Wilhelm Röpke et la troisième voie « néolibérale »

juin 6, 2017 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

Depuis la crise de 2008, nombreux sont ceux qui émettent les plus vives réserves devant l’évolution des économies occidentales. Le réductionnisme économique, le culte du marché, la logique capitaliste de l’intérêt n’ont jamais été aussi dénoncés dans les médias. Associé à la déréglementation, à la dérégulation (en particulier des marchés financiers), au retrait de l’État, au pouvoir démesuré des « géants » du business et de la finance, à la concentration des richesses, à l’explosion des inégalités et à la concurrence sauvage, le mot « néolibéralisme », omniprésent dans le vocabulaire du grand public, est devenu une sorte de synonyme d’« hypercapitalisme », de « fondamentalisme du marché », un repoussoir absolu. Une étiquette tellement galvaudée et dépréciée en France qu’elle ne peut plus être utilisée ouvertement par les leaders politiques néolibéraux ou sociaux-libéraux, mais seulement subrepticement, l’élection présidentielle de 2017 ayant été à cet égard un véritable cas d’école.

Une pléiade de philosophes et d’idéologues, dont une minorité semble souhaiter plus ou moins consciemment le retour du contrôle des salaires et des prix, du dirigisme étatique, voire la résurgence du « doux collectivisme », soutiennent par ailleurs la thèse de l’unité fondamentale du libéralisme. À la racine du libéralisme politique et économique il y aurait selon eux, avant tout, l’individualisme et l’universalisme. Le néolibéralisme du tournant du XXIe siècle ne serait que l’aboutissement logique et inévitable du projet philosophique individualiste et universaliste défini depuis le XVIIe siècle en particulier par la philosophie des Lumières. Les plus radicaux se risquent même à prophétiser que le libéralisme et le néolibéralisme touchent à leur fin. Mais pour l’historien des idées et des faits les choses ne sont pas aussi simples.

Contrairement à ce que d’aucuns laissent entendre, le libéralisme et le néolibéralisme ne sont pas des courants univoques ou monolithiques. Leurs histoires sont diverses et plurielles, faites de ruptures et de désaccords autant que de continuités et de convergences. Il y a un libéralisme politique et un libéralisme économique avec sans doute des concomitances, des simultanéités, mais qui sont loin d’être absolues et permanentes. Quant au libéralisme économique, les différences qui opposent l’École de Vienne (Ludwig von Mises et Friedrich Hayek) ou l’École de Chicago (Milton Friedman et George Stigler) à l’École de Fribourg-en-Brisgau (Walter Eucken et Wilhelm Röpke), pour ne citer qu’elles, sont flagrantes et profondes.

Forgé par opposition au vieux ou paléo-libéralisme, le terme néolibéralisme n’est pas nouveau. Il apparaît à la fin des années 1930 ; la version actualisée du livre de l’économiste allemand Franz Oppenheimer, Der Staat (1929), a sans doute joué un rôle précurseur en la matière. Mais à cette époque, le sens du mot néolibéralisme est très différent. Il est même quasiment le contraire de celui qu’il prendra dans les années 1970 à la suite de l’expérience des « Chicago Boys », disciples ultralibéraux de Friedman, et de l’influence des instituts de recherche (think tanks) anglais et américains partisans d’un État minimal, comme l’Institute of Economic Affairs (Londres) ou la libertarienne Foundation for Economic Education (Atlanta).

Dans l’émergence de la pensée néolibérale une première étape importante doit être signalée: le Colloque Walter Lippmann, réuni à Paris en 1938 à l’initiative de Louis Rougier. Pour les vingt-six participants, il s’agissait de définir un néolibéralisme conçu comme une troisième voie entre le « laisser-faire » du vieux libéralisme (« le providentialisme de la main invisible ») et le dirigisme du communisme marxiste, du national-socialisme, du fascisme, et des différentes variantes keynésiennes, planistes et néo-socialistes. Les économistes, politologues et sociologues présents s’étaient rangés pour la plupart derrière les figures de Lippmann, Rougier, Jacques Rueff, Alexander Rüstow ou Wilhelm Röpke. Les « vieux ou paléo-libéraux » tels Ludwig von Mises et Friedrich Hayek étaient alors minoritaires. Pour la majorité des participants, il était évident que le néolibéralisme devait accepter une bonne part d’interventionnisme et intégrer une dimension politique, sociale et morale. Leur néolibéralisme, ordo-libéralisme ou « libéralisme de règles » se définissait en quatre points : priorité au mécanisme des prix, libre entreprise, système de concurrence et État fort et impartial.

