié officiellement. Plus de 30 sièges de droite furent invalidés. Le président de la République, Niceto Alcalá Zamora fut destitué de manière tout à fait illégale. La terreur s’imposa dans la rue.

Les silences embarrassés des fossoyeurs de l’histoire

On aimerait que les défenseurs des vieux mythes du Komintern, nous expliquent la réflexion lapidaire du libéral antifranquiste, Salvador de Madariaga: « Avec la rébellion de 1934, la gauche espagnole perdit jusqu’à l’ombre d’autorité morale pour condamner la rébellion de 1936 ». On aimerait qu’ils nous disent pourquoi le parti socialiste était totalement bolchevisé à partir de 1933 ? Pourquoi les Jeunesses socialistes de Santiago Carrillo, furent captées par les communistes dès 1935, et fusionnèrent avec les Jeunesses communistes avant le déclenchement de la guerre civile ? Pourquoi, à l’exclusion de la Gauche républicaine et de l’Union républicaine, les militants et sympathisants de toutes les autres tendances, depuis les partis républicains de Lerroux, Martinez Velasco, et Melquiadez Alvarez, jusqu’aux traditionalistes carlistes, furent tous considérés en territoire front populiste comme des ennemis à extirper ? Pourquoi les ministres démocrates et républicains du parti radical, Salazar Alonso, Abad Conde, Rafael Guerra del Rio, furent condamnés à mort et assassinés par les « républicains » ? Pourquoi des libéraux comme José Ortega y Gasset, Pérez de Ayala et Gregorio Marañon, qui étaient « les pères fondateurs de la République », ou des démocrates et républicains comme le Président du parti radical, ex-chef du gouvernement de la République, Alejandro Lerroux ou encore le philosophe catholique-libéral, Miguel de Unamuno, ami des opposants au fascisme italien, Benedetto Croce et Giovanni Amendola, choisirent le camp national ? Pourquoi 70% des membres des Brigades internationales (ces combattants « pour la démocratie et la liberté » dixit Jacques Chirac[5] alors qu’il s’agissait d’une force stalinienne en Espagne) étaient communistes et tous recrutés par des communistes ?[6]

Pourquoi, le socialiste, Julian Besteiro, principal représentant de la tendance démocrate anticommuniste au sein du Parti socialiste, déclara : « La vérité est que nous avons été battus par nos propres fautes […] Nous avons été battus parce que nous nous sommes laissés entrainer vers la ligne « bolchevique », qui est l’aberration politique la plus grande qu’on ait jamais connue » ? Pourquoi le ministre républicain, membre du Parti nationaliste basque, Manuel de Irujo y Ollo, a-t-il dénoncé la haine de la religion et la persécution dans un Mémoire présenté en Conseil des Ministres, le 7 janvier 1937: « En dehors du Pays basque, la situation de fait de l`Église est la suivante: Tous les autels, images et objets de culte ont été détruits sauf rares exceptions […]. Toutes les églises ont été fermées au culte qui a été totalement suspendu […]. Les organismes officiels ont reçu les cloches, les calices, les chandeliers et tous les autres objets de culte qui ont été fondus et transformés à des fins militaires ou civiles […]. Des édifices et des biens de toutes sortes ont été incendiés, pillés, occupés ou détruits […]. Les prêtres et les religieuses ont été arrêtés, emprisonnés et fusillés sans procès par milliers […]. On est allé jusqu’à interdire la détention privée d’images et d’objets de culte. La police, qui effectue des perquisitions, cherche et détruit avec violence et acharnement tous les objets qui se rattachent au culte. ». Pourquoi le délégué espagnol au Congrès des Athées, tenu à Moscou en pleine guerre civile, a-t-il affirmé triomphalement : « L’Espagne a surpassé de loin l’œuvre des soviets, parce que l’Église a été totalement annihilée » alors que le communiste, Jésus Hernández, ministre de l’Instruction publique du gouvernement de Largo Caballero, envoyait un télégramme d’adhésion enthousiaste: « Votre lutte contre la religion est aussi la nôtre. Nous avons le devoir de faire de l’Espagne une terre d’athées militants. La lutte sera difficile, parce que dans ce pays il y a beaucoup de réactionnaires qui refusent la culture soviétique. Mais toutes les écoles d’Espagne seront transformées en écoles communistes » ?

