« FRANCO, JOSÉ ANTONIO ET LE «FASCISME» (III) – Le fascisme présumé de José Antonio à la lumière de l’analyse historique », par Arnaud Imatz

Franco

Selon l’histoire manichéenne, héritée de la propagande du Komintern, la guerre d’Espagne et ses antécédents se résume à la confrontation des démocrates contre des fascistes cléricaux et réactionnaires, imitateurs durs et violents des modèles allemand et italien. Mais, dans le conglomérat des forces politiques qui luttent contre le Front populaire et adhèrent au régime de Franco, c’est la Phalange qui est le mouvement le plus couramment qualifié de « fasciste ». Beaucoup la considèrent même comme « l’expression la plus pure du fascisme espagnol ». La formule phalangisme = fascisme est-elle pour autant pleinement démontrée ?[1] Avant de répondre encore faut-il préciser à quel phalangisme on se réfère et dire bien sûr ce que l’on entend par fascisme.

Il y a en effet différents dimensions historiques de la Phalange : 1. la Phalange originelle fondée par José Antonio (1933-1934), 2. la Phalange Espagnole des JONS (1934-1936), 3. la Phalange Traditionaliste ou Movimiento de Franco (1937-1975), 4. la Phalange clandestine ou antifranquiste, née après la condamnation à mort du second chef national Manuel Hedilla (1937-1975) et 5. les Phalanges recréées à la mort du Caudillo (1975). Mais le mouvement qui nous intéresse ici est la Phalange de José Antonio avant et après sa fusion avec les JONS.

Qu’est-ce que le fascisme ?

Cela étant précisé, essayons de répondre à la question : qu’est-ce que le fascisme ? Dans le vocabulaire politico-médiatique, le fascisme est synonyme de violence et de terreur policière ; le  « fasciste » étant le fanatique, matraqueur, intolérant, pervers, incarnation du mal absolu. À vrai dire, des régimes, des catégories sociales, des partis politiques, des syndicats, des communautés religieuses, des philosophies et des idées on ne peut plus diverses et contradictoires, ont été stigmatisés sous le vocable « fasciste ».  À lire et à entendre ces « écrivains d’histoires », seraient protofascistes ou fascistes : Platon, Alexandre le Grand, César, Dante, Hegel, Nietzsche, Napoléon, de Gaulle, Franco, Perón, Le Pen, Indira Gandhi, Mao, Marcuse, Trotski, Staline, Tito, Honecker, Jaruzelski, Milosevic, Soljenitsyne, Bush, Obama, Merkel, Saddam Hussein, Kadhafi, Bachar el-Assad et Oussama ben Laden, pour ne citer qu’eux. Fascistes seraient, ou auraient été l’Italie, l’Allemagne, le Japon, Cuba, l’URSS, les États-Unis, l’ex-Yougoslavie, la France, le Chili, l’Espagne, le Portugal, l’Afrique du Sud, Israël, l’Argentine, la Lybie, l’Égypte, la Syrie, etc. Fascistes seraient encore les entrepreneurs, les bourgeois, les catholiques, les curés, les Juifs, les rabbins, les musulmans, les féministes, les classes populaires, les opposants au mariage gay, les machistes, les homosexuels, les puritains, les « pornocrates », etc. En résumé, tous fascistes ! Un chaos de jugements polémiques, contradictoires, qui assimilent le fasciste au diable et le fascisme à l’enfer.

Plus sérieusement, depuis la « marche sur Rome » les analystes politiques n’ont cessé de tenter de formuler une interprétation ou une théorie explicative du phénomène. Le débat se poursuit sans véritable consensus. Une série d’interprétations, pour la plupart formulées initialement dans les années 1920-1930, occupent le terrain. Certaines se combinent, la plupart se contredisent et s’excluent. Selon les goûts et les convictions des analystes, le fascisme serait l’instrument violent du capitalisme bourgeois, l’expression du radicalisme des classes moyennes, le produit de l’avènement des masses sur la scène politique, la forme moderne du bonapartisme ou du césarisme, la conséquence de la crise morale, le résultat de pulsions névrotiques, l’exutoire pour l’homosexualité, le produit de processus retardataires du développement, la résistance à la modernisation,  le prototype de la révolution modernisatrice, la réponse à une situation de détresse devant la destruction sociale et le chaos, la manifestation du totalitarisme, un phénomène révolutionnaire authentique et neuf, etc.