La deuxième étape capitale est la naissance de la Société du Mont Pèlerin (Vevey, Suisse), en avril 1947. Fondée entre autres par Hayek, Albert Hunold et Röpke, cette organisation devait réunir, lors de sa première conférence, trente sept membres dont 50% d’américains. De manière significative, la déclaration finale insistait sur la « nécessité d’un cadre légal et institutionnel pour préserver le bon fonctionnement de la concurrence » (point 5) et « sur le besoin et le présupposé de toute société libre » à savoir « un code moral largement accepté qui doit gouverner les actions publiques et privées » (point 8). Hayek occupera la présidence de 1948 à 1960 et Wilhelm Röpke lui succèdera de 1961 à 1962. Mais il est notoire que d’importantes disputes auront lieu au sein de la « Société » sur la manière de comprendre le libéralisme.

Dès la première réunion ordinaire, célébrée à Seelisberg (Suisse) en 1949, l’ordo-libéral Walter Eucken s’oppose à l’utilitariste Ludwig von Mises. Les dissensions éclatent à nouveau au grand jour à l’assemblée de Turin, en 1961, qui voit s’opposer Friedrich Hayek et Wilhelm Röpke. Critiques sévères de la « tragédie et de la crise du capitalisme historique ou manchestérien», les ordo-libéraux allemands et plus généralement les économistes européens partisans d’un néolibéralisme de troisième voie (tels Bertrand de Jouvenel, Rueff, Rougier ou Maurice Allais), sont souvent jugés « trop socialistes », parfois taxés d’ « utopistes réactionnaires » et même à l’occasion accusés, non sans perfidie, de « connivences masquées avec le fascisme ». Ils ne tarderont pas à être relégués au second plan par les partisans des écoles autrichiennes et anglo-saxonnes tous favorables au retour d’un libéralisme classique. La Société du Mont Pèlerin évoluera, se radicalisera et deviendra, à la fin des années 1970, une sorte de groupe de réflexion ultralibéral. Au regard de l’histoire et des débats politico-économiques du tournant du XXIe siècle, la pensée de Wilhelm Röpke, grand rival et perdant face à Friedrich Hayek, prend une dimension inattendue. Oubliée et méconnue pendant près de quarante ans, sa figure intellectuelle mérite d’autant plus d’être redécouverte.

Wilhelm Röpke est né à Schwarmstedt en Basse-Saxe (près de Hanovre) le 10 octobre 1899 et mort le 12 février 1966 à Coligny (dans le canton de Genève). Sa pensée est une intéressante synthèse entre la défense de l’économie de marché et celle du conservatisme politico-éthico-religieux. Son respect des formes de vie traditionnelles, son hostilité au gigantisme et au culte du colossal, sa dénonciation de la société de consommation et de la publicité commerciale, sa critique de la destruction catastrophique des paysages urbains et de l’environnement naturel,  son opposition à la globalisation et à l’homogénéisation des communautés politiques qu’il jugeait incompatibles avec  à l’hétérogénéité culturelle de la civilisation européenne, enfin, sa déploration de la perte du sens de la communauté, en font un des grands économistes néolibéraux avocats de la « troisième voie »[1], par delà le libéralisme et le socialisme.

Wilhelm Röpke a occupé de son vivant une position de premier plan. Son prestige a même fini par éclipser celui d’autres économistes et écrivains politiques ordo-libéraux tels Walter Eucken, Franz Böhm, Alexander Rüstow ou Alfred Müller-Armack. Mobilisé en septembre 1917, un an avant la fin de la Première Guerre mondiale, Röpke est blessé en 1918 lors de la bataille de Cambrai. Décoré de la Croix de fer de deuxième classe et démobilisé, il reprend ses études de droit et d’économie qu’il avait commencées à l’université de Göttingen. Il rejoint ensuite l’université de Tübingen et finalement celle de Marbourg où il défend sa thèse de doctorat, sous la direction de l’économiste Walter Troeltsch, en janvier 1921.

Röpke ne sera pas seulement un professeur et un théoricien de l’économie, mais aussi un conseiller du prince. Il travaille d’abord au ministère des affaires étrangères, à Berlin, comme consultant chargé des paiements des réparations de guerre. Entre 1924 et 1928, il enseigne à l’université d’Iéna. Puis, grâce à une bourse de la Fondation Rockefeller, il visite les États-Unis où il étudie l’économie agraire. En 1928, il donne des cours d’économie politique à l’université de Graz (Autriche) et obtient, à peine un an plus tard, une chaire à l’université de Marbourg. En 1930-1931, il fait partie d’une commission d’experts chargée de proposer au gouvernement des politiques anticycliques contre le chômage.