Tels sont les faits réels de l’histoire, que les idéologues bornés, les gardiens de la vérité en conserve et les esprits bloqués sur des fantasmes s’acharnent encore à nier ou passer sous silence.

Clefs pour comprendre le franquisme

Que Franco n’ait pas été un enfant de cœur on s’en doute. Austère et modeste en privé, il était arrogant et sévère en public. Indifférent aux critiques, il était sensible aux éloges et affichait souvent de l’autosatisfaction. À la fin de sa vie, le vieux soldat légionnaire disait de lui-même en plaisantant : « Les espagnols sont patients et résignés. La preuve c’est qu’ils ont supporté mon régime aussi longtemps »[7]. Autoritaire, son régime connaissait un pluralisme politique mais limité. Il n’était pas pour autant totalitaire au sens communiste ou fasciste. Franco n’était ni Hitler, ni Staline, ni Mao. Il n’était pas un dictateur génocidaire. Fut-il plus cruel que le président du gouvernement, Juan Negrín, ou le président du conseil, Francisco Largo Caballero ? Fut-il plus brutal que Churchill, Roosevelt, Truman, Mussolini, Lénine, Castro et tant d’autres? On peut en discuter. Churchill, disait qu’il était reconnaissant au régime de Franco d’avoir prêté « un immense service« […] à la cause des nations alliées » (déclaration du 24 mai 1944). De Gaulle admirait le Caudillo pour avoir su maintenir l’indépendance de l’Espagne dans l’alliance avec Washington comme il y était parvenu dans l’alliance avec Hitler[8].

Pour ma part, je n’ai jamais oublié un entretien avec le politologue, ex-ministre de Franco, Gonzalo Fernandez de la Mora, en présence de ma femme, à l’automne 1986. Nous roulions tous les trois en direction de Madrid, lorsque de la Mora nous dit ceci: « La plupart des gens imaginent Franco en dictateur orgueilleux et autoritaire, qui n’écoutait que lui. Rien de plus faux! J’ai assisté à de très nombreux Conseils des ministres, et je puis vous assurer que je ne l’ai jamais vu arriver en disant « j’ai décidé que… ». Non! La méthode était invariable. Il invitait ses ministres à  débattre. Il demandait leur avis. Puis, très démocratiquement, il suggérait que l’on vote. Enfin, lorsqu’une majorité se dégageait, il optait toujours pour elle. C’en était agaçant. Il était patient, lent, réfléchi, scrupuleux. Mais lorsque la décision était prise, il l’appliquait coûte que coûte, sans jamais revenir en arrière ». Puis, fixant ma femme, l’ancien ministre ajouta, non sans un sourire gêné, « Je puis vous dire que si votre mort avait été décidée, vous étiez morte!« . Le beau-frère de Franco, Ramón Serrano Suñer, ex-ministre de l’intérieur et ministre des affaires étrangères, qui négocia sept fois avec Hitler et qui à la fin de sa vie ne portait pas le Caudillo dans son cœur, me confiait de façon toute aussi expressive : « Franco était avant tout un militaire et il ne plaisantait pas ».

Un point capital doit être souligné pour comprendre Franco et son régime  : le caractère hétérogène du conglomérat des forces nationales (monarchistes-libéraux, carlistes-traditionalistes, républicains-libéraux, chrétiens populistes, démocrates-chrétiens, agrariens, nationalistes et phalangistes) qui se mobilisèrent au lendemain du semi-échec du soulèvement militaire, et l’évolution politique des leaders et sympathisants de ces diverses forces politiques de 1939 à 1975. Les partisans inconditionnels d’une époque pouvaient en effet se retrouver plus tard dans l’opposition voire dans la dissidence. L’exemple le plus frappant est celui de Dionisio Ridruejo. Hiérarque de la Phalange Traditionaliste de Franco, principal responsable de la propagande du régime, fervent anticommuniste, combattant du Front de l’Est, décoré de la Croix de fer, il fut ensuite, un dissident phalangiste intransigeant de l’intérieur, puis, quelques années plus tard, un militant de la démocratie-chrétienne, avant d’être un leader social-démocrate dont la mémoire est encensée par les médias officiels de l’Espagne démocratique.