L’inconvénient de ces définitions catégorielles, c’est qu’elles sont partielles, insuffisantes et démenties par les faits. Monocausales et simplistes, elles peuvent être facilement réfutées. Aussi, à partir d’une approche empirique et descriptive, de nombreux auteurs préfèrent-ils tenter d’établir des définitions qui débouchent sur un plus petit dénominateur commun. Selon ces historiens, il n’y a pas un modèle de « fascisme unique », ni de définition du phénomène qui serait universellement valable. En revanche, on peut relever l’existence d’une conception minimale de base, commune à certains mouvements politiques apparus en Europe vers le début du siècle dernier, en pleine crise culturelle, économique et sociale. En règle générale, les similitudes imparfaites que soulignent ces historiens sont : une conception mystique de la vie et de la politique ; un mode de pensée irrationnel, spiritualiste, idéaliste ou volontariste ; une vision cyclique de l’histoire ; le rejet du matérialisme marxiste ; la critique du capitalisme ; le mépris de l’individualisme humaniste, de la démocratie parlementaire et de la bourgeoisie, auxquels on oppose l’affirmation de la communauté organique, structurée et hiérarchisée ; l’exaltation des personnalités hors du commun et du leader providentiel ; l’appel à une nouvelle élite dont l’autorité serait fondée sur la vertu de l’exemple ; l’aspiration à une société plus mobile ; la volonté de créer une nouvelle classe dirigeante issue des classes moyennes et du monde ouvrier ; l’exaltation de la jeunesse ; la mobilisation et l’intégration des masses au moyen de la propagande et du parti unique ; le réalisme politique (Realpolitik) opposé à la politique utopique (Phantasiepolitik) ; l’impérialisme politico-culturel ; la justification héroïque de la guerre ; le désir d’assumer la modernité technique pour mieux réaliser le triomphe des valeurs traditionnelles ; la fusion des idéaux communs au traditionalisme, au nationalisme, au libéralisme élitiste et  au socialisme révolutionnaire ; l’affirmation de la primauté de la souveraineté politique aux dépens de l’économisme ; la défense de l’économie privée, mais l’extension de l’initiative publique ; enfin, la volonté de transformer la société et l’individu dans une direction qui n’a pas encore été expérimentée ni réalisée.  Parmi les partisans des définitions descriptives minimalistes, certains soulignent que les « fascismes » naîtraient de la rencontre des radicalismes de droite et de gauche. Ils se trouveraient au carrefour du jacobinisme, du césarisme démocratique et du nationalisme, d’une part, et, d’autre part, des tendances syndicalistes révolutionnaires et socialistes-populistes.

L’obstacle des différences entre mouvements fascistes   

Le point de vue descriptif et empirique ne saurait prétendre refléter un consensus entre historiens et politologues. Ceux-ci ne s’accordent guère en effet sur l’importance, la fréquence et la signification comparées de trop nombreux apports, propensions et aspirations. En réalité, ils ne parviennent pas à surmonter l’obstacle que représentent les différences profondes existant entre les divers mouvements considérés « fascistes ».