À la veille des élections du 14 septembre 1930, qui verront une percée du parti national-socialiste, Röpke prend clairement parti contre le NSDAP. Une polémique l’oppose aux intellectuels du groupe de la revue Die Tat, qui sera la référence emblématique de la Révolution conservatrice jusqu’en 1937. Il publie trois articles sur l’anticapitalisme de la revue qu’il juge « catastrophiste » et s’en prend tout particulièrement à Ferdinand Fried (Friedrich Zimmermann), propagateur affiché des théories national-socialiste sur la fin du capitalisme et la nécessité de l’autarcie.

À nouveau, dans un discours prononcé à Francfort le 8 février 1933, Röpke critique la démagogie de la rhétorique national-socialiste. Sa carrière universitaire se termine trois semaines plus tard, le 27 février 1933, jour de l’incendie du Reichstag. Doyen de la faculté, chargé de prononcer l’oraison funèbre de son maitre Walter Troeltsch au cimetière d’Ockershäuser (Marbourg), il dénonce : « une époque qui se plaît à convertir le jardin de la civilisation en une forêt primitive ». Déclaré ennemi du peuple et expulsé de l’université le 25 avril 1933, Röpke refuse de se rétracter publiquement et de s’affilier au NSDAP. Il doit quitter l’Allemagne avec sa femme, son fils et ses deux filles. Après un bref exil en Angleterre et en Hollande, la famille s’embarque pour la Turquie où le régime du Président Atatürk, alors considéré en Occident comme « un bon dictateur », accueille volontiers les exilés universitaires du Reich.

À l’université d’Istanbul, Röpke retrouve son collègue et ami le professeur Alexandre Rüstow. Il occupe la chaire d’économie politique jusqu’en septembre 1937 date à laquelle il rejoint l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève.  Pendant la guerre, Röpke rédige une trilogie fameuse Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart, 1942 (« La crise de notre temps », La Baconnière, 1945, Payot, 1962), Civitas Humana, 1944 (« Civitas humana ou les questions fondamentales de la réforme économique et sociale », Librairie de Médicis, 1946) et Internationale Ordnung, (« La communauté internationale », Éditions du Cheval Ailé, 1945). Cette trilogie sera traduite dans plusieurs langues et contribuera à faire sa réputation.

À la fin du conflit, il publie un essai plus polémique, Die deutsche Frage, 1945 (« Explication de l’Allemagne », Éditions du Cheval Ailé, 1945)[2], qui lui vaut les invectives de la droite et de la gauche car pour Röpke la tragédie de l’Allemagne est une conséquence de l’esprit prussien, du romantisme et d’un certain fondamentalisme dans la réalisation des idées. Selon lui, la solution pour l’Allemagne ne peut venir que d’une révolution morale, d’une rééducation dans les valeurs de la civilisation occidentale, d’une déprolétarisation et d’une confédération d’États autonomes. Le plus caractéristique reste cependant sa prévention absolue contre le collectivisme russe, ce qui explique son désir que l’Allemagne intègre la communauté atlantique.

Sa pensée et sa rhétorique se retrouvent très tôt derrière les discours du ministre Ludwig Erhard, qui a obtenu des alliés dès 1945 d’être nommé ministre de l’économie du gouvernement de Bavière. Röpke est un conseiller d’abord ministériel puis présidentiel dans le gouvernement de Konrad Adenauer. Il défend l’« économie sociale de marché », devise déjà utilisée par Müller-Armack et secondée en France, en Italie et en Espagne par Jacques Rueff, Luigi Inaudi et Alberto Ullastres. Mais il rompt finalement avec la CDU (Union chrétienne-démocrate) en raison de son opposition à l’intégration allemande dans les Communautés européennes. La voie supranationale, qui s’ouvre dans les années 1950, lui paraît dangereuse pour l’avenir des patries et des cultures, sur le plan spirituel, et dommageable pour le marché, sur le plan économique.