On ne saurait donc trop dire que les soubresauts de la République, le soulèvement, la guerre civile et le régime de Franco sont des faits bien distincts, qui, en tant que tels, peuvent être jugés et interprétés de manière différentes.

Arnaud Imatz

[1] La bibliographie sur le sujet est relativement abondante. On peut se référer notamment à : Andrée Bachoud, Franco, Fayard, 1997, Bartolomé Bennassar, Franco, Perrin, 1995, Michel del Castillo, Le temps de Franco, 2008, Ricardo de la Cierva, Franco, Planeta, 1986, Philippe Conrad, Franco, Éditions Chronique, 1997, Pío Moa, Franco, un balance histórico, Planeta, 2005, Stanley Payne, Franco y José Antonio, Planeta, 1997 et Stanley Payne et Jesús Palacios, Franco una biografía personal y política, Madrid, Espasa-Calpe, 2014.

[2] Sur la guerre civile espagnole voir Stanley Payne, La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle, préface d’Arnaud Imatz, Paris, Éditions du Cerf, 2010 et Arnaud Imatz, La guerre d’Espagne revisitée, Paris, Éditions Économica, 1989, 2ème éd. 1993.

[3] Voir A. Imatz, « Franco et les juifs », http://archives.polemia.com/article.php?id=4334

[4] Sur la bataille culturelle fomentée et avivée par les gouvernements de Rodriguez Zapatero, voir ma préface à l’œuvre Stanley Payne, La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle, Paris, Les Éditions du Cerf, 2010.

[5] Déclaration du 12 septembre 2002.

[6] Il ne faut pas oublier les deux petites guerres civiles à l’intérieur de la guerre civile. En mai 1937, à Barcelone, des affrontements sanglants opposèrent les anarchistes et les militants marxistes-léninistes antistaliniens du POUM, aux communistes et à leurs alliés socialistes. Les premiers furent totalement défaits puis persécutés par les seconds. Les anarchistes ne purent se débarrasser de l’emprise communiste et prendre leur revanche qu’en joignant leurs forces à celles des sociaux-démocrates, en mars 1939, à l’heure de la victoire du camp national et de la fin de la guerre civile.

[7] Propos rapportés par Stanley Payne et Jesús Palacios, Franco una biografía personal y política, Madrid, Espasa-Calpe, 2014.

[8] Grâce aux témoignages du diplomate Maximó Cajal, conseiller de Zapatero, qui fut aussi l’interprète de Franco, et à celui d’Emmanuel Desgrées, l’aide de camp du général de Gaulle, nous en savons un peu plus aujourd’hui sur le dialogue amical que maintinrent les deux hommes, en 1969, pendant leurs visites de Tolède, de l’Escurial et de la Vallée des Morts.

4 commentaires pour “« FRANCO, JOSÉ ANTONIO ET LE «FASCISME» (I) – Le Caudillo face à l’Histoire et à la damnatio memoriae », par Arnaud Imatz”