La question n’est pas simple. La dimension métaphysique et religieuse, chrétienne ou païenne, le respect ou non de la personne humaine, la reconnaissance ou non de l’État et/ou du Parti comme valeurs suprêmes, le réalisme politique absolu ou l’antimachiavélisme, la valorisation distincte des facteurs biologiques, racistes, antisémites, antimaçonniques et antichrétiens, l’acceptation ou le rejet de l’ inspiration vitaliste ou social-darwiniste, le fondement hégélien ou classique de l’État, etc., sont autant d’éléments fondamentaux qui unissent ou séparent ces mouvements, ces régimes et ces hommes que l’on prétend englober sous le terme générique et transnational de « fascisme » au singulier ou au pluriel.

Comment concilier le pessimisme tragique, la slavophobie, la lutte des races biologiquement  – et non culturellement – déterminées, l’antagonisme irréductible entre l’hypothétique race juive pure et la non moins hypothétique race aryenne pure, ou ce qu’il en reste, qui  caractérisent l’hitlérisme national-socialiste avec le modernisme et l’hégélianisme mussolinien ? Quel est le rapport entre le bio-racisme national-socialiste et le fascisme qui s’insère dans la tradition républicaine du Risorgimento, de Garibaldi et Mazzini ? Quelle est la relation entre le nazisme et le fascisme mussolinien, qui s’inscrit dans la filiation du processus de modernisation proposé par le laïciste Francesco de Sanctis, l’École hégélienne et l’actualisme de Gentile ? Les doctrinaires du fascisme italien comme ceux du national-socialisme étaient d’ailleurs pleinement conscients de ces différences et oppositions. Les actes des congrès du Comité  d’action pour l’universalité de Rome réunis à Montreux (1934) et à Amsterdam (1935), en sont la preuve.

Enfin, sur le plan des faits, peut-on décemment camoufler derrière le concept de totalitarisme une réalité si différente. Entre le totalitarisme d’État du fascisme italien, le totalitarisme de race du national-socialisme allemand, pour ne pas parler du totalitarisme de classe et de religion soviétique, il y a une différence incommensurable dans l’horreur. Avant leur arrivée au pouvoir, entre 1919 et 1922, les fascistes italiens ont causé entre 600 et 700 victimes parmi les militants de gauche et d’extrême gauche. Ils ont subi sensiblement le même nombre de morts dans leurs rangs. De 1922 à 1940, le régime de Mussolini a fait exécuter neuf personnes (dans leur majorité des terroristes slovènes), et dix-sept autres en 1943 (date du début de la guerre civile). Le nombre de prisonniers politiques de l’Italie fasciste ne dépassa jamais les 2000. Le fascisme italien n’eut jamais ni l’intention, ni la possibilité de développer un système authentiquement totalitaire, reposant sur le contrôle de toutes les institutions de l’État et de la société, ni à plus forte raison un système concentrationnaire comme ceux de l’Allemagne national-socialiste et de l’URSS.

Fascisme et national-socialisme versus national-syndicalisme josé-antonien

À la différence du national-socialisme hitlérien, le national-syndicalisme de José Antonio n’est ni raciste ni antisémite. À la différence du fascisme italien, le phalangisme de José Antonio ne considère pas l’État comme la valeur fondamentale, mais la lex aeterna, l’homme porteur de valeurs éternelles, l’homme capable de se sauver ou de se perdre. Pour que la synthèse phalangiste josé-antonienne s’apparente vraiment au national socialisme ou au fascisme, il eut fallu  qu’elle se fonde soit sur le matérialisme biologique et le social-darwinisme, soit, sur la thèse hégélienne de l’État. Il eut fallu qu’elle ne soit pas fondée expressément sur les principes du christianisme qui élèvent la personne à la catégorie de valeur suprême.

Les éléments qui différencient l’idéal josé-antonien sont nombreux : la conception de l’État subordonnée aux principes moraux et à la fin transcendante de l’homme, le sens de la dignité humaine, la considération pour la personne et la vie sociale, le respect de la liberté, l’affirmation des valeurs éternelles de l’homme, l’inspiration catholique de la philosophie politique et de la structure de la société. Et cela n’est pas rien.