La pensée de Röpke est marquée par la critique doctrinale des totalitarismes, de l’État-providence (Welfare State) et des politiques keynésiennes, mais aussi par une sympathie affichée pour le néo-conservatisme politico-moral. Il puise différents éléments de sa doctrine chez Sismondi, Proudhon, Le Play, Kropotkin, Chesterton ou Belloc, mais sa famille de pensée est celle d’Ortega y Gasset, Lippmann, Johan Huizinga, Guglielmo Ferrero, Jouvenel, Halévy, Benda ou Hazard. L’expérience de la crise de la fin des années 1920 est pour lui la preuve que l’économie ne peut pas s’organiser seule. Les réponses collectivistes au capitalisme sont des réactions qu’il estime compréhensibles devant la misère, mais il considère qu’elles renforcent la condition misérable du prolétariat et qu’elles conduisent inéluctablement à la tyrannie.

Röpke rejette avec tout autant de force l’État providence « expression de  l’émotion et de la passion des masses », qui « institutionnalise le prolétariat et déresponsabilise le citoyen ». Mais il n’en dénonce pas moins très sévèrement l’aveuglement du libéralisme classique, le prétendu apolitisme libéral, qu’il tient pour une mystification. Son libéralisme économique est associé au réalisme politique. Il reconnaît l’irrationalité sociale du capitalisme, en particulier l’inévitable concentration de la propriété, l’expansion du salariat et la prolétarisation, étapes fatales sur le chemin du collectivisme, et propose des moyens pour les éviter, pour restaurer la vitalité entrepreneuriale des travailleurs. La véritable cause du mécontentement de la classe travailleuse est la dévitalisation de l’existence qui ne peut être guérie par des salaires plus élevés, des vacances ou des jeux. Au lieu d’enfermer les travailleurs dans le Welfare State, il faut, dit-il, favoriser leur liberté et leur responsabilité, leur donner envie d’être des entrepreneurs propriétaires.

L’ordo-libéralisme de Röpke considère que les marchés ont besoin d’un cadre éthico-juridico-politique pour assurer la survie des valeurs libérales. Pour lui, la concurrence est indispensable et la déprolétarisation des relations sociales, comme la lutte contre la concentration capitaliste et en faveur de la promotion de l’entreprise libre, sont des devoirs de l’État. Le néolibéralisme de Röpke ne s’identifie pas avec un État faible à la merci des forces économiques, mais au contraire avec un État fort ; un État capable de restreindre la concurrence et d’assurer les conditions sociales et idéologiques d’une économie libre. La liberté économique et l’autorité politique sont pour lui deux faces d’une même monnaie. Il y a interdépendance entre les deux ; l’économie n’a pas d’existence indépendante. Le marché libre est incapable d’assurer à lui seul une société intégrée. La tendance à la prolétarisation est inhérente aux relations sociales capitalistes, et lorsqu’elle n’est pas contrôlée il en résulte des crises sociales et des désordres. Cet endiguement relève de l’État ; c’est donc une responsabilité politique. L’économie de marché ne peut subsister sans un capital moral, sans l’appui de la tradition, de la religion et du sens civique. L’État doit intervenir dans la sphère économique et dans la sphère non économique pour assurer les conditions éthiques et sociales sur lesquelles repose la concurrence efficace.

Röpke souhaite une activité économique à échelle humaine reposant sur le tissu social des petites et moyennes entreprises. Il veut une législation contre les monopoles, la diffusion la plus large possible de la propriété, le contrôle du marché pour assurer la saine concurrence, une intervention de l’État limitée aux seuls secteurs indispensables et une application stricte du principe de subsidiarité. Avertissant du danger des inégalités extrêmes, il accepte la redistribution des revenus et les subventions lorsqu’elles ne touchent pas au cœur de l’économie de marché. Il refuse d’exalter le secteur privé aux dépens des fonctions légitimes de l’État. Il déplore l’adoption acritique de toutes les avancées technologiques et se préoccupe des conséquences de la destruction de la famille traditionnelle, du déclin démographique et de l’immigration sans limites. L’hédonisme, l’égoïsme, le plaisir érigé en idole, l’atomisme psychologique, le naturalisme et le déterminisme sont des valeurs et des idées qui lui sont parfaitement étrangères. Les querelles sur l’importance comparée de l’identité et de la souveraineté sont à ses yeux spécieuses, illusoires et dissolvantes.  L’identité (liée à la communauté historico-culturelle) et la souveraineté (la puissance politique associée à la communauté de consentement) ne sauraient être opposées. Elles sont deux aspects complémentaires et indissociables de l’unité de destin dans l’universel. Démassification, déprolétarisation, décollectivisation et décentralisation sociale sont les mots clefs de sa pensée.