  1. Arnaud Imatz :

    Suite à la parution de cet article, le professeur de journalisme et chroniqueur de la ville de Madrid, Enrique de Aguinaga, m’a fait parvenir un intéressant témoignage sur la manière dont Franco imaginait l’évolution de l’Espagne après sa mort. Il s’agit d’une déclaration faite au général Vernon Walters. Tour à tour conseiller d’Eisenhower, de Nixon et de Reagan, directeur-adjoint de la CIA, puis, ambassadeur à l’ONU et en Allemagne, Vernon Walters était, en 1972, lors de son entretien avec Franco, l’envoyé spécial du président Richard Nixon (Voir Vernon Walters, « Nixon me envío a hablar con Franco sobre su muerte », in ABC, 15-8-2000). Le Caudillo lui tint alors les propos suivants :
    VV : Mon général […] le président des États-Unis est très préoccupé par la situation en Méditerranée occidentale […] il aimerait savoir comment vous voyez l’avenir ».
    FF : En réalité, ce qui intéresse votre président […] c’est ce qui se passera en Espagne après ma mort. N’est-ce-pas ?
    VV : Oui mon général, c’est exact.
    FF : Asseyez-vous, je vais vous le dire. J’ai créé certaines institutions et personne ne pense qu’elles fonctionneront. Ils ont tort. Le prince sera roi, parce qu’il n’y a pas d’autre alternative. L’Espagne ira loin dans la voie que vous souhaitez les anglo-saxons et les français : démocratie, pornographie, drogue, et que sais-je encore. Il se produira bien des folies mais aucune ne sera fatale à l’Espagne.
    VV : Comment pouvez vous en être si sûr ?
    FF : Parce que je vais laisser quelque chose que je n’ai pas trouvé lorsque je suis arrivé au pouvoir : la classe moyenne espagnole. Dites à votre président que je fais confiance au bon sens du peuple espagnol. Il n’y aura pas une autre guerre civile.
    En résumé, une déclaration typique d’un homme politique de droite du XXe siècle, qui néglige la culture et la lutte pour les idées, croit en l’autonomie de l’économie et survalorise la place et le rôle des classes moyennes.

    1. Éric Guéguen :

      Bonjour à vous.

      N’y avait-il pas une part d’ironie et de dédain dans ses propos ? Dans le cas contraire, en effet, on se retrouve face à un libéral en puissance.
      Quant à la classe moyenne, un homme de gauche comme Michéa a, lui aussi, tendance aujourd’hui à idéaliser le bon sens populaire. J’ai tendance à penser que ce bon sens existe et qu’il est notre salut, mais qu’il doit être aiguillonné pour ne pas être noyé dans le pain et les jeux.

      À bientôt,
      Éric Guéguen

  2. Arnaud Imatz :

    Bonjour,
    J’avoue que je n’avais pas pensé à la possibilité d’une « ironie » dans ses propos. Cela dit, il me semble que le « contre-révolutionnaire » Franco n’avait pas lu ou bien ne faisait pas grand cas des avertissements du plus européen des contre-révolutionnaires espagnols, Juan Donoso Cortés. Le marquis de Valdegamas avait d’abord défendu le libéralisme, la monarchie constitutionnelle et les intérêts de la bourgeoisie. Mais à partir de sa conversion au catholicisme traditionnel, en 1847, il avait fustigé sans ménagements les classes moyennes et leurs leaders de la « classe discuteuse ». [Une expression reprise par la suite, sous différentes formes, par bon nombre de personnalités politiques de droite et de gauche du XXème siècle. Margaret Thatcher et Tony Blair, pour ne citer qu’eux, critiquaient « the chattering classes ». Charles De Gaulle parlait plus volontiers de « classe papoteuse, ragotante et jacassante »]. De ces classes moyennes, Donoso Cortés disait en 1849-1851 : « Vous faites bien d’adresser vos opuscules plutôt au peuple qu’aux classes moyennes. Ces dernières, gangrénées jusqu’à la moelle des os, ne sortiront pas de leur léthargie à coups d’opuscules, mais à coup de catastrophes. Quant au peuple, son mal n’est pas aussi désespéré ; et un homme comme vous qui lui parle avec amour et conscience, peut contribuer à l’éloigner des abîmes où il court » (Lettres à Mgr. Gaume, août 1850). Et encore : « En général, les gouvernements qui s’appuient sur les classes moyennes sont plus exposés que les autres à un abandon complet, ces classes sont incapables, par leur organisation intérieure, de tout ce qui ressemble au culte, à l’abnégation et au sacrifice » (Ambassade d’Espagne à Paris. Communication nº 24. Paris, le 15 avril 1851).
    J’ajoute que n’ignorant pas les limites de « l’Appel au peuple » j’ai aussi « tendance à penser », comme vous, « que ce bon sens existe et qu’il est notre salut, mais qu’il doit être aiguillonné pour ne pas être noyé dans le pain et les jeux ». Bien cordialement.

    1. Éric Guéguen :

      Merci pour cet échange et ces copieux compléments, fort intéressants.

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