De José Antonio l’historien Ernst Nolte écrit justement « […] sa pensée était plus inspirée par la tradition catholique que par les enseignements de son professeur Ortega y Gasset », mais il omet de rappeler l’influence considérable qu’exerça sur lui le philosophe catholique-libéral Miguel de Unamuno. L’historien de Marbourg ajoute aussi avec pertinence: « Sa façon de penser était très différente de celle de Mussolini et plus encore de Hitler et de Codreanu ».  José Antonio « affirme « l’étatique » en face du simplement naturel, mais il repousse en même temps toute prétention totalitaire de l’État sur la personne humaine »[2].  Grand connaisseur de l’histoire de la Péninsule ibérique, spécialiste incontesté de la philosophie en langue espagnole, Alain Guy souligne dans son Histoire de la philosophie espagnole : « La philosophie du phalangisme fut exprimée principalement par son fondateur, José Antonio Primo de Rivera. Il ne s’agit pas vraiment d’un fascisme à l’italienne, et encore moins d’un nazisme, parce que les références permanentes au catholicisme le plus sincère […] sont prépondérantes dans son œuvre »[3]. 

José Antonio par lui-même    

Les marqueurs les plus cités du « fascisme » sont, d’une part, la  critique  du capitalisme libéral, du socialisme marxiste et de la démocratie, et, d’autre part, l’exaltation du nationalisme, l’éloge de la violence, le racisme, l’antisémitisme et l’impérialisme. Pour se prononcer sur la nature du « fascisme » de José Antonio, l’historien des idées ou biographe, ne saurait s’en tenir à la lecture plus ou moins exhaustive de la littérature qui lui est hostile ou favorable. Il lui faut juger sur pièce, en étudiant soigneusement la présence ou l’absence de ces indicateurs dans ses discours et ses écrits. Nous nous limiterons ici à rappeler quelques textes tirés de ses Œuvres Complètes. Le résultat, on le verra, n’est pas aussi clair et probant que le prétendent les idéologues et militants propagandistes.

Anticapitaliste, antisocialiste et antimarxiste, José Antonio l’était à n’en pas douter. Mais il l’était de manière rationnelle : « Le libéralisme est la générosité suprême, écrit-il. C’est le droit que la majorité octroie aux minorités ; c’est le plus noble appel qui ait retenti sur la planète ». « Le libéralisme eut sa grande époque lorsqu’il plaça les hommes en situation d’égalité devant la loi, conquête sur laquelle on ne pourra jamais revenir. Une fois parvenu à cette conquête, la grande époque passée, le libéralisme se trouva sans autre objectif et alors commença son autodestruction ».

Le socialisme marxiste, selon lui, « fut une critique juste du libéralisme économique, mais il … apporta lui aussi par une autre voie, la division, la haine, la séparation, l’oubli de tout lien de fraternité et de solidarité entre les hommes ». « Le socialisme cessa d’être un mouvement rédempteur du genre humain pour devenir une doctrine implacable qui, au lieu de vouloir rétablir la justice, voulut, en représailles parvenir au niveau d’injustice atteint par la bourgeoisie et son système ». « Si la révolution socialiste n’était que l’implantation d’un nouvel ordre économique, nous ne nous alarmerions pas. Mais la révolution socialiste est quelque chose de plus profond. C’est le triomphe du sens matérialiste de la vie et de l’Histoire ». « Les socialistes ont voulu extirper en vous le spirituel. Ils vous ont dit que dans la vie des peuples, seul l’économique influe. Ne les croyez pas ! Nous ne sommes pas venus au monde pour manger et travailler comme des animaux ». « Nous sommes anticapitalistes et antimarxistes, avant tout, parce que nous ne comprenons pas cet « homme économique » qui n’existe pas. L’homme est un corps mais aussi une âme et s’il est vrai que l’homme est l’élément principal de l’économie, il faut le considérer dans son aspect spirituel plus que matériel ».