Röpke est protestant, mais il tient en haute estime la doctrine sociale de l’Église avec laquelle il cherche à établir un pont depuis le libéralisme. Sa préoccupation pour la détérioration de la tradition chrétienne occidentale et l’irréligiosité de l’homme contemporain ne cesse de croître au cours de sa vie. « La décadence de l’Europe n’est pas seulement morale ou politique, écrit-il, elle est aussi religieuse ». Et encore : « Tout est tenu et s’écroule par la religion » (Civitas Humana).

Le néolibéralisme de Röpke est l’alternative parfaite au néolibéralisme du tournant du XXIe siècle. Alors que ce dernier défend le capitalisme contre l’État, le néolibéralisme de Röpke défend l’État contre le capitalisme[3]. Le théoricien du conservatisme américain Russell Kirk, bête noire des néoconservateurs et des néolibéraux d’aujourd’hui mais fin connaisseur des désaccords entre l’utilitariste Mises et l’ordo-libéral Röpke, aimait à raconter l’anecdote suivante. Professeur à l’Institut universitaire de hautes études internationales, Röpke se félicitait du succès des jardins ouvriers, des lopins de terre mis à la disposition des habitants par la municipalité de Genève. Il montra un jour à Mises des ouvriers creusant et bêchant leurs parcelles. À cette vue, Mises fit la moue, secoua tristement la tête et dit en se lamentant : « Une manière vraiment très inefficace de produire des aliments ». Ce à quoi Röpke répondit : « Peut-être que oui mais peut être que non car c’est aussi une manière très efficace de produire du bonheur humain ».

Précurseur mais cassandre, comme l’étaient ses plus prestigieux collègues ordo-libéraux et néolibéraux des années 1930-1970, Wilhelm Röpke avait la conviction raisonnée qu’une société obsédée par le PNB, exclusivement préoccupée par la prétendue efficacité ou rentabilité, indépendamment des conséquences sur les êtres humains, court inévitablement à sa perte. Cela étant dit, il est clair qu’en ce début du XXIe siècle les conditions d’une communauté démocratique, enracinée, respectueuse de la liberté humaine du sens civique et de la petite et moyenne propriété, ne sont plus compatibles avec les exigences d’un modèle d’économie de libre échange grossièrement défiguré.

Arnaud Imatz

Arnaud Imatz est l’auteur de Droite-gauche : pour sortir de l’équivoque. Histoire des idées et des valeurs non conformistes du XIXe au XXIe siècle, Éditions Pierre Guillaume de Roux, 2016.

[1] Röpke utilise aussi les termes de « libéralisme constructif » et d’« humanisme économique », mais il préfère la désignation « troisième voie » (dans W. Röpke, La crise de notre temps, Payot, p. 37 et p.225, le traducteur français traduit Dritter Weg par « tiers chemin »).

[2] Il existe aussi une traduction française de Jensseits von Angebot und Nachfrage (1958) /Au-delà de l’offre et de la demande, préface de Jacques Rueff, publiée en 1961 et rééditée par Les Belles Lettres en 2009.

[3] Sur l’ordo-libéralisme et la pensée de Wilhelm Röpke voir : Jerónimo Molina Cano, La Tercera Vía en Wilhelm Röpke, Universidad de Navarra, 2001;  « Wilhelm Röpke, conservador radical. De la crítica de la cultura al humanismo económico », Revista de Estudios Políticos, nº 136, avril-juin 2007; et « Contra la anemia moral de Occidente. Economía, religión y política en el pensamiento de Wilhelm Röpke” in Wilhelm Röpke, La crisis social de nuestro tiempo, El Buey Mudo, 2010; François Bilger, La pensée économique libérale dans l’Allemagne contemporaine, LGDJ, 1964 ; John Zmirak, Wilhelm Röpke, Intercollegiate Studies Institute, 2000 ; Hans Jörg Hennecke, Wilhelm Röpke. Ein Leben in der Brandung, Schäffer Poeschel, 2005 ; Serge Audier, Aux origines du néo-libéralisme : le colloque Walter Lippmann, Éditions du Bord de l’eau, 2008 ; Philip Mirowski et Dieter Plehwe, The Road from Mont Pèlerin, The Making of the Neoliberal Thought Collective, Harvard University Press, 2009; Patricia Commun, Les Ordolibéraux: Histoire d’un libéralisme à l’allemande, Les Belles Lettres, 2016 et Eckart Conze (sous la dir. de), Wilhelm Röpke: Wissenschaftler und Homo politicus zwischen Marburg, Exil und Nachkriegszeit, Metropolis, 2007.