Lecteur attentif de la Révolte des masses du philosophe José Ortega y Gasset, le fondateur de la FE déclare : « Je repousse aussi bien toute interprétation de notre temps qui ne met pas en relief la signification positive cachée sous la domination actuelle des masses que toutes les interprétations qui l’acceptent béatement sans en frémir d’effroi ».

Influencé par les nombreux intellectuels européens et espagnols, de droite ou de gauche, libéraux ou socialistes (tels Julián Sanz del Río, Nicolás Salmerón, Fernando de los Ríos, Salvador de Madariaga et Julián Besteiro, pour ne citer que des noms espagnols), qui dans les années 1930 défendent la démocratie organique, José Antonio affirme : «   Si la démocratie a échoué, c’est surtout parce qu’elle n’a pas su nous procurer une vie véritablement démocratique dans son contenu. Ne tombons pas dans les exagérations extrêmes qui traduisent leur haine pour la superstition du suffrage et leur mépris pour tout ce qui est démocratique. L’aspiration à une vie démocratique libre et paisible sera toujours l’objectif de la science politique au-delà de toutes les modes ». « Les tentatives pour nier les droits individuels, gagnés par des siècles de sacrifices, ne prévaudront pas. Ce qu’il y a, c’est que la science devra chercher, au travers de constructions de « contenu », le résulta démocratique qu’une « forme » n’a pas su lui fournir. Nous savons qu’il ne faut pas se tromper de voie ; nous cherchons donc une autre voie ; non au travers d’improvisations, mais par une étude humble et persévérante, car nous devons gagner la vérité, comme le pain, à la sueur de notre front ».

Le reproche récurrent contre José Antonio est d’avoir exalté la violence. Mais en réalité, celle-ci n’est pas un postulat de son idéal. Elle est un moment de la dialectique politique, une nécessité pragmatique pour éviter d’être annihilé. Député au parlement, José Antonio explique dans l’hémicycle que la violence ne saurait être employée que lorsque tous les autres moyens ou instances ont été épuisés,  et seulement pour repousser une agression ou pour défendre des vérités, des valeurs ou des droits intemporels. « Je peux assurer que si j’étais un défenseur tenace de la violence de l’ordre social existant […] je me serais épargné le mal de sortir dans la rue puisque j’ai eu la chance d’être placé dans les meilleures positions de cet ordre social ; j’aurais pu confier la défense de cet ordre aux nombreux partis conservateurs et républicains. Ces partis m’auraient donné les vingt-cinq à trente ans de tranquillité nécessaires pour rejoindre l’autre monde en profitant de tous les avantage de l’organisation sociale existante » « Cependant, tous les gens conscients sentent que l’Espagne a besoin d’une révolution qui a deux veines : celle d’une profonde justice sociale et celle d’un sens traditionnel d’une moelle traditionnelle espagnole qu’il faut rajeunir » […] « Je ne me serais jamais consacré à excuser la violence, si celle-ci n’était pas venue nous chercher ».

La nation n’est pas chez José Antonio une race, une langue, un territoire et une religion, ni une simple volonté de vivre en commun, ni la somme de tout cela. Elle est « une entité historique différenciée dans l’universel par sa propre unité de destin ». « L’Espagne n’est pas cette époque, ni l’époque de nos pères, ni celle de nos fils ; l’Espagne est une unité de destin dans l’universel, voilà l’important ». « Il n’y a pas de patriotisme fécond qui ne vienne à travers le chemin de la critique […] Le chauvinisme folklorique, qui se délecte des médiocrités et des mesquineries présentes de l’Espagne, des interprétations grossières de son passé, ne nous émeut pas le moins du monde […] Ceux qui aiment leur Patrie parce qu’elle leur plait telle qu’elle est l’aiment physiquement, sensuellement. Nous autres, nous l’aimons avec une volonté de perfection. Nous n’aimons pas cette ruine, l’Espagne décadente d’aujourd’hui. Nous aimons l’éternelle et inébranlable métaphysique de l’Espagne ».

Prenant ses distances avec le nationalisme, il souligne: « Nous ne sommes pas nationalistes, parce qu’être nationaliste est une bêtise ; c’est fonder les ressorts les plus profonds de la nation sur un facteur physique, sur une simple circonstance physique ; nous ne sommes pas nationalistes parce que le nationalisme est l’individualisme des peuples ».

Anti-séparatiste, il ne succombe pas à la tentation jacobine et centraliste. « L’attitude qui consiste à vouloir résoudre le problème catalan en le considérant comme artificiel est parfaitement maladroite. Je ne connais pas de façon plus stupide de se cacher la vérité qu’en soutenant, comme certains, que la Catalogne n’a pas sa propre langue, ses propres coutumes, sa propre histoire. S’il en était ainsi, il n’y aurait pas de problème catalan et nous n’aurions pas besoin de chercher à le résoudre ; mais nous savons tous qu’il n’en est pas ainsi. La Catalogne existe avec toute son individualité, et si nous voulons connaître et structurer l’Espagne, il nous faut partir de ce qu’elle est en réalité. Précisément le nier, c’est, en plus d’être maladroit, poser le problème sur le terrain le plus défavorable pour ceux qui prétendent défendre l’unité de l’Espagne. Si nous nous obstinons à nier que la Catalogne et d’autres régions ont des caractéristiques propres, c’est parce que tacitement, nous reconnaissons que la nationalité se justifie par ces caractéristiques, et nous perdons alors notre procès, si l’on démontre, comme cela est possible, que beaucoup de peuples espagnols ont ces caractéristiques […] Lorsqu’une région sollicite l’autonomie, au lieu de chercher avec soin si elle a des caractéristiques propres plus ou moins marquées, il nous faut rechercher jusqu’à quel point la conscience de l’unité de destin est enracinée dans son esprit, car si elle est bien enracinée dans l’âme collective d’une région, il n’y a presque aucun péril à donner des libertés à cette région, afin qu’elle organise sa vie interne ».

L’accusation d’antisémitisme est aussi régulièrement portée contre José Antonio. Elle se fonde exclusivement sur une phrase prononcée lors du discours de fusion de la Phalange et des JONS. « Voilà ce qu’est devenu le socialisme ! Croyez-vous que si les ouvriers le savaient ils éprouveraient de la sympathie pour une semblable chose, terrible, effrayante, inhumaine, conçue dans la tête de ce Juif appelé Karl Marx ». La formule n’est guère aimable, mais les paroles des vrais antisémites sont infiniment plus dures et méprisantes. Marx lui-même, qui d’ailleurs n’est pas le peuple juif, est beaucoup plus brutal et critique dans La question Juive. Enfin, un fait est passé sous silence : plusieurs militants jonsistes s’écartèrent de la Phalange précisément parce qu’ils reprochaient à son leader un manque de préoccupation antisémite.

L’incrimination d’anti-maçonnisme n’est guère plus fondée. Celle-ci repose sur deux ou trois assertions glanées tout au long des 1200 pages des écrits et discours de José Antonio : « La secte triomphante semeuse de discorde », « la pression de la maçonnerie », ou encore, « L’Espagne a été la colonie de trois pouvoirs internationaux au cours des deux dernières années : l’internationale socialiste, la maçonnerie et le Quai d’Orsay ». Mais l’accusation est d’autant plus fragile, que, de l’avis des spécialistes de l’époque, la franc-maçonnerie constituait un des groupes de pression les plus influents. Aux Cortes constituantes, en 1931, il y avait plus de 150 députés francs-maçons sur 470. Pendant la IIème République espagnole, plus de la moitié des radicaux et le tiers des socialistes étaient francs-maçons.

Dans les écrits et discours de José Antonio, on ne trouve pas non plus d’allusions directes ou indirectes à une forme de pan-hispanisme ou d’impérialisme, ni aucune revendication à caractère territorial,  L’empire espagnol ne peut être que spirituel : « La patrie doit être une mission […] aujourd’hui toutes les terres du monde ont des propriétaires et toute conquête serait à la fois une spoliation et un vol. Mais le terrain de l’esprit n’est pas occupé, et c’est là qu’on peut mener les vrais conquêtes, en s’organisant, en se perfectionnant, en s’élevant au-dessus, en étendant son empire sur les autres ».

Quelle est l’exacte mesure de « son exaltation de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste » ? Du racisme hitlérien il déclare catégoriquement : « Personne ne peut raisonnablement confondre le mouvement allemand « raciste » (et, par conséquent, « anti-universel ») avec le mouvement mussolinien, qui est – comme la Rome impériale et comme la Rome pontificale -, universel par essence, c’est-à-dire catholique » « L’Allemagne et l’Italie sont des exemples de ce qu’on appelle État totalitaire, mais notez bien que non seulement ils ne sont pas similaires mais qu’ils sont même radicalement opposés ; ils reposent sur des points opposés ». « […] l’hitlérisme n’est pas le fascisme. C’est l’antifascisme, l’opposé du fascisme. L’hitlérisme est […] une expression turbulente du romantisme allemand. À l’inverse, Mussolini c’est le classicisme, avec sa hiérarchie, ses écoles et, par-dessus tout, la raison ». « La Phalange n’est pas et ne peut pas être raciste », « Qu’on cesse de nous parler de race : que je sache l’Empire espagnol n’a jamais été raciste : son immense gloire fut d’incorporer les hommes de toutes les races à une entreprise commune de salut. Mais cela personne ne l’ignore. Y aurait-il des racistes en Espagne ? »

Si José Antonio manifeste clairement sa sympathie pour le fascisme italien, il prend soin de le distinguer de son mouvement et ne se prive pas de le critiquer à partir de 1935. « La Phalange espagnole des JONS n’est pas un mouvement fasciste ; elle a avec le fascisme quelques points communs sur des éléments essentiels de valeur universelle, mais elle a tous les jours davantage de caractères particuliers et elle est sûre de trouver dans cette voie les possibilités les plus fécondes ». « Tous savent qu’ils mentent lorsqu’ils disent que nous sommes une copie du fascisme italien, que nous ne sommes pas catholiques et que nous ne sommes pas espagnols ». « La Phalange ne s’est jamais appelée fascisme pas même dans le paragraphe le plus oublié du document officiel le moins important, ni dans la plus modeste feuille de propagande ».

Dès 1935, José Antonio critique le corporatisme fasciste d’État. « Le corporatisme est une solution timide et en rien révolutionnaire. Tous ceux qui interviennent dans le travail, tous ceux qui forment et complètent l’économie nationale, seront constitués en syndicats verticaux, qui n’auront besoin, ni de comités paritaires, ni de pièces de liaison, car ils fonctionneront organiquement ». « Dans le domaine économique, la Phalange tend au syndicalisme total ; c’est-à-dire que la plus-value de la production ira entièrement au Syndicat organique, vertical, qui, en raison de sa propre force économique disposera du crédit nécessaire pour produire, sans avoir besoin de le payer – cher – à la Banque ». « Nous démonterons l’appareil économique de la propriété capitaliste, qui absorbe tous les bénéfices, pour lui substituer la propriété individuelle, familiale, communale et syndicale ».

Du fascisme italien, José Antonio retient le concept d’État : « instrument totalitaire au service de l’intégrité de la patrie ». Il utilise cinq fois le terme totalitaire avant de l’abandonner. Mais il n’est pas pour autant partisan de l’absorption de l’individu dans l’État. L’État totalitaire est pour lui « un État intégrateur de tous les Espagnols », un « État pour tous », « qui veillera aux intérêts de tous ». Un État sans divisions, ni distinctions de groupes ou de classes, un État « instrument au service de l’unité nationale ». « Tous les Espagnols… pourront participer à cette entreprise totale ».

Mal compris, il s’explique : « Que ceux qui nous accusent de professer un panthéisme étatique entendent : nous considérons l’individu comme unité fondamentale, parce que tel est le sens de l’Espagne, qui a toujours considéré l’homme comme porteur de valeurs éternelles ».  Du totalitarisme fasciste italien, il précise : « J’affirme que […] la seconde solution – l’État total ou absolu – n’est pas définitive. Son effort violent peut être soutenu grâce à la tension de quelques hommes, mais dans l’âme de ces hommes sommeille sûrement une vocation provisoire ; ces hommes savent que leur attitude s’affirme aux heures de changement, mais qu’à la longue, on parviendra à des formes plus mûres où l’on ne résout pas le désaccord en annulant l’individu, mais où l’individu se réconcilie avec son milieu, grâce à la reconstruction des valeurs organiques, libres et éternelles, que sont, l’individu porteur d’une âme, la famille, le syndicat, la commune, unités naturelles de vie en commun ».

Mais c’est dans la dernière étape de sa courte vie, en 1936, qu’il fait la déclaration la plus catégorique : « Le fascisme est fondamentalement faux : il est dans le vrai en pressentant qu’il est un phénomène religieux, mais il veut remplacer la religion par une idolâtrie » et « il conduit à l’absorption de l’individu dans la collectivité ». Or, « sans découvrir le substratum religieux on ne peut rien comprendre ».

Il y a enfin un élément clef de la pensée du fondateur de la Phalange : l’éthique idéaliste. Cette composante, qu’il considérait essentielle, heurte de plein fouet l’individualisme moderne et explique en grande partie l’admiration et la haine proprement métaphysique dont il est l’objet. « Notre mouvement, ne serait pas complètement compris si l’on croyait que c’est seulement une manière de penser. Ce n’est pas une manière de penser, c’est une manière d’être. Nous ne devons pas nous proposer seulement la construction, l’architecture politique. Nous devons adopter, devant la vie entière, dans chacun de nos actes, une attitude humaine, profonde et complète. Cette attitude est l’esprit de service et de sacrifice, le sens ascétique et militaire de la vie […] Les peuples n’ont jamais été mis en branle que par les poètes et malheur à celui qui ne saura pas dresser en face de la poésie qui détruit, la poésie qui promet ».

Cette brève anthologie permet de mieux comprendre pourquoi le « fascisme josé-antonien » pose problème.  Pour le définir, les historiens honnêtes et rigoureux recourent aux qualificatifs de fascisme « intellectuel », « rationnel », « modéré », « civilisé » et « poétique ». Mais il n’en reste pas moins que ces attributs ne sont pas les caractéristiques communément admises du fascisme générique.

Arnaud Imatz

[1] J’ai consacré un essai à cette question : « José Antonio y el fascismo : 70 años de historiografía » (in Proceso a José Antonio, II Jornadas Universitarias José Ruíz de la Hermosa, 2010). On y trouvera les références des citations de José Antonio du présent article qui sont extraites de José Antonio Primo de Rivera,  Escritos y discursos. Obras completas (1922-1936), tomes  I et II,  Madrid, Institut d’Études Politiques, 1976. Ces citations figurent aussi dans mon livre José Antonio, la Phalange Espagnole et le national-syndicalisme, 2000, mais elles ont pour source les Obras Completas. Edición cronológica, 1970. À noter que l’édition définitive des oeuvres complètes de José Antonio a été publiée par l’historien Rafael Ibañez Hernández en 2003 (voir José Antonio Primo de Rivera, Obras completas, 2 tomes, Madrid, Plataforma 2003, rééd. 2007).

 [2] Ernst Nolte, Les mouvements fascistes, Paris, Calmann-Lévy, 1969, pp. 334.

[3] Alain Guy, Historia de la filosofía española, Barcelona, Anthropos, 1985, p. 457.

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